Page d'accueil Nouveautés Sommaire Auteurs
"Avec des membres de l'équipe animatrice" Contact - Inscription à la newsletter - Rechercher dans le site

A la porte
Christine Fontaine


Si les églises se vident, les raisons sans doute sont nombreuses. Entre autres, n'est-ce pas parce que les évêques refusent d'entendre ceux qui se risquent à parler? Ce refus d'entendre n'est-il pas une mise "à la porte"? Mais c'est aussi le lieu où l'on peut trouver Celui qui a dit "Je suis la Porte".
Christine, en nous racontant son histoire, nous livre cette expérience qu'elle a faite.

(5)Commentaires et débats



Peux-tu nous parler de ton enfance ?

Je suis née en 1948, à Paris J'ai vécu jusqu'à l'âge de 26 ans dans un quartier qui était très populaire à l'époque : le 19ème arrondissement, du côté des Buttes Chaumont. J'avais un grand frère que j'admirais beaucoup, de 11 ans plus âgé que moi. Mes parents étaient d'un milieu très simple : mon père était représentant de commerce et ma mère a repris le travail quand j'avais 10 ans. Elle a gravi, progressivement, des échelons dans une banque. Ils étaient pleins d'humanité. J'ai été une petite fille heureuse et aimée, simplement aimée. Quant à l'Eglise, je n'en avais pas entendu parler avant que ma mère ne veuille m'inscrire au catéchisme, bien que j'aie été baptisée à un an.

Ma mère s'est donc présentée à un prêtre pour m'inscrire au catéchisme. Elle se heurte à un refus très net. En effet le prêtre qu'elle rencontre est le même que celui qui avait fait le catéchisme à mon frère. Il se souvient que mon aîné avait cessé toute pratique religieuse après sa communion et déclare que ce n'est donc pas la peine de catéchiser les enfants d'une famille comme la mienne. Il ajoute : « d'ailleurs elle ne sait même pas ses prières ! » « Qu'à cela ne tienne, lui répond ma mère, dans huit jours elle les saura ! » Et voilà que ma mère - qui elle-même n'avait pas été catéchisée - se les procure auprès d'une de mes cousines et me les fait réciter tous les soirs. A la fin de la semaine, je les savais et j'ai pu briller devant le prêtre qui n'a pas osé me refuser une seconde fois.

Mes parents voulaient que leurs enfants aient « tout ce qu'il faut » ; le baptême et la communion en faisaient partie. Cependant ni l'un ni l'autre n'étaient pour l'Eglise. Ma mère, née en Italie vécut à Imola près de Bologne. Dans cette région on ne connaît pas de milieu : deux camps s'affrontent. les partisans du curé se heurtent aux anti cléricaux dont ma famille faisait partie. Quant à mon père, socialiste convaincu, il ne voyait dans l'Eglise qu'une grande institution au service du pouvoir et du monde bourgeois.

Voilà mes premiers pas dans « la religion » qui pour moi ne concernait que les enfants puisque tous les adultes qui étaient autour de moi n'étaient pas du tout pratiquants. On n'entrait dans une église que pour les baptêmes, les premières communions, les mariages et les enterrements. On ne parlait pas de Dieu à la maison, jamais. Je n'ai jamais entendu le nom de Dieu sur les lèvres de ma mère avant ses tout derniers jours lorsqu'elle nous a dit : « Je suis prête, si le Bon Dieu veut bien me prendre et s'il trouve que je n'ai pas été trop méchante ! » Ce jour là j'ai découvert qu'elle était croyante.

Qu'en a-t-il été de ta première vision de l'Église ?

Je me rends compte aujourd'hui que j'ai eu beaucoup de chance. En fait, le Père Pézeril avait été curé pendant de nombreuses années. Il venait de partir et avait marqué profondément d'un esprit de liberté chrétienne cette paroisse de saint François d'Assise. C'était juste avant le Concile, mais les messes pour enfants étaient déjà en français ; une laïque - Françoise Destang - nous faisait le catéchisme à une époque où les prêtres avaient tout en mains. Je n'ai, en fait, jamais connu l'Église préconciliaire. Ce qui ne m'a pas empêchée de lâcher toute pratique religieuse, comme le curé l'avait prédit, dès le lendemain de ma profession de foi, pendant environ deux ans.

