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En suivant l'Evangile de Jean
Michel Jondot

"Au commencement était le langage et langage était chez Dieu...". Cette simple phrase, au tout début du Quatrième Évangile, éclaire l'ensemble du Livre. En entrant dans le langage, à travers les mots qu'ils s'adressent, les sujets qui se parlent font une sorte d'alliance. L'ensemble du livre, en avançant dans le langage, fait apparaître qu'en relatant les actions de Jésus, en transmettant son enseignement, les mots de l'auteur font entrer dans cette Alliance entre son Maître, le Père, ses lecteurs et lui-même.

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1- Dieu hors de Dieu ( Jean 1,1 à 1,18)
En ligne ultérieurement

2- Des ténèbres à la lumière ( Jean 9,1-40)
En ligne ultérieurement

3- Le travail du langage
Le discours après la Cène

4- La tragédie du Vendredi-Saint
Jean 18,1 – 19,42

Le travail du langage
Le discours après la Cène (Jean 13,31 à 17,26)

Un double croisement s'opère dans ce discours après la Cène. La Parole circule entre Jésus et les Onze qui l'ont suivi, créant une forte amitié entre eux et le Père. Mais, en même temps, les mots qui nous rapportent cet entretien, dans la mesure où ils sont reçus, produisent, avec les lecteurs, une Alliance sans cesse nouvelle. C'est l'aventure de la foi.

Pour accéder au texte de l'Evangile selon Saint Jean, on peut aller sur le site
"Bible pour la liturgie" mais il est préférable de lire le texte dans la Bible de Jérusalem ou dans le Nouveau Testament d'Osty et Trinquet.

La rencontre des sujets

Au début de l’Evangile de Jean, Jésus est désigné comme le « logos » du commencement. On traduit la plupart du temps par le mot « parole ». Mais, sans doute, à la suite de Jean Grosjean, mieux vaut entendre qu’il s’agit du « langage », c’est-à-dire de la capacité de communiquer.

Après le repas qui précède son arrestation, Jésus se révèle à ses disciples : « Voilà que maintenant tu parles en clair », disent-ils, au moment où il leur affirme : « Je suis sorti du Père…et je vais vers le Père » (16, 28-29). Il faut relire ce dernier entretien après la Cène et avant la mort sur la croix, entre la sortie de Judas après le lavement des pieds et le retour de ce dernier au « Jardin des Oliviers », à la tête des gardes envoyés par les grands-prêtres pour l’arrêter (13,31–18,2). A lire les propos que Jean l’apôtre en a gardés on décèle aisément le travail du langage dans les propos de Jésus.

Le langage est d’abord une sorte de jeu où se rencontrent, autour des verbes, au singulier comme au pluriel, trois espèces de personnes. Ce fonctionnement permet, en premier lieu, la rencontre des sujets : ceux qui prennent la parole, indissociables de ceux- à qui celle-ci s’adresse en même temps qu’articulée sur les personnes auxquelles elle se réfère.

Dans la plupart des récits, celui qui parle est masqué. Certes, le nom de l’auteur est affiché sur la couverture d’un livre, mais les événements racontés semblent se dérouler d’eux-mêmes. Les marques de ceux à qui ils sont adressés, la plupart du temps, sont discrètes. Il en va tout autrement dans ce passage.

On découvre vite que ces quatre chapitres, où Jean met en scène la façon dont Jésus se révèle, manifestent cette jonction entre les personnes qui se parlent. Certes, la plupart du temps Jésus est le point de départ de la conversation. Il dit « Je » et cette première personne du singulier fourmille dans ce texte plus que dans tous les autres passages du livre : « Je suis le chemin… », « Je suis la Vigne ». Mais, la plupart du temps, la manière dont il prend la parole est grammaticalement inséparable de ceux à qui il s’adresse : la première personne, en se manifestant, est presque toujours prise dans la deuxième personne, au singulier comme au pluriel : « En vérité, je te le dis… » (13,38) ; « Je vous ai dit ces choses pour que vous ayez la vie en moi. » (16,33). Il faut le noter, ceux à qui Jésus s’adresse peuvent cesser d’être destinataires des propos tenus et prendre la parole à leur tour, faisant de Jésus « l’autre » personne : Pierre n’hésite pas à dire « Je déposerai ma vie pour toi. » (13,37). Une « troisième » personne s’insère dans cet échange. Il s’agit d’une collectivité : « tous reconnaîtront » (13,35), « le monde ne peut pas le recevoir. » (14,17) ou, au contraire, il s’agit d’une personne singulière : « L’Esprit de vérité » (14,17) et « Mon Père l’aimera » (14,23).

