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Manger
Julien Lecomte

Cet article inaugure une nouvelle série dans la rubrique des « Questions d’écologie ». Après la précédente consacrée aux enjeux écologiques généraux, il s’agira ici de considérer nos actes quotidiens pour en détailler les impacts environnementaux, nos possibilités de les atténuer tout comme les limites rencontrées. Les propos n’engagent que leur auteur.

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Image extraite du film « La Grande Bouffe » de Marco Ferreri (1973) – Film provocateur et dérangeant, décrivant le suicide collectif d’un groupe d’amis désabusés au moyen d’une orgie gloutonne, c’est une satire féroce de la décadence bourgeoise et du vide existentiel engendré par le consumérisme. « La Grande Bouffe » d’aujourd’hui pourrait être un documentaire décrivant comment nombre de nos pratiques alimentaires répandues constituent désormais un autre suicide collectif, écologique et sanitaire cette fois-ci : des tomates et fraises d’hiver à la junk-food ou « malbouffe ».

La parabole du yaourt à la fraise

Ouvrir le réfrigérateur et en sortir un yaourt à la fraise pour son dessert : voilà un geste de notre vie quotidienne en apparence bien anodin. Pourtant, il y a déjà presque trente ans, une chercheuse allemande avait calculé que ce banal produit agroalimentaire européen avait nécessité 9115 km de déplacements, soit l’équivalent d’un aller de Paris à l’île de La Réunion. La chercheuse, Stefanie Böge, avait minutieusement cumulé les kilométrages liés à chacune des actions de sa fabrication puis de sa distribution, de la production du lait et des fraises à la réalisation du contenant, opercule compris, ainsi que le conditionnement du lot, jusqu’à son acheminement sur les rayonnages (1). En 1993, année de l’étude, les questions écologiques n’avaient pas encore pris la tournure cruciale actuelle, mais cette révélation d’une réalité jusque-là ignorée marquera les esprits, au point de constituer encore aujourd’hui un modèle de référence.

La parabole du yaourt à la fraise reflète fidèlement une réalité : la production de notre alimentation est l’une des activités les plus émettrices de gaz à effet de serre. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? L’on peut se passer de voyages en avion pour les vacances, mais pas de manger !

En France, l’agriculture-sylviculture est, hors utilisation de l’énergie, la seconde activité émettrice de gaz à effet de serre (2). Dans l’approche globale optée par Stefanie Böge, l’alimentation ne se limite alors pas qu’à la seule production agricole. Il faut en effet lui adjoindre l’énergie, la transformation, l’emballage, le stockage, le transport etc. A ce compte, l’alimentation deviendrait probablement la première activité émettrice de gaz à effet de serre.


Outre l’inquiétude croissante au sujet de leurs conséquences sur les milieux naturels et la santé publique, les épandages de pesticides génèrent des particules fines, sous la forme d’aérosols, qui accentuent l’effet de serre (source : Photokostic)

Nombre de nos modes d’alimentation sont tout simplement nocifs sur le plan écologique, et pas seulement pour le bilan carbone : destruction des écosystèmes, pollutions rémanentes, atteintes à la santé publique, exploitation des êtres humains etc. Certes, la prise de conscience est là, au point qu’un ancien Premier Ministre comme Alain Juppé, pas spécialement réputé pour son activisme écolo, avait intitulé un de ses livres « Je ne mangerai plus de cerises en hiver » (3). Cependant, une fois de plus, la question cruciale reste celle d’articuler cet état des lieux à une transformation concrète et massive de nos modèles d’alimentation. En premier lieu, cela concerne la production agricole, puis la distribution des denrées, leur transformation, leur distribution et enfin leur consommation.

Locavorisme et malbouffe globalisée

Dans les années 80, à l’aube de la globalisation, l’humoriste Pierre Desproges décrétait que « les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol ». La faim dans le monde reste toujours une tragédie non résolue, et à l’heure où nous écrivons ces lignes, la guerre en Ukraine fait ressurgir le spectre de famines dans plusieurs régions. Pierre Desproges évoquait sans nul doute la suralimentation dans les pays occidentaux. Mais lui-même et son public auraient-ils imaginé que ce fléau de la malbouffe, dont la conséquence première est l’obésité (4), toucherait tous les pays, à commencer par nombre de ceux nommés alors « tiers-monde » ?