Comment es-tu devenue ou redevenue croyante ?

Je ne sais pas. Je pourrais évoquer un professeur de latin que j'ai vu rentrer dans l'église à l'heure de la messe. J'en ai été « soufflée » : pour la première fois je voyais un adulte que je connaissais pratiquer sa religion. Ainsi la foi n'était pas seulement une affaire d'enfants ! Mais ce n'est pas suffisant. Aucune raison ne peut expliquer cette sorte de fascination pour Dieu et l'Église qui m'a saisie. C'était peut-être aussi une manière de passer ma crise d'adolescence... mais pas seulement. Mes parents et mon frère, en tout cas, ont fortement réagi, me déclarant, tout au long de ma jeunesse, que j'étais en train de me faire « aliéner par les curés » et que je collaborais ainsi à un ordre social injuste. Pour moi, ce qui m'intéressait c'était Dieu, et c'était d'un autre ordre, bien que je puisse comprendre les critiques de ma famille.

Un jour tu as décidé de consacrer ta vie à Dieu par l'Eglise tout en demeurant laïque. Comment en es-tu arrivée là ?

Pour le comprendre il faut se souvenir d'où je viens ; je ne connaissais vraiment rien des institutions de l'Eglise. J'ai fait partie de groupes de jeunes chrétiens, par la suite j'en ai animés, toujours dans le cadre paroissial. On m'avait dit, et je le croyais, que c'est par le baptême qu'on était agrégé à Jésus-Christ, qu'on faisait corps avec Lui. On m'avait même précisé, et je le croyais, que par le baptême on devient « membre de Jésus-Christ, prêtre prophète et roi ». J'ai eu des amies qui, désirant Dieu, ont décidé de rentrer dans un ordre religieux. Je ne comprenais pas bien ce qu'elles cherchaient en faisant cette démarche. Je comprenais qu'on consacre toute sa vie à Dieu ; Il suffit pour rendre vraiment heureux. Mais je ne voyais pas pourquoi il aurait fallu, pour autant, entrer dans un ordre religieux. Ce pouvait être une possibilité parmi d'autres, en tout cas pas une obligation. Et c'était pour moi, de toute façon, une forme qui n'était pas meilleure qu'une autre et certainement pas un « plus ». Ou si c'était vécu comme un « plus » je n'en voulais surtout pas. Pour moi, le baptême suffisait. Et je le crois toujours aussi fermement. Ce baptême, on peut le vivre en créant une famille, en choisissant le célibat, en entrant dans un ordre religieux, en devenant prêtre, mais dans tous les cas pour moi il ne peut pas y avoir plus que le baptême qui nous fait tous ensemble « membres de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi ». Je ne désirais rien d'autre que d'être Christine... sans plus... et la soeur d'autres baptisés qui avaient comme moi reçu un prénom à leur baptême. Je parle au passé mais pour moi cette conviction demeure.

Tu as cependant consacré bien des années de ta vie à acquérir une compétence pour te mettre au service de l'Eglise. Le baptême ne suffisait-il pas ?

Il suffit ! J'ai même découvert qu'être baptisé c'est faire voeu de pauvreté, autrement dit la désirer comme le plus grand des bienfaits. A cela tous les baptisés sont appelés : la chasteté et l'obéissance pour moi en font partie. La pauvreté c'est pour moi la grande subversion du christianisme, son grand message, son seul message ! La pauvreté chrétienne n'est pas d'abord une affaire d'argent, c'est une affaire de liberté. Nos possessions, notre goût du pouvoir, de l'argent nous aliènent et nous empêchent de vivre. Quand Jésus-Christ dit : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau » c'est de ce fardeau des richesses qu'il parle. Mais... il faut les ressentir comme un fardeau pour Le suivre. Seule la pauvreté, et d'abord le fait d'être pauvre de soi-même, permet de recevoir Dieu là où Il se donne c'est à dire sur la Croix! Il serait fou de l'épouser si elle n'était la source de la Vie. Je disais que la chasteté fait partie pour moi de la pauvreté, mais elle n'est pas réservée à ceux qui choisissent le célibat. La chasteté c'est, pour moi, une manière de recevoir l'autre jusque dans son corps sans chercher à le posséder. Elle peut se vivre dans le célibat et se traduire en simples relations d'amitié. Et c'est ce que j'ai choisi. Elle peut se vivre aussi dans un couple... mais comme dit saint Paul... c'est une voie plus difficile ! Pour ma part, je veux bien le croire mais c'est aux personnes qui en ont l'expérience de le dire. Quant à l'obéissance c'est pour moi l'écoute de Dieu par l'autre qui permet d'être libéré du « moi-tout-seul ». Pour bien fonctionner, il me semble qu'elle doit être mutuelle. J'imagine un moine qui devient supérieur d'un monastère et qui prend conscience que désormais sa parole peut-être pour ses frères parole de Dieu ; à quelle écoute des autres moines ne doit-il pas se sentir appelé ! Il me semble que l'obéissance nous invite tous à vivre dans cette ouverture.

