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L'Église se fait conversation
Entretien avec Michel Jondot

Une conversation suppose que l’on n’exerce sur l’autre aucune volonté de puissance.
Michel, prêtre de 1961 à 2019, était l’ennemi de tout paternalisme.

Imprimerie Giennoise, mars 2011
Format papier (épuisé)
PDF (64 pages, accès libre et gratuit) :
leglisesefaitconversation_mj.pdf


 
(1) Commentaires et débats

Présentation

L’Église se fait conversation (1) - est un entretien que Michel Jondot a accordé à l’occasion de ses cinquante ans de presbytérat (en 2011). Il retrace son histoire – celle d’un prêtre de la base - et l’évolution de l’Église telle qu’il l’a vécue depuis les années préconciliaires jusqu’à aujourd’hui.

Michel Jondot est né en 1932 et décédé en juin 2019. Il a été ordonné prêtre en 1961, à la veille du Concile Vatican II. Il fut vicaire, professeur dans deux séminaires, aumônier de lycées et collèges, curé d’une paroisse puis chargé pour le diocèse de Nanterre du dialogue islamo chrétien. Il était le premier à reconnaître que ces engagements n’avaient rien d’exceptionnel, même si l’on ajoute qu’il fut docteur en théologie et devint islamologue. Sa vie serait une vie bien ordinaire si elle ne représentait pas un certain style : celui d’une Église qui se fait conversation. La conversation représentait pour lui un art de vivre, de s’écouter et de se parler. En un mot de communiquer. Une conversation suppose que l’on n’exerce sur l’autre aucune volonté de puissance. Michel était l’ennemi de tout paternalisme.

L’un des proches amis de Michel Jondot, Guy Lafon, prêtre et théologien de métier, a écrit Le Dieu commun (Le Seuil). Il y analyse l’expérience humaine de ce qu’il appelle « l’entretien », à laquelle n’échappent pas les chrétiens. Pour eux, Dieu ne réside pas dans un au-delà inaccessible. Il ne se confond pas pour autant avec l’humanité. Il passe et demeure là où des hommes et des femmes, des prêtres et des laïcs, des croyants (musulmans, chrétiens, juifs…), des agnostiques ou des athées communiquent entre eux. Certains diront qu’on ne reconnaît pas l’Église dans ce désir de communiquer. Au cours de son histoire n’a-t-elle pas créé l’Inquisition et ne s’est-elle pas opposée, autant qu’elle put, à la laïcité et à la liberté de conscience ? Le cléricalisme qui la ronge actuellement n’est-il pas le signe qu’entre clercs et laïcs la conversation est difficile pour ne pas dire souvent impossible ? Tout cela est vrai et pourtant on ne peut réduire l’Église à ses errances. Une preuve : ce livre. Cela méritait d’être écrit.

Comment ce livre a-t-il été élaboré ?
Les « entretiens » avec Michel Jondot ont été obtenus au fil de conversations par plusieurs personnes qui, depuis longtemps, désiraient garder une trace de son expérience et de ses intuitions. À ce stade de l’élaboration du livre, Michel Jondot n’est en rien intervenu dans la rédaction. Il ne savait pas que l’on était en train de recueillir ses propos. Ce n’est qu’en un second temps qu’il fut averti de ce qui se tramait. Il a relu l’ensemble. Après avoir corrigé certains points, il a donné son consentement pour que soit imprimé ce qu’il avait dit dans l’intimité de relations amicales.

Vous trouvez l’intégralité de ces entretiens avec Michel (64 pages)(2) en suivant ce lien :
leglisesefaitconversation_mj.pdf

Christine Fontaine, qui a bien connu Michel pour avoir travaillé avec lui depuis 1974, propose – en dernière partie – une relecture de sa vie et retrace à grands traits son histoire entre mars 2011 – anniversaire de ses cinquante ans de presbytérat - et juin 2019, date de sa mort. C’est ce texte que vous trouvez ci-dessous.

1961-2019... Quelle vie !
Christine Fontaine

L’entretien avec Michel s’arrête en 2011, date à laquelle il a fêté ses 50 ans de presbytérat. Christine Fontaine revient sur sa vie et la complète jusqu’à sa mort en juin 2019. L’histoire de Michel – comme celle de tout chrétien, qu’il soit prêtre ou laïc – rappelle le geste du guitariste. Avant de jouer, il accorde son instrument pour trouver le ton juste : ni trop haut ni trop bas. Au milieu du monde, en s’avançant vers autrui, il s’agit pour chacun de trouver le point juste : ni trop près ni trop loin. Ce point, à première vue impossible à trouver, est pourtant celui d’où la joie peut jaillir. Michel, dans les dernières années de sa vie, n’a cessé de dire : « Je n’ai jamais été aussi heureux que maintenant. » Il avait su trouver le ton juste !