Famine et obésité, en apparence radicalement opposées, relèvent toutes deux d’une déstabilisation globale de nos modes de production et de consommation alimentaires. La situation de dépendance au commerce mondial des denrées rend beaucoup de systèmes alimentaires nationaux très fragiles, comme l’exemple très inquiétant de l’Égypte pour le blé (5). En miroir, la globalisation des échanges a introduit des pratiques d’alimentation bouleversant complètement les régimes alimentaires vernaculaires : la malbouffe, ou junk-food en anglais, a répandu ses ravages sur toute la planète. Pressés d’écouler leurs surplus agricoles sur le marché mondial, usant d’une concurrence déloyale faite aux agricultures traditionnelles par le biais des subventions agricoles (6), les pays riches ont introduit des habitudes de consommation de produits étrangers aux cultures locales. Cette agriculture industrialisée, productiviste et peu soucieuse de bonnes pratiques environnementales, est non seulement désastreuse sur le plan écologique, mais aussi économique en écrasant les agricultures paysannes. La mauvaise qualité de ses produits transformés, trop gras et trop sucrés, a un impact très négatif sur la santé publique, dont « l’épidémie » mondiale d’obésité est l’une des conséquences les plus visibles.



Enfants mexicains obèses dans une célèbre enseigne de fast-food. Le Mexique détient le triste record de compter 72% de sa population en surpoids, l’un des pires taux mondiaux. Malbouffe et consommation débridée de sodas, dont le Coca-Cola de son puissant voisin du nord vendu au prix de l’eau embouteillée, en sont la cause (photo publiée sur le site paperblog.fr)

En agriculture, comme dans de nombreuses autres activités, le local et le global sont en conflit. Deux modèles agricoles sont en opposition, sorte de duel du pot de terre contre le pot de fer : l’agriculture paysanne localisée et l’agriculture industrielle globalisée. Il serait réducteur de le résumer à celui des agricultures du Nord contre celles du Sud, car le conflit se reproduit aussi dans nos sociétés. La fracture est en effet présente au sein de notre propre agriculture, à l’image des fortes controverses autour des fermes-usines, comme celle dite des « mille vaches » dans la Somme, qui a fini par fermer en 2021 (7).

La malbouffe globalisée est synonyme d’enrichissement d’une minorité aux intérêts cyniques, dédaigneuse des enjeux écologiques, tandis que la production paysanne est le « fruit de la Terre et du travail des Hommes », respectueuse de la première comme des seconds. En France, un mouvement dénommé locavorisme promeut la consommation locale, en fonction des ressources agricoles présentes et des saisons. Les locavores se regroupent le plus souvent dans des AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (8)) en assurant des contrats solidaires à des producteurs locaux, majoritairement bio, et situés au plus loin à 200 km du point de ralliement. Si ces modes de consommation restent encore minoritaires mais en croissance, la tendance de fond est bien là, comme en témoignent les partenariats des enseignes de la grande distribution avec des agriculteurs régionaux (« Alliances locales » chez Leclerc (9), par exemple).

Mais la production locale nécessite d’être… localisée, c’est-à-dire de pouvoir disposer d’une répartition des surfaces de culture et d’élevage en tous points du territoire. La terre agricole est longtemps apparue comme une ressource abondante, disponible à volonté, en particulier dans un pays comme le nôtre. Or la situation a très défavorablement évolué, à l’échelle mondiale. Nous reviendrons dans un autre article sur la consommation des terrains agricoles par l’artificialisation des sols pour nous concentrer ici sur l’accaparement des terres à l’échelle planétaire.

« La terre à ceux qui la travaillent »

Ce célèbre slogan d’Emiliano Zapata, le révolutionnaire mexicain du début du XXème siècle, est plus que jamais d’actualité. S’il a symbolisé longtemps la revendication d’une réforme agraire en Amérique latine, il a pris désormais une dimension mondiale, y compris dans le premier pays agricole européen : la France. L’accaparement des terres agricoles par des puissances financières, souvent étrangères aux pays concernés, constitue une très grave menace tant pour les souverainetés alimentaires nationales que pour l’environnement. Nous prendrons trois exemples : Madagascar, l’Ukraine et la France.