Pourquoi as-tu fait des études de théologie et les as-tu faites si poussées ? Car il me semble que pendant au moins quatre ans de ta vie tu as préparé une thèse de théologie même si tu ne l'as pas fait aboutir ?

Avant d'entreprendre des études de théologie, j'avais acquis une licence de philosophie à la Sorbonne... J'y étais étudiante... en mai 68 ! Je cherchais si l'on pouvait prouver l'existence de Dieu ! J'ai découvert que non, même si l'intelligence humaine doit s'efforcer de rendre compte de cette Vie cachée qui innerve l'humanité. Pour en venir à la théologie, j'avais le désir de me mettre au service de l'Eglise et je pensais que, comme pour tout autre métier, il fallait acquérir une compétence. Si j'ai poursuivi si longtemps ces études de théologie - tout en travaillant en paroisse - c'est toujours à cause de mon désir d'obéissance, c'est à dire d'écoute de l'autre. En effet, j'ai découvert que la pensée contemporaine était profondément marquée par un bouleversement initié par Marx, Freud, Nietzche, Lacan pour faire bref. Ce bouleversement ne touche pas seulement des intellectuels mais il fait partie du corps social que nous formons. Nous baignons tous dedans. Or ce sont des philosophies qui dénoncent Dieu comme aliénant. On peut toujours croire, comme au temps de Galilée, que la terre ne tourne pas autour du soleil... mais un jour on se rend compte que... « et pourtant elle tourne ! » On a toujours intérêt à écouter ce que disent les autres, non pour les suivre nécessairement, mais pour intégrer leurs critiques et se situer par rapport à elles à nouveaux frais et non en répétant une pensée qui ne fonctionne plus auprès de nos contemporains. La théologie aussi c'est décapant et donc... libérateur !

Mais je voulais, comme je l'ai dit, être au service de l'Eglise. A la fin d'un premier cycle d'études, je suis allée proposer simplement mes services aux évêques de la région parisienne, après m'être fait introduire par un prêtre qui, bien sûr, me connaissait.

Comment ces rencontres se sont-elles passées et à quoi ont-elles abouti ?

Elles ont abouti à... ce que je fasse une double otite et que je devienne presque sourde pendant quelques semaines ! Jusqu'à ce que je rencontre l'évêque de Nanterre qui était, à ce moment-là, Monseigneur Delarue. J'ai rencontré, par exemple, un évêque de la région parisienne, qui m'a reçu très cordialement dans son salon et qui m'a invitée à prendre le thé avec lui. Lorsque je lui ai proposé mes services, il m'a très courtoisement éconduite en me déclarant que ce n'était pas possible parce que je n'étais pas du même milieu social que les chrétiens de son diocèse. Comme il ne m'a pas demandé quelles étaient mes origines, je n'ai pas pu me situer. Je me suis contenté de répondre : « Mais les prêtres que vous avez sont-ils tous de ce même milieu ? » Et il m'a simplement répondu : « Non bien sûr, mais eux ils ont la grâce ! ». J'avais appris en théologie que « ecclesia supplet » mais j'ai été quand même sidérée de l'entendre là.

J'en viens à Monseigneur Delarue qui a eu une toute autre réaction. Il m'a orientée vers une paroisse, à Chatenay-Malabry, où il venait de nommer un jeune curé, me précisant : « Je pense qu'intellectuellement vous vous entendrez bien. » Et ce fut vrai. Je dois rendre hommage à Monseigneur Delarue qui m'a toujours soutenue.