Point d’impossible !

En 1985, le film « Je vous salue Marie » paraît sur les écrans. Jean-Luc Godard transpose dans le monde moderne le récit de l’annonciation. J’en ai le souvenir comme d’une œuvre d’art d’une grande beauté ; une scène en particulier s’est inscrite dans ma mémoire. Nous sommes dans une chambre dont les meubles sont composés seulement d’un lit et d’une chaise en vis-à-vis. Marie est assise sur le lit, Joseph sur la chaise. Le ventre de Marie est bien arrondi : manifestement elle est enceinte de plusieurs mois. Joseph, déconcerté, ne sait que dire ni que faire : il n’est pas le géniteur et cherche sa place dans cette alliance insolite. Pas un mot ne sera échangé entre eux durant toute la scène. Au commencement, Joseph se replie sur lui-même ; il s’appuie le plus possible sur le dossier de sa chaise pour s’éloigner de Marie : il n’est pour rien dans cette affaire ! Alors Marie l’implore d’approcher. Joseph se précipite pour toucher le ventre de sa fiancée. Elle hurle : il est trop près. Joseph se retire, effrayé. Marie l’appelle à nouveau : elle souffre autant de cette distance que d’une trop grande proximité. Joseph n’ose plus toucher Marie… il tend avec prudence la main vers elle tout en demeurant à grande distance. Il est trop loin : Marie crie. Il la touche : elle se retire. Trop loin, trop près, et encore trop loin et toujours trop près… jusqu’au moment où Joseph effleure simplement le ventre de Marie. A l’instant même un accord, une harmonie silencieuse envahit l’espace. La douceur et la paix inondent leurs visages : dans cette alliance nouée au nom de l’Autre invisible, ils ont enfin trouvé leur place. L’enfant qui va naître sera appelé « Jésus, ce qui signifie Dieu sauve ». Il recevra son nom par Joseph, selon ce qui lui a été prescrit. « Dieu sauve » leur alliance humaine ; elle portera son fruit pour l’humanité entière.

Chrétiens ou membres d’une autre religion, agnostiques ou athées, nous sommes en quête de ce « lieu » que Michel, dans le travail qu’il a fait sur « La Joie » de Georges Bernanos, nomme « le point impossible ». Pas même un point, en vérité, plutôt un souffle qui cherche à passer dans les paroles ou les silences que nous échangeons. Un jour où Michel était réellement à bout de souffle, il me dit : « N’entends-tu pas ce gémissement étrange qui accompagne les paroles que chacun prononce ? L’ami comme l’étranger, l’intellectuel comme le garçon de café, en même temps qu’ils me parlent j’entends une plainte en sourdine. » Ce jour-là je n’entendais pas et je crois que Michel n’y prêtait plus attention par la suite. Ceux qui ont plongé dans l’abîme – et y a-t-il un seul adulte au monde qui n’ait ainsi cru sombrer à un moment de sa vie ! – connaissent ce « lieu » qui n’en est pas un : « point impossible » à dire mais qui passe dans toutes nos paroles humaines. À travers nos cris, nos hurlements, nos appels, nos désaccords, nos silences de repli et nos paroles d’arrogance, nous gémissons à la recherche de ce lieu dont on ne peut jamais rien dire… sauf à le profaner. Nous désirons tous cet « impossible » accord. Peut-être d’ailleurs ne le chercherions-nous pas si nous ne l’avions déjà trouvé… pour le chercher encore. Plainte indicible ou harmonie silencieuse, ce « point » est le lieu où les chrétiens reconnaissent le passage de Dieu au cœur de l’humanité : le Verbe de Dieu qui prend chair dans notre histoire humaine.