En 2009, l’île de Madagascar, pays parmi les plus pauvres du monde, a évité de peu le véritable hold-up de 1,3 millions de ses terres agricoles, sous la forme d’un bail obtenu par le géant industriel sud-coréen Daewoo. Le groupe projetait d’y cultiver du maïs et de l’huile de palme, exclusivement destinés à la Corée du Sud. Ces deux cultures, conduites de manière intensive, sont très polluantes, fortes consommatrices d’eau et ravagent les écosystèmes sur lesquels elles s’implantent, en particulier dans l’environnement malgache à la fois très riche et très vulnérable par son endémisme. La révolte populaire qui s’ensuivit aboutit à la destitution du président Ravalomanana. Il y avait en effet de quoi s’interroger sur la manière dont Daewoo avait obtenu ce contrat. Néanmoins, les convoitises se poursuivent sur la Grande Île. Le foncier agricole malgache reste toujours sous tension (10).

En Ukraine, un groupe agricole saoudien avait annoncé y avoir acquis en 2018 pour 200 000 hectares de terres agricoles, afin d’y cultiver des céréales destinées à approvisionner son propre marché. En effet, l’Ukraine est le « grenier à blé » de l’Europe, avec ses terres parmi les plus fertiles au monde pour les grains. Toutefois, il n’est pas certain que l’achat ait abouti. Cependant, la décision d’abroger totalement les lois restreignant la vente des terres agricoles en Ukraine déclencha de vives protestations à Kyiv (Kiev), fin 2019 (11). Quant à l’Arabie Saoudite, incapable d’autosuffisance alimentaire, elle acquiert des terres partout dans le monde, à commencer par celles du continent africain, pour produire aux seules fins de ses besoins intérieurs.



Mesure du taux de radioactivité des sols autour de Tchernobyl (Ukraine) en mai 2015. La catastrophe de Tchernobyl est aussi une catastrophe agronomique, en ayant pollué durablement des terres parmi les plus fertiles du monde pour la culture des céréales. Paradoxalement, la faune et la flore sont devenues très riches dans la zone d’exclusion mise en place depuis l’accident nucléaire majeur du 26 avril 1986, ce qui montre aussi tristement que l’agriculture intensive promue antérieurement par le productivisme soviétique était plus nocive pour la nature que l’actuel taux de radioactivité (photo : AFP / Archives Anatolii Stepanov)

Et enfin en France, en 2018, le sénateur de l’Indre Hervé Maurey questionnait le gouvernement au sujet des opérations d’achat de grandes superficies agricoles françaises par des groupes chinois (12). On ajoutera que les multinationales françaises s’accaparent de plus en plus de terres ici-même (13), au détriment de l’agriculture paysanne et de l’installation des jeunes agriculteurs.

En Europe, l’agriculture est subventionnée par le mécanisme de la Politique Agricole Commune (PAC). Or les critères d’attribution de ces primes restent ceux d’un modèle productiviste basé sur les quantités de surfaces exploitées, quand plusieurs pays membres de l’Union Européenne demandent depuis des décennies une réforme de la PAC refondue plus fortement sur des critères environnementaux. En clair, les plus gros bénéficiaires des aides européennes sont les plus gros propriétaires, c’est-à-dire les plus riches. Situation parfaitement injuste alors que les discours officiels ne cessent de promouvoir une agriculture de proximité incluse dans des circuits-courts, en prétendant vouloir soutenir les petites exploitations aux pratiques plus vertueuses.

Depuis fin 2006, exigence est faite aux pays membres de publier la liste de leurs bénéficiaires de la PAC. Malgré les réticences de plusieurs états, il fut révélé que la Reine d’Angleterre avait perçu 853 000 euros de primes pour les années 2003 et 2004 (14). Inutile de préciser que cet argent provient des contribuables européens. La duchesse d’Albe, en Espagne, ou le prince de Monaco figuraient également en bonne place. Malgré ces privilèges scandaleux, les multinationales agroalimentaires demeurent en tête de la captation des subventions agricoles européennes.

Vers une mutation agriculturelle ?

La relocalisation de l’économie agricole est un impératif stratégique sur les plans de la sécurité alimentaire, du respect de l’environnement et des conditions socio-économiques du travail agricole. Mais elle implique aussi un changement de fond de nos modes d’alimentation. L’un des actes culturels les plus anciens de l’Humanité est bien celui de préparer sa nourriture : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. » Mais y sommes-nous prêts ?