Comment s'est passée ton arrivée dans cette paroisse?

Pendant mes études à l'Institut Catholique, des amis séminaristes aux Carmes m'avaient ouverte à d'autres formes de vie en Eglise que la paroisse. Nous étions en pleine ébullition et nous rêvions tous de petites communautés, plus ou moins informelles, pensant que l'avenir de l'Église passait par là. D'autres formes à inventer me paraissaient possibles. Donc je n'avais rien à perdre et j'ai parlé au Curé - Michel Jondot - librement. Je lui ai dit : « Ce n'est pas parce que je suis une femme que je viens pour vous faire la vaisselle ni vous décharger de ce que vous n'avez pas envie de faire. » Il aurait pu m'envoyer promener. Coup de chance: au contraire mon attitude lui a plu. Ainsi a commencé une collaboration où on regardait ensemble ce qu'on pouvait faire.

Il y avait aussi deux jeunes prêtres à temps partiel, Philippe et Manuel. Dès la première réunion que nous avons eue ensemble, Michel nous a dit : « Il faut d'abord se demander qui a le pouvoir ». Nous ne nous attendions pas du tout à cette question d'entrée de jeu. Unanimement nous lui avons répondu : « Mais c'est toi !» Nous manquions tous, autant les uns que les autres, d'expérience et nous ne voyions pas bien ce que nous aurions pu faire de ce pouvoir. Michel venait de soutenir une thèse de théologie sur Bernanos, il avait auparavant été en paroisse, puis professeur de théologie à Morsang et à Issy les Moulineaux ainsi qu'aumônier de lycée.

Nous avons découvert très vite que Michel ne gardait ce pouvoir que pour le donner... précisément à ceux qui ne cherchaient pas à le posséder! C'est ainsi que j'ai appris combien il est profitable à tous qu'aient un réel pouvoir ceux dont le but est de veiller à ce que chacun puisse développer ses propres capacités. Il est bon qu'aient un réel pouvoir, dans l'Eglise, ceux qui luttent - et c'est un combat de chaque jour - pour que personne ne prenne le pouvoir sur les autres. A mon avis c'est à cela que doit veiller tout baptisé exerçant un ministère. En tout cas c'est ce qui a permis à cette communauté de grandir dans un esprit de réelle fraternité.

A cet égard je me souviens d'une anecdote que raconte Thérèse d'Avila. Quelqu'un, du style « vicaire général », voyait qu'il était proche de l'épiscopat. Il s'adressa à Thérèse, qui avait ses entrées auprès de Jésus-Christ , pour que Dieu lui fasse savoir s'il était bon qu'il prenne ce poste. Dieu a répondu à Thérèse : « Il pourra le prendre le jour où il aura cessé de le désirer ! » Cet homme devint évêque peu de temps après. Avait-il cessé de le désirer ou avait-il passé outre ? L'histoire ne le dit pas.

Combien de temps es-tu restée dans cette paroisse et que s'y est-il passé ? Je présume que ta présence a dû en choquer plus d'un...

J'y suis restée douze ans, jusqu'à la fin du mandat de Michel où tout s'est compliqué. Dès le début, Michel cherchant à voir ce que je pouvais faire en fonction de ma formation m'avait demandé si je pourrais prêcher. Il est vrai que j'en avais la formation et je lui ai répondu : « pourquoi pas ! ». J'ai prêché pendant douze ans, en alternance avec lui ; les autres prêtres étant étudiants donc très absents. Ma présence dans la liturgie en a séduit beaucoup et scandalisé d'autres. Monseigneur Delarue venu en visite pastorale a bien aidé. A une question qui lui fut posée sur le fait que je prêchais il a répondu : « Elle est plus compétente que beaucoup de prêtres donc il n'y a aucune raison qu'elle ne le fasse pas. » C'est la compétence et non la condition insitutionnelle qui, à ses yeux, étaient dirimante. Lui aussi partageait le pouvoir d'enseigner attaché à sa charge. Bien des craintes se sont apaisées ainsi.