La joie parfaite

Par quelle pauvreté faut-il passer pour se déprendre des images que nous nous forgeons des autres, de nous-mêmes ou de Dieu ! Quels gémissements jaillissent du cœur de l’homme quand les épreuves de la vie le forcent à lâcher prise ? « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux leur appartient », dit Jésus dans l’Évangile. On peut gloser autour de la pauvreté et chercher des échappatoires. Reste que, pour le chrétien, il ne peut y avoir d’autre chemin. Trop loin de moi ou trop près… encore un peu trop loin… toujours beaucoup trop près… jusqu’à ce qu’entre « toi et moi » l’amitié s’établisse enfin. Quand elle s’établit, les chrétiens y reconnaissent le passage de Dieu : l’Esprit qui passe par l’humanité et la dépasse. Alors ils s’écrient : « Point d’impossible à Dieu ! » D’autres ne lui donneront pas ce Nom, mais lorsqu’une amitié réelle se crée entre les hommes n’est-elle pas toujours ressentie comme un don, un peu comme un miracle ? C’est de cette amitié dont j’ai vécu quotidiennement avec Michel. C’est cette fraternité avec tant d’amis croyants ou non qui a permis à Michel d’être profondément heureux jusqu’au bout. Dans toute relation, il n’y avait pas pour lui d’un côté celui qui donne et de l’autre celui qui reçoit. On se donne et on se reçoit mutuellement, simplement.

François d’Assise est en chemin avec l’un de ses frères, Léon. « Sais-tu, lui demande-t-il, ce qu’est la joie parfaite ? » - « Non » répond frère Léon. Alors François lui explique… la joie imparfaite. « J’aurais beau avoir toute la science du monde et toute celle des anges, j’aurais beau avoir la foi à déplacer les montagnes et tous les dons de prophétie, j’aurais beau voir notre famille s’agrandir jusqu’à remplir l’univers… ce ne serait pas encore la joie parfaite ! » « Mais alors, interroge Léon, qu’entends-tu par joie parfaite ? » « Arrivant chez nous, à la Portioncule, épuisé par le chemin et couvert de boue, je frappe à la porte ; le frère ne me reconnaît pas et il me repousse ; j’insiste pour entrer me réchauffer un peu à l’intérieur… il me chasse à coups de gourdin… Si je peux vivre cela sans révolte et convaincu que cette intense pauvreté me met à ma place – celle du dernier des derniers – alors je connais la joie parfaite ! ». Quand le frère devient un ennemi qui ne nous reconnaît même plus et ignore qu’on fait partie de la famille, quand il ne nous laisse pas même entrer et nous reçoit avec des coups… si nous sommes capables de demeurer en toute amitié avec lui, alors nous connaissons la joie d’aimer sans limite. Nous vivons dans la joie parfaite. Plusieurs fois, aux heures sombres de l’histoire de Michel, il m’est arrivé de lui évoquer cette histoire… par la suite, lorsqu’il traversait une épreuve, il me précédait en disant : « Surtout ne me fais pas le coup de la joie parfaite… moi je préfère les joies imparfaites… les petites joies ordinaires de l’existence ! »

Sur les marges de l’institution

Pourtant Michel, comme tous ceux qui refusent de se protéger des autres ou de les exclure, a souvent été en situation de connaître cette joie parfaite… L’a-t-il vécue imparfaitement ? Pas sûr puisqu’il n’y a jamais perdu son humour, même aux pires heures de son histoire ! Les coups les plus durs que l’on reçoit – chacun le sait – viennent toujours des proches. Ce fut un coup dur pour Michel de se voir écarté par l’Église de toute nomination en paroisse. « Vous n’êtes pas fait pour être curé », lui a répondu l’évêque alors qu’il demandait pourquoi on lui refusait toute charge paroissiale. C’était quelques années après l’aventure de sainte Bathilde où Michel avait été curé pendant douze ans. Entre le moment où il fut envoyé en paroisse et où, quelque mois plus tard, Mgr Delarue m’invitait à le rejoindre et le moment où Michel achevait son mandat, l’Église avait changé. Bien que nous ayons travaillé pendant 12 ans avec Joseph Moingt, le projet de coresponsabilité entre prêtres et laïcs que nous avions forgé fut totalement refusé d’autant plus qu’il concernait une paroisse de base… et qu’elle marchait bien. Michel avait 54 ans quand il quitta Sainte Bathilde. Nous étions en 1986. Depuis, il n’eut que très peu d’occasion « d’entrer en conversation » avec la hiérarchie : personne ne lui demanda jamais de donner son point de vue sur ce qui s’était passé ni, par la suite, sur quoi que ce soit - fût-ce son travail de délégué diocésain pour les relations avec l’islam.

