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4ème dimanche de l'Avent

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 1, 26-38

L'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, une vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph; et le nom de la jeune fille était Marie.

L'ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi.» À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.

L'ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin.»

Marie dit à l'ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge?» L'ange lui répondit: «L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre; c'est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu'Élisabeth, ta cousine, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, alors qu'on l'appelait: 'la femme stérile'. Car rien n'est impossible à Dieu.» Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole.»

Alors l'ange la quitta.

Nouvelle homélie : « Souviens-toi de ta dignité »
Michel Jondot

Mystérieuse annonce
Christine Fontaine

Des lèvres pour parler
Michel Jondot


« Souviens-toi de ta dignité »

Mystère de la parole

La parole humaine est étrange. Elle peut faire mal : insultes, calomnies, accusations, dénonciations, mensonges. Inversement elle peut éclairer la vie : les propos d’un ami font naître la joie, certaines paroles d’amour illuminent l’existence et ouvrent l’avenir. Mystère de la parole !

On voit ce mystère traverser l’ensemble de l’évangile de ce jour. Tout commence par l’arrivée d’un ange. Le sens du mot est assez difficile à saisir. L’iconographie chrétienne, avec souvent quelque mauvais goût, le représente comme un personnage mythique aux ailes déployées. En réalité le terme, dans ce contexte, désigne la transmission d’un message. Il donne consistance à l’arrivée - invisible, impalpable et pourtant bien réelle - d’un discours : « L’ange entra chez elle. » Une parole pénètre dans la maison d’une jeune galiléenne qui, aux propos prononcés, comprend qu’elle est reconnue : « Je te salue… tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » Dieu ! Il s’affirme dans les mots qu’elle entend. Comment saisir, dans cet échange, l’insaisissable ? « Elle se demandait ce que signifiait cette salutation. »

Le travail de la parole

La parole est impossible sans interlocuteur et lorsqu’elle est pure, elle interpelle, elle appelle : la jeune fille de Nazareth le comprend. Au départ, la parole pénètre la maison ; au terme elle est reçue et reçoit une réponse : « Que tout m’advienne selon ta parole ! »

Dans l’entre-deux, celle-ci réalise un travail chez celle à qui elle est adressée. Elle ne reste pas enfermée dans un camp ; elle déclenche des questions : « Comment cela se fera-t-il ? » Elle opère une transformation : après le départ de l’ange, la parole est chevillée au corps de Marie ; elle a pris chair et prendra chair encore : « Tu enfanteras. »

On dénonce souvent la dimension invraisemblable de ce récit. Il est, en réalité, en parfaite cohérence avec le langage de l’Ecriture. Dès les premiers mots de la Bible la parole, habitée par Dieu, est au travail. Yahvé dit « Que la lumière soit ! ». Le même appel se poursuit et fait paraître les soirs et les matins, le ciel, la terre ferme et les océans, l’herbe verte et les animaux sur la terre, les oiseaux dans le ciel et les poissons dans les mers. Le premier livre de la Genèse décrit ainsi ce processus qui aboutit à l’arrivée du couple humain. On nous représente alors la sortie hors du sommeil du premier homme, faisant face à la première femme. Surgissent les premiers mots sur des lèvres humaines : « Os de mes os, chair de ma chair. » Dieu peut désormais se retirer : Eve et Adam auront à prendre le relais. Certes, à en croire les auteurs qu’on appelle inspirés, la parole – pénétrée pourtant du souffle de Dieu - sera souvent bafouée mais toujours sauvée par les prophètes, les sages et les anawin, c’est-à-dire les pauvres. A l’Annonciation, elle pénètre chez une jeune juive de Palestine et produit tout son fruit. En Jésus, la parole sera alors sauvée et demeurera toujours avec nous : « Il régnera pour toujours… son règne n’aura pas de fin. »

Certes, l’événement de l’Annonciation et la naissance du Verbe fait chair sont uniques. Ils ont pourtant à se prolonger dans notre histoire humaine. Le texte l’insinue en parlant d’Elisabeth, sa parente, dont l’attente d’un fils qui n’a rien d’absolument étonnant, est sous l’emprise de Dieu : « Rien n’est impossible à Dieu. » Luc, l’évangéliste, nous montre avec intelligence les suites de la conception de Jésus. Marie quitte Nazareth et prend le chemin d’une rencontre qui, dans les montagnes de Judée, débutera comme celle qu’on évoque : « Je te salue », dit l’ange. « Je te salue » dira Marie, faisant face à Elisabeth, en entrant dans sa maison.

La parole prend chair en chacun

« Reconnais, ô homme, ta dignité ! » disait, au 4ème siècle, le Pape Léon. La parole nous habite et prend chair en chacun. La parole vient de Dieu, elle est de Dieu, elle est Dieu. Dieu est chez nous, « Emmanuel » : l’Eglise célèbrera ce mystère ce soir lors des messes de la nuit. Voyons dans cette fête une invitation à sortir la parole de la boue dans laquelle on la traine souvent. Mépriser les paroles qui nous sont adressées relève du blasphème. Prononcer des paroles qui font mal offense la dignité de ceux à qui on les adresse. Cela aussi relève du blasphème.

Dans l’ambiance de Noël, on cherche les mots pour transmettre à nos proches des vœux de bonheur. On dit parfois que les mots ne sont que des flatus vocis, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas plus de consistance que le souffle qui les porte. Héritiers de Jésus, héritiers de la parole qui est en Dieu, cherchons les expressions qui donnent une vraie joie et qui nous engagent. Trouvons les paroles qui transforment les relations lorsqu’elles sont entachées par des offenses reçues ou par des offenses dont nous avons été la source. Le pardon est parfois difficile, voire impossible : visons l’impossible puisque « rien n’est impossible à Dieu » et que la parole vient de Dieu et véhicule Dieu.