Cette fonction a déclenché, sans qu'on l'ait cherché, une créativité esthétique assez séduisante. Des musiciens composaient des chants, musique et paroles ; des artistes donnaient de la beauté au cadre liturgique. Les gestuels des enfants, lors des eucharisties, étaient une sorte de chorégraphie. Beauté et liturgie ne faisaient qu'un.

Mais ma vie ne consistait pas seulement à prêcher le dimanche. Je partageais la responsabilité de la paroisse avec Michel, nous prenions ensemble toutes les décisions. Nous avons fait appel à Joseph Moingt pour nous aider à voir dans quel sens aller. Joseph a travaillé avec nous fidèlement pendant ces douze années. Il est venu participer à notre recherche à peu près tous les quinze jours. Je dis « notre » recherche mais il ne s'agit pas de Michel et de moi seulement. Après un passage à vide, où un certain nombre de chrétiens sont allés dans d'autres paroisses, les énergies de beaucoup se sont décuplées. Ils découvraient qu'ils pouvaient être réellement acteurs de la vie de l'Eglise. Ils découvraient que, dans une paroisse, on pouvait vivre avec des personnes très différentes et partager des questions réelles. Je me souviens, par exemple, du jour où des chrétiens engagés dans des partis politiques opposés se sont exprimés devant tous. Nous avons appris ainsi qu'il est bon de parler vrai et de ne pas chercher à tout prix à éviter les conflits ni les questions qui risquent de fâcher.

Progressivement, avec un nombre de plus en plus grand de chrétiens, nous avons fait des choix. Nous les avons faits ensemble. Nous avons vu qu'il fait bon vivre dans l'Eglise lorsque le pouvoir y est partagé. Ce pouvoir partagé n'était pas la reproduction d'un modèle qui venait d'en haut et qu'il fallait mettre en place. Il était le fruit d'une invention commune et d'un commun désir de fidélité. Cela n'a pas été sans conflit donc sans douleur. Mais nous avons appris qu'à vouloir rejoindre tout le monde on tient des discours insipides qui ne rejoignent plus personne.

Dans une paroisse, on rencontre si j'ose dire « le tout-venant », des personnes qui viennent pour un mariage, un décès, un baptême ou une inscription au catéchisme. Ils ne devaient pas être préparés à trouver ce visage de l'Eglise...

Nous n'avons eu vraiment aucun problème de ce côté là. Mais il est vrai que nous veillions à ne pas leur faire perdre leurs repères. Par exemple, à une époque où la Profession de foi était supprimée en bien des lieux, nous l'avons conservée. Nous n'avons jamais non plus fait célébrer un enterrement par des laïcs. Le plus grand nombre d'entre eux était séduit par l'esprit de fraternité et de joie qu'ils trouvaient. Nous avons eu des difficultés avec les chrétiens pratiquants qui avaient connu un autre style de paroisse. Les uns sont partis, d'autres sont restés. Nous n'avons jamais vu partir quelqu'un sans tristesse souhaitant qu'il trouve un autre lieu d'Eglise qui lui convienne mieux. Nous avions inventé une catéchèse, très vivante certes, mais exigeante où les parents étaient concernés. La joie des enfants dans la liturgie, par exemple, les séduisait.

Tu as dit que tout s'était compliqué à la fin du mandat de Michel. Peux-tu nous dire ce qui s'est passé ?

Environ trois ans avant la fin du mandat de Michel, Monseigneur Delarue étant décédé, un nouvel évêque est arrivé. Il n'a jamais demandé à me rencontrer... donc je pressentais qu'il n'était pas favorable à ma présence. Cependant la paroisse était de plus en plus vivante et nous étions au travail pour envisager l'avenir après le départ de Michel. Des équipes étaient en place, bien rôdées. Elles pouvaient faire fonctionner la paroisse. Nous pensions qu'il était possible de s'organiser en partageant le pouvoir de décider entre un prêtre non permanent, un ancien issu de la communauté, et un permanent. Nous avions trouvé le prêtre qui, ayant vécu longtemps en Afrique ce partage des responsabilités, était intéressé pour l'expérimenter en France. Nous étions tous d'accord sur le nom de « l'ancien », un cadre arrivant à la retraite, et on me demandait d'être la permanente qui reste environ deux ans pour rôder le système. Bien sûr cela ne pouvait pas se faire sans l'accord de l'évêque et surtout sans son appui. Une équipe d'une vingtaine de personnes, dont Michel et moi faisions partie, lui avons proposé ce schéma. Il a été refusé en bloc. En même temps, nous avons pris conscience de ce que l'évêque n'osait pas dire mais à quoi il tenait : il ne voulait pas que se perpétue dans son diocèse une présence comme la mienne mais qui avait été mise en place par son prédécesseur et qui ne posait plus aucun problème depuis longtemps dans la paroisse.