Le don du Père

Ce père tient une place assez étrange. Il peut rejoindre la première personne dans la conversation. « Le Père et moi nous viendrons à lui » (14,23). Il peut aussi prendre la place de la seconde personne, celle à qui on s’adresse. Ce basculement opère une scission : le chapitre 17 tout entier se sépare des deux autres. Jésus, en effet, dit encore Je mais le discours qu’il tient devant les disciples change de direction. Celui dont Jésus parlait devient celui à qui il s’adresse : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils » (17,1). Après avoir parlé du Père à ses amis, voici qu’il parle de ses amis au Père : « Ceux que tu m’as donnés » (17,2). Les personnes demeurent en présence, l’entretien ne change pas de partenaires mais la nouvelle tournure du discours en fait apparaître la véritable portée. Il est tourné vers un Autre qui était là dès les premiers mots. Jésus reconnaît que posant les yeux sur ceux à qui il s’adressait, il voyait le don du Père. « Ceux que tu m’as donnés » : l’expression revient à plusieurs reprises. « C’est pour eux que je prie…pour ceux que tu m’as donnés » (17,9). « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (17,24).

Ceux à qui parle Jésus sont le don fait à ce dernier mais eux aussi reçoivent un cadeau. Celui-ci est désigné de deux manières. Ils reçoivent Jésus lui-même : « Ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé » (17,25). Mais, d’autre part, dès les premières lignes de l’Evangile nous savons quel don nous est fait quand nous recevons Celui qui est envoyé. Le langage, nous dit-on, « était auprès de Dieu et le langage était Dieu ». Le langage s’est manifesté dans son origine aux yeux de Jean et de ses amis. On ne peut séparer en Jésus celui qui vient de Nazareth et le langage qui fait de nous des sujets humains. Le Fils de Marie est le don qui vient du Père et que nous transmet Celui qu’il nous envoie : « Je leur ai donné ton langage » (17,14), c’est-à-dire le langage qui était chez toi, auprès de toi.

Comment mieux dire qu’en parlant, il était donné et qu’en étant compris, il était reçu. Est-il tout-à-fait exact de dire que ce chapitre 17 est un changement de direction dans le discours de Jésus ? En réalité il fait apparaître la dimension des échanges qui ont précédé. Puisqu’ils s’adressent au Père, ils dépassent le cadre que voient leurs yeux : « Le Père est plus grand que moi » (14,28). Mais ce dépassement se manifeste sur le visage même de celui qui parle : « Comment peux-tu dire ‘montre nous le Père’ ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Qui me voit, voit le Père. » (14,10).

Des sujets en mouvement

Entre les sujets que le langage met en relation, se produit un mouvement. Les partenaires auxquels parle Jésus se sont tournés vers lui. Les mots prononcés, dans la mesure où ils sont entendus, sont pris dans un vis-à-vis que le Nazaréen souligne : « Qui me voit, voit le Père. ». Ce vis-à-vis loin d’être statique est un va-et-vient. Quand on veut évoquer la parole forte adressée à quelqu’un on dit « Je lui ai envoyé à la figure… ». Effectivement les paroles vont de l’un à l’autre : on se renvoie la parole. « Simon-Pierre lui dit… Jésus lui répondit… » (13,36) ; « Thomas lui dit…Jésus lui dit » (14,4-5) ; « Judas – pas l’Iscariote - lui dit… Jésus lui répondit » (14,23) ; « Ses disciples lui dirent : « voilà que tu parles clair et sans figures ! Jésus leur répondit… » (16,29-30).