En effet, après une année sans recevoir de nomination, Michel fut nommé par l’évêque à ce poste. Pour lui cela signifiait d’abord l’amitié à construire avec des musulmans mais aussi l’effort intellectuel et spirituel pour tenter de connaître cette autre religion. Il devint un islamologue averti. Il connaissait particulièrement bien les différentes tendances de l’islam en France. Au bout de quelques années, il m’entraîna dans cette aventure pour laquelle je n’étais pas du tout préparée. Avant même que je ne rencontre ses amis musulmans, je me souviens du jour où il est venu me demander mon avis sur une question très importante qui se posait à lui. Il était délégué de l’évêque pour les relations avec l’islam depuis un certain temps. Saad Abssi venait de s’adresser à lui pour constituer une association (loi 1901) où musulmans et chrétiens travailleraient ensemble. Fallait-il refuser, au nom de son titre de délégué diocésain, pour ne pas entraîner l’évêque dans cette aventure ? Fallait-il accepter au nom de la fraternité et de la confiance que la demande de Saad manifestait ?

Michel accepta au nom de ce « point impossible » qui circule lorsque, par-delà la religion de chacun, on cherche à se rencontrer, agir ensemble et se parler. Pour Michel ce « lieu qui n’en est pas un » est celui par où Dieu passe. Il accepta de perdre le contrôle d’une situation qu’il gérait jusqu’alors seul, pour partager le pouvoir avec des amis musulmans. Il le fit au nom de l’Autre et de l’Évangile. Sa fonction de délégué diocésain permettait, non pas à lui-même seulement, mais à l’Église d’affirmer la volonté de « se faire conversation » avec les musulmans. Quel ne fut pas son étonnement lorsque, des années plus tard, l’évêque lui déclara : « Je vous retire la responsabilité de délégué diocésain mais je vous laisse celle de l’association ‘Approches’. » L’âge de la retraite pour les prêtres est de 75 ans. L’évêque d’alors nomma un autre prêtre comme délégué des relations avec l’islam alors que Michel n’avait que 71 ans et sans aucune concertation avec lui. Michel l’accepta sans protester. Il me dit simplement : « Ils sont trop loin… ils n’ont pas compris ! ». Il sourit et continua son chemin avec nos amis. Il vivait presque dans la joie parfaite !

Habitué à vivre en marge de l’institution, quelle ne fut pas sa surprise quand, deux ans avant sa mort, le vicaire général du diocèse de Nanterre eut la gentillesse de prendre de ses nouvelles ! En effet, Michel était depuis de nombreuses années fortement handicapé par une insuffisance respiratoire sévère. Hugues de Woillemont se déplaça deux fois jusqu’à son appartement en HLM à Malakoff, dans la banlieue Sud de Paris. Il signala ensuite l’existence de Michel au nouvel évêque Monseigneur Rougé. Ce dernier prit lui-même l’initiative de le contacter fraternellement plusieurs fois et lui fit savoir qu’il tenait absolument à présider la célébration de ses obsèques. Michel en fut profondément heureux. Mais cette exception fait-elle autre chose que de confirmer "la règle" ? Quand on prétend que l’Église manque de prêtres, de quelle sorte de prêtre parle-t-on ? La hiérarchie oublie, elle écarte ! Sous prétexte de faire l’unité entre ses membres, elle exclut souvent ceux qui ne sont pas conformes aux modèles imaginaires qu’elle se forge. Combien de prêtres et de laïcs ont vécu cette douloureuse expérience ? Beaucoup sont partis tout en demeurant croyants. Michel n’a jamais voulu quitter l’Église mais par-dessus tout il a aimé cette Autre Église, ce peuple aux mille visages, ce « christianisme éclaté » qui échappe à toute institutionnalisation dont parlait Michel de Certeau.

Dieu passe là où la communication fonctionne en vérité

Michel, fut jusqu’à la fin un homme de terrain mais aussi un intellectuel. Sur les marges de l’institution ecclésiale, il n’a jamais cessé d’inventer, de réfléchir et de susciter des relations fraternelles. Au cours des dernières années de sa vie, il fut convié, dans le cadre du Collège International de Philosophie, à intervenir sur le thème : « Démocratie et théologie » (3) Il rédigea de nombreux articles pour le site chrétien « Dieu maintenant » que nous animions ensemble. Il en écrivit de nombreux autres pour la revue trimestrielle « La Maison Islamo-Chrétienne » qu’il coordonnait et dont il était le rédacteur en chef.