Comment avez-vous pu gérer cette situation de crise ?

Tout est devenu fou. Toute la paroisse voulait que je reste. Ceux qui exerçaient des responsabilités ne pouvaient pas rester seuls. Les services rendus avaient besoin d'être articulés les uns sur les autres. L'ensemble des baptisés, de plus en plus nombreux, attendait que se poursuive ce qui faisait vivre dans la foi. Les plus engagés me disaient : « Puisque l'évêque n'exprime pas clairement un refus de ta présence, reste avec nous. » Mais je savais que si je restais ce serait sans aucun soutien de l'évêque et même avec son secret désir que cette « expérience » cesse au plus vite. Par ailleurs Michel était au bout de son mandat et c'est lui qui avait tout rendu possible. Continuer sans lui allait poser des problèmes nouveaux, sûrement difficiles à affronter. Enfin, un groupe de pression d'anciens paroissiens, partis depuis longtemps, revenait à l'attaque ; ils m'avaient fait savoir que, dès le départ de Michel, ils feraient tout pour me faire partir. Nous avons tout tenté pour obtenir une parole claire de l'évêque sur ma présence. Nous ne l'avons jamais obtenue. En revanche, nos « adversaires » ont été reçus et écoutés avec beaucoup de bienveillance, malgré un traditionalisme qui s'était exprimé pendant 12 ans de façon particulièrement rigide. La crise ressemblait à une descente aux enfers. On faisait pression sur nous pour que nous exercions un contre pouvoir et que nous transformions la paroisse en petites communautés de base. Cette prise de pouvoir était le contraire de ce que nous avions désiré et vécu ensemble depuis le début. Michel était trop respectueux de ma liberté pour prendre une décision à ma place. Il m'a simplement conseillé de me fixer un délai pour dire oui ou non. Et le dernier jour de ce délai j'ai dit : « je ne peux pas rester». Michel m'a alors déclaré: «C'est Daniel qu'on sort de la fosse aux lions».

Comment la paroisse, Michel et toi êtes-vous sortis de là ?

Michel n'aimerait pas que je parle à sa place. Pour l'instant il ne souhaite pas le faire. Les paroissiens n'ont pas compris le comportement de la hiérarchie. Pour eux, on était en train de leur tuer une communauté qui marchait depuis des années. Et ceci sans raisons en tout cas, sans raisons compréhensibles par eux. Quant à moi... j'ai redécouvert une autre forme de pauvreté : la croix est plantée au coeur même de l'Eglise.

On me proposait une place au CCFD. En même temps des chrétiens me demandaient de continuer, par écrit, les prédications que je faisais oralement le dimanche. J'ai choisi la deuxième hypothèse. Je n'avais pas de possibilité de revenus de ce côté-là mais j'avais du désir. Je me suis dit : Dieu pourvoira et Il l'a toujours fait. D'abord en m'envoyant quelques amis fidèles qui m'ont aidée ; ensuite, au décès de mes parents, j'ai reçu un petit héritage qui me permet, aujourd'hui, de couvrir les frais courants. Je n'ai jamais manqué de rien. J'ai commencé une vie de solitude et de silence qui a duré pendant de nombreuses années et qui m'a vraiment rendue profondément heureuse.

N'as-tu jamais envisagé de quitter l'Église et d'aller voir ailleurs ?