Ces allers-et-retours s’accompagnent d’un autre mouvement que les paroles de Jésus mettent en lumière. Le langage dispose d’un jeu de propositions dont le lecteur discerne le fonctionnement. Ils désignent deux points d’où partent les sujets. On peut venir ou du monde ou du Père. Le premier est celui auquel maître et disciples sont étrangers : « Si vous étiez du monde » (15,19) ; « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » (17,14) En réalité le langage qui se déploie vient de Celui que Jésus appelle Père : « …Ce que j’ai entendu de mon Père » (15,15). « Je suis sorti de toi » (17,2). Ainsi parle Jésus à son Père.

Curieusement le point d’où il part est aussi celui où va le locuteur : « Je vais vers le Père » (14,21 & 28) ; « Je vais vers Celui qui m’a envoyé » (16,1). Par deux fois, dans ce fameux chapitre 17, Jésus dit : « Je viens vers toi » (17,10 & 17,13). En parlant à ses disciples le maître est tourné vers le Père mais, dans le même mouvement, il s’adresse à ses interlocuteurs : « Je viendrai vers vous » (14,28).

Nous sommes, dans la lecture, témoins d’un discours où non seulement les mots sont prononcés mais où ils font entendre le mouvement dans lequel ils sont pris. En réalité ce mouvement s’articule sur une réalité complexe et qui lui est contraire; on ne dit plus la distance qu’il faut abolir ou le chemin qui conduit à l’autre, mais la rencontre, le repos et la stabilité. En même temps qu’ils viennent les uns des autres, les partenaires de l’entretien sont présents les uns aux les autres. « …Qu’il soit avec vous… » (14,13) ; « Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous… » (14,29) ; « Vous êtes avec moi dès le commencement » (16,27) ; « Quand j’étais avec eux… » (17,12) ; « …il demeure auprès de vous » (14,24) ; « …la gloire que j’avais auprès de toi… » « Je demeurais près de vous… » (14,25) ; « Quand j’étais avec eux » (17,12) ; « …Si je n’avais pas fait parmi eux... » (15,24).

Le lien se resserre encore avec une préposition qui évoque une sorte d’habitation des uns chez les autres et qui est la plus fréquente, comme si chacun était une demeure où l’on réside : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (14,11) et « le Père est glorifié dans le Fils » (14,13). Onze fois la même préposition revient en l’espace de quelques versets (15, 4-11) : « Demeurez en moi comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus si vous ne demeurez pas en moi… Celui qui demeure en moi et moi en lui… Si quelqu’un ne demeure pas en moi… Si vous demeurez en moi et que mon langage demeure en vous… Demeurez dans mon amour…vous demeurerez dans mon amour et je demeure dans son amour. »

Les verbes qui joignent les sujets expriment le mouvement qui les lie. Ils véhiculent les mêmes oppositions que les prépositions.

On se déplace d’un point à un autre, on part, on va et on vient : « Où je vais vous ne pouvez venir ». (13,33). On sort et on retourne sur ses pas : « sorti du Père » (17,1), Jésus quitte le monde (16,27) et revient (14,3). L’un envoie et l’autre est envoyé (15,21 & 15,7). Mais curieusement ces déplacements sont aussi un lieu où l’on repose : « Demeurer » (15,4-11). On discerne le même paradoxe quand on remarque le temps des verbes ; le passé et surtout le futur indiquent un déplacement qui contraste avec le présent ou « demeurent » les partenaires du dialogue. « Vous avez entendu que je vous ai dit ‘je m’en vais' » ; « Je m’en vais et je reviendrai » (14,28). Dans le même temps, le présent dit la stabilité : « Celui qui demeure… je demeur » (15,4-11).

En chemin !