Ancienne publicité pour un produit alimentaire industriel Liebig, se revendiquant d’une cuisine néolithique fantasmée

Les spécialistes de l’alimentation parlent d’un « régime global » dans lequel nous employons désormais des produits indigènes comme allogènes, certains ayant été acclimatés de longue date mais beaucoup d’autres restant importés. Le moment fondateur de cette bascule est « l’échange colombien », provoqué par la découverte de l’Amérique : des plantes et des animaux ont permuté d’un continent à l’autre, à l’image de l’emblématique café d’Abyssinie (Coffea arabica) ou du cacao, le descendant du cacahuatl des Aztèques. En avons-nous conscience quand nous dégustons avec délectation un carré de chocolat savoureux avec un bon café ? Et que consommaient nos aïeux avant la pomme de terre, la tomate, le haricot ou le maïs ? La cuisine indienne est associée au piment, mais la plante, originaire d’Amérique latine, y a été introduite à Goa par les marchands portugais, vers le début du XVIème siècle.

Serons-nous contraints à un locavorisme total, au risque de connaître à nouveau les anciennes carences alimentaires ? Ou faut-il envisager une redistribution économique des coûts de l’alimentation, par des mécanismes de compensation écologique et sociale ? Ce n’est pas un hasard, en effet, si parmi les produits originels du commerce bio-équitable figurent le cacao et le café, assortis ensuite du thé, du riz, du sucre de canne etc. Nous avons tellement pris l’habitude de consommer des produits d’origine exotique sans même nous interroger sur leurs conditions de production et le bilan carbone de leur transport… Ainsi, l’auteur de ces lignes confesse qu’il aurait bien du mal à se passer d’agrumes en hiver. La clémentine de Corse est délicieuse mais celle d’Espagne est environ deux fois moins chère. Mais sur quoi repose cette différence de prix ? Sur les normes de production et une rémunération plus juste des travailleurs entre la Corse et l’Espagne. Mais la Corse suffirait-elle à fournir l’ensemble des clémentines consommées en France ? Pourrions-nous introduire sans risques la culture des agrumes sur notre pourtour méditerranéen ? Rappelons qu’il n'y a pas encore si longtemps, une orange faisait le Noël d’un enfant pauvre, et Gilbert Bécaud chantait l’injustice faite à un rêveur original accusé d’avoir « volé l’orange du marchand ».

Il ne s’agit pas de prôner le fantasme de l’autarcie, mais d’envisager que nous ne pourrons pas continuer à payer certaines de nos denrées à des prix si faibles au regard de leur provenance. Il faut pourtant nous nourrir de manière équilibrée et sûre. Pour transformer de manière écologique nos modèles alimentaires, chaque bouchée compte.

Julien Lecomte
Juin 2022

1- https://www.lemonde.fr/le-rechauffement-climatique/article/2009/12/10/l-objet-du-jour-le-yaourt-par-terra-eco_1278944_1270066.html / Retour au texte
2- http://www.donnees.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lesessentiels/climat/climat-effet-serre-secteur-france.htm / Retour au texte
3- JUPPÉ, Alain, Je ne mangerai plus de cerises en hiver, Paris, Plon, 2011 / Retour au texte
4- https://news.un.org/fr/story/2022/03/1115672 / Retour au texte
5- https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20220313-l-%C3%A9gypte-sous-la-menace-d-une-p%C3%A9nurie-de-bl%C3%A9-engendr%C3%A9e-par-la-guerre-en-ukraine / Retour au texte
6- Un pays présenté « économiquement libéral » comme les USA subventionne en réalité fortement son agriculture depuis les années 1930. Les subventions fédérales américaines sont en moyenne de 20 milliards de dollars par an, par le mécanisme du Farm Bill. Pour en savoir plus : https://agriculture.gouv.fr/etats-unis / Retour au texte
7- https://www.lavoixdunord.fr/905185/article/2020-12-09/la-ferme-des-1-000-vaches-fin-de-l-histoire-controversee / Retour au texte
8- http://reseau-amap.org/ / Retour au texte
9- https://www.e.leclerc/e/alliances-locales / Retour au texte
10- https://www.rfi.fr/fr/afrique/20120716-accaparement-terres-toujours-actualite-madagascar / Retour au texte
11- https://www.lepoint.fr/monde/vente-de-terres-arables-en-ukraine-19-blesses-dans-des-echauffourees-a-kiev-17-12-2019-2353644_24.php / Retour au texte
12- https://www.senat.fr/questions/base/2018/qSEQ180303488.html / Retour au texte
13- https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-territoriaux/les-enjeux-territoriaux-du-mercredi-06-avril-2022 / Retour au texte
14- https://www.leparisien.fr/economie/polemique-autour-des-beneficiaires-de-subventions-agricoles-27-04-2009-493980.php / Retour au texte