Non vraiment. J'ai même découvert que Dieu s'y donnait comme il l'a promis... mais pas nécessairement là où on a l'habitude de le chercher. J'ai vraiment fait l'expérience que l'Esprit passe, par la pauvreté. Je me sens soeur de ceux qui, dans l'Eglise et par elle, vivent aujourd'hui ou ont vécu hier dans cet esprit. Qu'ils soient restés dans l'Eglise ou qu'ils en soient partis, ils sont pour moi « membres de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi ! »

Je ne peux pas quitter l'Eglise : je fais vraiment corps avec elle. C'est par l'Eglise que j'ai reçu les sacrements, l'Evangile et la foi. Je reconnais tout l'héritage des saints qui, d'âge en âge, ont vécu dans l'Esprit. J'entends par « saints » non seulement les grands de l'histoire mais ce peuple de pauvres et de petits qui n'a jamais su, sur cette terre, à quel point il était porteur de l'Esprit. C'est dans la foi de l'Eglise que je suis plongée, c'est grâce à elle que je vis. Je me sens pleine de reconnaissance à l'égard de tous ceux qui, aujourd'hui comme hier, désirent humblement, pauvrement vivre de leur baptême. Je ne peux pas vivre sans la communion des saints - des pécheurs et des saints - car, comme le dit Charles Péguy «c'est le même homme».

Pourrais-tu te passer de l'Eglise hiérarchique ?

Non. Je crois qu'il en faut une... cependant je ne souhaite pas vivre trop près d'elle. On m'a mise à la porte... c'est la place de Jésus! N'a-t-il pas dit "Je suis la Porte"? Qu'on m'en excuse mais je préfère de beaucoup vivre aux marges de l'Eglise que près du centre. D'ailleurs, la hiérarchie et moi nous sommes bien d'accord puisqu'elle ne me demande jamais rien. Elle m'ignore complètement. Par exemple l'évêque a encore changé ; il a manifestement entendu parler de ce qui s'est passé dans cette communauté et de moi en particulier. Je l'ai croisé une fois ou l'autre mais il n'a jamais émis le moindre désir de me parler ni d'entendre mon point de vue sur la question, ni celui de Michel Jondot d'ailleurs, ni celui de Joseph Moingt, ni celui bien sûr des chrétiens qui ont vécu douloureusement cette "aventure". Je dois dire que si c'était pour recommencer ce que j'ai vécu, je n'aime pas suffisamment souffrir pour désirer renouveler cette expérience. Je crois qu'il ne faut pas fuir l'épreuve mais il y en a quand même assez dans la vie pour qu'on n'ait pas besoin d'en chercher davantage.

Je dois reconnaître aussi le courage de Monseigneur Delarue . Il n'était pas sans suivre très précisément ce que nous faisions. Nous avions très régulièrement des entretiens avec lui où il n'hésitait pas à nous alerter sur tel ou tel point. Nous étions très attentifs à ses remarques et il savait comprendre notre point de vue. Donc je ne peux vraiment pas émettre une opinion globale sur la hiérarchie. Quant aux prêtres, j'ai connu le pire comme le meilleur. Pour le meilleur je connais des hommes qui donnent leur sang jour après jour pour chacun sans attendre aucune reconnaissance. Comment ne les honorerais-je pas !

Pour le pire, je citerais volontiers les paroles de Saint François d'Assise auxquelles j'adhère. On l'interrogeait sur les prêtres et il répondit : « Quoi qu'on me dénonce de leur comportement, ils sont pour moi des Seigneurs. En effet ils me donnent les seuls signes visibles de Dieu en ce monde que sont les sacrements. » François faisait la différence entre un comportement qui pouvait être critiquable et le fait qu'ils agissent « à la place du Christ ». Cela me semble un coup de génie de Dieu d'avoir permis que des hommes pécheurs agissent à sa place. Car dans la tradition de l'Eglise, qu'un prêtre soit le plus grand des pécheurs ou le plus grand saint, les sacrements qu'il dispense sont les mêmes. Dieu savait à qui il avait à faire en se liant à une humanité faite d'hommes pécheurs !

Pendant de très longues années tu as refusé de parler en public de ce que tu as vécu. Aujourd'hui non seulement tu parles mais tu proposes de créer un site internet. Pourquoi ce refus pendant si longtemps et ce désir maintenant ?