« Je suis le chemin » (14,6). La métaphore traduit bien ces oppositions. Le chemin est un lieu où il convient de « demeurer » sous peine de s’égarer. Mais c’est aussi un lieu où l’on se déplace. On avance au fil du chemin tout comme les partenaires d’un entretien suivent le fil d’un discours. « Au commencement était le langage » (1,1) et lorsque celui-ci vient parmi nous, il se déploie mot après mot comme on avance pas-à-pas. Quand on parle pour rejoindre autrui, les mots que l’on prononce ont été précédés ; ils viennent du passé. Mais ils sont incompréhensibles si l’on s’arrête. Ils ont un avenir. Pour les comprendre il faut rester en haleine et attendre ce qui va suivre. Un mot ne vient pas seulement du passé, il annonce un futur qui lui donnera sens. Le déplacement des mots s’accompagne ainsi de la communion dans laquelle « demeurent » celui qui parle et celui qui écoute. Ainsi, peut-être faut-il comprendre le premier mot du discours : « Maintenant. » Le langage « maintient » unis les partenaires d’une conversation.

A coup sûr cette opposition permet de comprendre les paroles auxquelles l’humanité est particulièrement sensible : « …Vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés… Ce que je vous commande c’est de vous aimer les uns les autres » (15, 9-17). Se maintenir dans le langage est une manière de parler de l’amour. L’amour ne va pas de soi, quoi qu’en disent les romans. Dans la cohérence de l’Evangile, il s’agit de sauver le langage ou, ce qui revient au même, il s’agit de « maintenir » la relation. « On vous exclura des synagogues » (16,2) ; « le monde les a haïs » ; « Dans le monde vous aurez à souffrir » (16,33). Mais, quitte à en mourir, se maintenir dans le langage tel qu’il est proposé aux disciples de le comprendre, dans le langage qui est le don parfait de Dieu, dans l’amour, tel est le commandement : « Vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n’a de plus grand amour que de déposer sa vie pour ses amis » (15,13).

Verbes et propositions indiquent un double déplacement. Non seulement le langage conduit les uns vers les autres ; mais il conduit les uns et les autres vers un Autre que Jésus appelle « Père ». Les disciples demeurent dans le monde en écoutant les propos que leur adresse Jésus, mais dans le même temps ils ne sont plus du monde : « Ils ne sont pas du monde », constate Jésus en s’adressant à l’Autre. Il ajoute aussitôt : « Je ne te prie pas de les enlever du monde » ( 17,14). Certes le va-et-vient, dans le discours, noue les partenaires : c’est le mouvement de l’amour. L’amour peut être dans le monde et l’évangéliste en témoigne dans ces pages que nous lisons. Mais l’amour est en même temps le lien du langage avec ce Père qui nous l’envoie en Jésus. Ainsi, lorsqu’en nous parlant et nous écoutant nous en venons à nous aimer, nous sommes dans la demeure du Père : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (14,2). Augustin appelle « éternité » l’autre de ce monde vers lequel Jésus est tourné. S’interrogeant sur le temps, Saint Augustin réfléchit sur le rapport entre le temps qui passe et l’autre du temps. Ce qu’il dit des instants qui se succèdent vaut aussi, si nous comprenons bien, pour les mots qui se déroulent. Comparons, dit-il, « l’éternité immuable avec les liens fugitifs » et on « verra que la longueur du temps ne doit son étendue qu'à cette multitude d'instants qui passent et qui ne peuvent se développer ensemble ; au contraire, que rien ne passe dans l'éternité ; que tout y est présent, tandis qu'il n'est point de temps qui soit tout entier présent. (On) verra que le passé est chassé par l'avenir, que l'avenir suit le passé, et que le passé et l'avenir n'existent et n'accomplissent leur cours que par la vertu de l'éternité toujours présente » (Les Confessions. L.XI.13 ).