Empêché de se déplacer à cause de graves difficultés respiratoires, il avait appris à utiliser toutes les ressources d’internet pour entretenir des relations et en nouer de nouvelles. Il lança, en 2016, les « thés de Gennevilliers » : autour de la mosquée de Gennevilliers (ville de la banlieue Nord de Paris), un groupe d'une vingtaine de personnes se réunit régulièrement. Il est composé d’hommes et de femmes, de musulmans, de chrétiens ou d’agnostiques. Ils ont pour but d’ôter les masques et de tenter de se faire face en vérité sans chercher à éviter les « questions qui fâchent ». Quant aux femmes de l’atelier de la cité « la Caravelle », elles étaient vraiment pour lui des amies très proches. « Michel est là pour le bonheur comme pour la tristesse, dit l’une d’entre elles. Chacun est important pour lui. Il était depuis longtemps sous assistance respiratoire et il avait du mal à se déplacer. Les derniers temps, il ne venait qu’en fauteuil roulant avec l’aide de Christine. Mais je l’avais souvent au téléphone. Il était attentif à la vie quotidienne comme aux situations les plus difficiles. Pour la moindre chose, nous disions : ‘J’appelle Michel !’ »

Il avait ce poids d’humanité, qui le rendait à la fois vulnérable et fort. Fort pour lutter contre toute prise de pouvoir des uns sur les autres au sein de l’Église. Fort pour combattre le pouvoir de l’Église sur la société quand elle prétend, trop souvent encore, posséder la Vérité et imposer sa morale. Fort mais aussi vulnérable. Vulnérable aux coups reçus en retour et dont son corps fut marqué jusqu’à lui couper le souffle bien avant le dernier. Michel a légué aux croyants qui l’ont côtoyé son immense désir que vive une Église qui n’est pas constituée d’inférieurs et de supérieurs. Une Église dont la place de Dieu doit demeurer vide, c’est-à-dire pleine d’un Amour immense qui nous dépasse tous. Une Église de frères puisque Dieu seul en est le chef d’orchestre !

C’est dans le Dieu de Jésus-Christ que Michel a puisé sa force jour après jour. C’est, pour les croyants, la force même de Dieu qui s’accomplissait dans sa faiblesse et qui lui a permis de « mener, comme le dit saint Paul, le bon combat jusqu’au bout ». Mais dans ce combat, qui pour Michel s’incarnait dans le désir d’un monde plus juste, il a rencontré de nombreux alliés qui ne sont pas chrétiens. « Plutôt que de nous faire la guerre entre musulmans et chrétiens ou de chercher à nous convertir, si nous décidions de travailler ensemble – au nom de notre Dieu – au service d’un monde plus juste ? », lui déclarait Saad Abssi. Comment Michel n’aurait-il pas été d’emblée partie prenante de ce dépassement de la particularité religieuse de chacun dans une lutte commune pour une société plus juste et plus fraternelle ? Comment ne se serait-il pas reconnu le frère de tous ceux qui, d’une autre religion, agnostiques ou athées, font cause commune pour une société plus solidaire ? Combien de fois n’avons-nous pas entendu Michel dire à un ami musulman, athée ou agnostique : « Je suis bien plus proche de toi que de certains chrétiens ! »

Pour Michel, Dieu passe là où les murs de l’indifférence, de la haine et du mépris sont brisés. Dieu passe, par-delà nos appartenances différentes, là où la communication fonctionne en vérité au sein de l’humanité. Qu’on reconnaisse le travail de Dieu dans ce passage ou qu’on ne le reconnaisse pas, l’important pour Michel était que les murs soient brisés. C’est ce désir de combattre l’injustice dans la société autant que dans l’Église que Michel nous a légué.

A l’heure où le pape François appelle à lutter contre le cléricalisme, à l’heure aussi où l’Église - en France au moins - se recléricalise, la vie de Michel manifeste qu’une autre manière de faire l’Église est possible. Elle est possible puisqu’elle a existé ! Je suis témoin – et bien d’autres avec moi – que dans l’Église la fraternité et la parité entre prêtres et laïcs peuvent être vécues sans annuler pour autant la différence de fonctions. Je suis témoin qu’il n’est pas besoin d’attendre de nouvelles directives romaines pour collaborer. Il suffit de le vouloir. Une Église humaine, simplement, tel est l’héritage que nous lègue Michel. Sous quelles formes pourra-t-elle continuer à exister ou renaître ? Je l’ignore. En vérité, peu importe les formes. L’essentiel n’est-il pas d’en faire fructifier l’esprit ?

Christine Fontaine

1- « L’Église se fait conversation » est une citation de l’encyclique Ecclesiam suam de Paul VI en 1964. / Retour au texte
2- La version imprimée de ce livre comportait d’une part les entretiens avec Michel reproduits ici, d’autre part, pour chaque étape de sa vie, des entretiens avec ses amis. Enfin, on trouvait une seconde partie « Mélanges ». Cette version intégrale est aujourd’hui épuisée. / Retour au texte
3- On peut consulter cet article sur le site « Dieu maintenant.com » à la page : democratieettheologie.html / Retour au texte