Le refus vient de ce que je n'étais pas capable d'en parler sereinement. Aujourd'hui il me semble que je le suis... bien que je n'en sois pas vraiment sûre... enfin je l'espère ! Mais je voudrais en revenir à l'obéissance dont je disais qu'elle est une dépossession de soi. Je le ferai en citant saint Bernard. Il a écrit une lettre peu connue qui s'intitule, il me semble, « Lettre au moine Adam ». Saint Bernard écrit à un simple moine qui avait, comme tous, fait voeu d'obéissance à son supérieur. Et ce supérieur entraîne sa communauté - dont ce moine - dans une folle aventure. Bernard conteste vigoureusement le comportement du moine Adam. Il lui dit qu'il avait le devoir de résister et que si son supérieur lui commandait de se jeter dans un puits, s'il obéissait, cela n'en serait pas moins un suicide. Je crois que c'est un devoir de parler aujourd'hui et de faire entendre pourquoi un certain nombre de croyants quittent l'Eglise. Pas plus que moi, ils ne prétendent avoir la vérité mais ils étouffent d'être réduits au silence et à l'indifférence. Je risque un mot plus fort : ils se protègent de la violence !

J'aimerais aussi citer une anecdote qu'une amie m'a racontée et qui, a priori, semble ne rien avoir à faire avec l'Eglise. Cette amie sort d'une clinique où elle vient d'accoucher et porte son nouveau-né dans les bras. Elle croise une femme avec un bébé, âgé de quelques semaines, dans une poussette. Cette jeune maman s'approche et se met à lui donner des conseils sur la manière de s'y prendre avec son bébé durant les premières semaines. Mon amie, un peu interloquée et touchée de ces conseils amicaux, n'a pas osé lui dire que ce nouveau-né était... son cinquième enfant. On a toujours intérêt à envisager que l'autre a, peut-être, plus d'expérience que soi ! Je trouve que l'Eglise hiérarchique aurait intérêt à se situer ainsi à l'égard des baptisés. Je ne prétends pas que les chrétiens, s'ils sont à la base, savent nécessairement mieux que des prêtres ou des évêques... qui seraient au sommet. Je dis : « il se peut qu'il en soit ainsi sur tel ou tel point. » Je ne parle pas seulement - et même pas d'abord - de compétences théologiques mais de « poids d'humanité », d'expérience humaine. Pour moi, c'est dans cette écoute de l'autre que passe l'Esprit. Sans cette écoute, on se trouve devant une Eglise hiérarchique qui, a priori, sait et dispense bien souvent un savoir dont beaucoup de baptisés, avec la meilleure volonté du monde, ne savent que faire parce qu'il ne les rejoint pas... même lorsqu'il est vraiment porteur de vie comme ce peut-être le cas de telle ou telle encyclique. D'après une enquête récente, en Italie 75% des baptisés - de ceux qui se déclarent croyants - n'attendent plus rien de la hiérarchie, 50% en France.

Je ne suis pas sûre que nous ayons eu raison dans l'hypothèse que nous faisions pour l'avenir de la paroisse que j'ai quittée. D'ailleurs ce n'était qu'une proposition que nous désirions travailler avec l'évêque. Mais je suis convaincue que l'Église a tort d'ignorer totalement tous ceux qui, sans la remettre en cause, lui suggèrent un autre point de vue. Cette attitude est d'une violence extrême. Je le sais pour l'avoir vécu et le vivre encore, mais aussi pour avoir vu tant d'autres la vivre. Nos églises se vident, de plus en plus, d'années en années. Je m'interroge : n'est-ce pas une des raisons qui explique cette désagrégation ? Je crois qu'il faut que ce soit dit, même si ça n'est pas entendu.

Je ne voudrais pas terminer sur une note pessimiste : « Cherchez et vous trouverez ». Trouvez dès maintenant. J'ai trouvé « Dieu maintenant » ! J'ai trouvé aujourd'hui une place dans l'Église en rejoignant le monde musulman, en particulier les femmes maghrébines d'une cité réputée difficile. J'y suis au nom de la foi de mon baptême : on m'y reconnaît comme chrétienne. Dans cette association "la maison islamochrétienne", je peux déployer les compétences que j'ai acquises tant à un niveau humain qu'à un niveau de réflexion plus théologique. Je suis ignorée par l'Église mais reconnue par l'islam ! Beau paradoxe ! J'aime l'humour de Dieu ! : « Qui habitat in coelis ridet ! »

Pastel de Pierre Meneval