Trouver à qui parler

Notre lecture a tenté de saisir le travail du langage entre Jésus et ses amis. Prenons garde d’oublier que ces échanges sont pris à l’intérieur d’un récit. On en situe le cadre ; il commence dans la salle où un repas vient de s’achever ; il se poursuit à l’extérieur. Il s’achève par un déplacement physique qui conduit « de l’autre côté du Cédron… il y avait là un jardin dans lequel il entra avec ses disciples (18,1) ». Les participants de l’entretien sont désignés. Il s’agit de « ses disciples » (16,29) dont quelques-uns sont appelés par leurs noms : Simon-Pierre, Philippe, Thomas, Judas (on nous précise qu’il ne s’agit pas du traître). On nous informe sur ce qu’ils font : ils interrogent pour mieux comprendre. Il faut souligner la place de Jésus dans ce dispositif. On nous fait savoir qu’il dit et qu’il répond (13,36, 14,22, 16,31). Ainsi Jésus est à la fois celui parle et qui dit Je, mais il est aussi celui dont on parle. « Je le dis dès à présent » (13,33) ; « Jésus répondit » (13,38).

Ceci signifie que nous, lecteurs, nous sommes pris dans l’aventure dont l’Evangile se fait l’écho. Des mots sont échangés dans un groupe d’hommes, à Jérusalem voici bientôt 2000 ans ; ils se parlent et ils s’écoutent comme tous peuvent le faire et en tous les temps. A travers le récit de Jean les mots d’autrefois viennent jusqu’à nous et nous font parvenir comme un appel auquel la lecture est réponse. Nous sommes en ce monde où Jésus a parlé et dont il a parlé : « Je les ai envoyés dans le monde… afin que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé » (17,17-23).

Recevoir ces mots c’est « demeurer » dans le langage qui nous tient en humanité. Il est au moins deux façons différentes de les entendre. Nous pouvons y reconnaître un élément du passé, un moment très respectable de l’histoire qui a contribué à façonner notre culture. Nous pouvons aussi y reconnaître un appel qui nous est adressé « maintenant » (13,31). Jésus se révèle dans ce « Discours après la Cène » : les disciples le reconnaissent (« tu parles en clair et sans figures »). Que dit-il de lui-même sinon qu’il est ce « travail » que fait le langage, c’est-à-dire la jonction - ou plutôt l’amour - qui joint les uns et les autres : « Celui qui croit en moi fera le travail que je suis en train de faire » (14,12). Il dit qui il est ; il est le travail du langage ; il dit ce qu’il fait. Il dit la relation qui naît à son contact : eux en lui, lui en eux, eux et lui dans le Père. En en prenant connaissance, le lecteur découvre qu’en lui ils ont trouvé à qui parler.

Il faut creuser la portée de ce mot « croire » qui revient à plusieurs reprises. Entrer dans le langage c’est se laisser prendre à un certain désir. Celui qui parle appelle son interlocuteur et s’efforce de répondre à son attente. Les mots prononcés et entendus sont le lieu où les sujets entrent et cohabitent. Autrement dit, ils sont le lieu où l’on s’aime si l’on veut bien ne pas réduire ce terme à une dimension affective. Cette possibilité d’aimer que procure le langage, si on entend bien Jésus, nous est donnée et le mot Père désigne celui qui nous le fait parvenir. En s’appuyant sur la parole de Jean et de son témoignage sur Jésus, croire consiste à reconnaître que le langage qui nous travaille est don de Dieu : nous sommes désirés par Dieu comme un fils, à la suite de ce Jésus que désire le Père. Croire c’est reconnaître que ce langage a pris chair et continue à s’incarner : « vous ferez des choses plus grandes que les miennes puisque je retourne vers le Père ». On sait à quel point il est difficile de se comprendre. On sait que très souvent, en prenant la parole on étouffe le désir en pliant autrui à sa volonté. Ils sont nombreux les « sans voix » que les conditions économiques mettent à l’écart. Il faut se battre pour qu’advienne un monde où le langage fait des frères : c’est une victoire lorsqu’on y parvient. C’est alors qu’est sauf l’honneur de Dieu et qu’on peut chanter sa gloire. Réjouissons-nous : il y a eu dans l’histoire un temps où en Jésus le langage a été à la fois donné, reçu et désiré : « Le Fils de l’Homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en Lui » (12,31) ; « Père… glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie » (17,1).

Michel Jondot
Visages du Christ, Rembrandt

En suivant l'Evangile de Jean (suite) :
4- La tragédie du Vendredi Saint