« Reconnais, ô homme, ta dignité ! » Nous véhiculons le désir de Dieu qui se manifeste dans le pouvoir de parler : telle est notre dignité. Nous sommes indignes de notre vocation lorsque nos propos font reculer l’amour et grandir la violence. La parole permet que nous nous rejoignions et qu’ainsi grandisse la paix. Vécue dans l’histoire de Jésus, la parole faisait de lui le Prince de la Paix. On ne pourra fêter Noël sans se rappeler les ravages et la barbarie humaines en notre temps. Comment l’humanité réussira-t-elle à trouver les paroles qui feront reculer l’injustice et la violence ? Oublier cette question revient à mépriser notre vocation et notre dignité.

Michel Jondot


Mystérieuse annonce

Le temps des historiens : pas de mystère !

Ce récit de l’annonciation fait beaucoup parler de lui dans les milieux où l’on pratique l’exégèse historique. On en parle comme d’un mythe qui reprendrait d’autres mythes païens. C’est ce qu’écrit, par exemple, John Shelby Spong dans son livre « Jésus pour le XXIème siècle » : « Quand on décode les textes (ce qu’on sait faire après deux siècles d’intense recherche exégétique), la vérité historique de Jésus se manifeste, sans qu’on puisse faire une biographie de Jésus. Celui-ci est né comme chacun de nous d’un père et d’une mère à Nazareth en Galilée et non à Bethléem. On ne sait rien de lui et de son histoire en sa bourgade d’origine, jusqu’au moment où on le retrouve sur les bords du Jourdain aux côtés de Jean-Baptiste… » Il n’est pas raisonnable de croire qu’une vierge puisse enfanter donc cette histoire n’est pas vraie. Ces exégètes savent que Jésus est né de l’union charnelle entre Marie et Joseph. Il n’y a pas de mystère !

En ce temps-là : le mystère de la foi !

Mais il n’y pas besoin d’être un savant exégète pour savoir cela. Marie elle même le savait : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? » demande-t-elle à l’ange. Cependant lorsqu’il lui est répondu que rien n’est impossible à Dieu, elle consent à ce que toutes ces évidences humaines soient dépassées. Elle croit en ce qui n’est ni raisonnable ni imaginable de croire. Elle se laisse toucher par une parole venue d’ailleurs. Elle consent à ce que cette parole venue d’un Autre – un ange dit l’Evangile – prenne chair en elle. Elle accepte que sa vie la plus charnelle échappe à ce qu’elle peut en saisir. La foi de Marie ne s’appuie pas sur des raisons de croire mais sur une parole qui lui est adressée personnellement et qui l’ébranle totalement, dans sa chair et dans son esprit : « A cette parole elle fut toute bouleversée et elle se demandait ce que pouvait bien signifier cette salutation. »

« En ce temps-là, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge… » Ce temps-là est bien dans l’histoire mais il n’est pas celui des historiens. Il désigne cet autre du temps qui circule à chaque instant. Ce temps –là c’est maintenant lorsque, recevant la Parole de Dieu et c’est l’Evangile, nous consentons à être dépassé par ce qui nous est dit. Nous découvrons alors une autre dimension, inconnue des sages et des savants mais révélée aux tout-petits. Nous y accédons par la foi : en prenant appui sur une parole qui dépasse tout ce que nous pouvions imaginer ou concevoir.

La vérité de l’histoire

Il est une manière de lire l’évangile en y cherchant la vérité de l’histoire, celle des historiens : nous ne retenons alors que ce que nous pouvons prouver par nos analyses, nos raisonnements ou nos connaissances. Tout ce qui échappe doit être repoussé comme appartenant à une sorte d’enfance de la foi que l’on doit dépasser pour devenir adultes. Mais il est une autre manière de recevoir l’Evangile : celle que met en scène le récit de l’annonciation. Nous nous laissons conduire, à la suite de Marie, là où nous ne comprenons pas, là où nous ne savons pas. « Pour venir à ce que tu ne sais pas, il te faut aller par où tu ne sais pas », écrit Jean de la Croix. Il faut passer, ajoute-t-il, par la nuit de la raison et celle des sens pour entrer, par la foi, dans le mystère du Verbe qui s’incarne dans notre existence humaine. Nous découvrons alors une toute autre vérité de l’histoire, une vérité que nous n’aurons jamais fini de sonder : celle de Dieu vivant parmi nous.

« Jésus est né comme chacun de nous d’un père et d’une mère… On ne sait rien de lui et de son histoire en sa bourgade d’origine, » disent certains éxégètes. Autrement dit, ils ne savent rien sauf que Jésus est né de l’union charnelle d’un homme et d’une femme. Comment le savent-ils ? En refusant qu’il puisse y avoir de l’Autre, du mystère dans cette histoire singulière. Mais refuser le mystère de la conception et de la naissance de Jésus, n’est-ce pas également refuser que l’humanité soit prise dans une autre histoire, ou plutôt dans l’histoire de l’Autre au milieu de nous ? L’histoire de Marie et de Joseph – unique au monde - pourrait bien révéler le mystère de toute histoire humaine depuis sa conception et sa naissance : celui de Dieu qui s’incarne en chaque vie nouvelle et qui pousse ses parents à s’incliner devant l’immensité du don de la Vie qui passe par eux et les dépasse totalement ! « Je suis fils de l’homme et de la femme d’après ce qu’on m’a dit. Ca m’étonne… je croyais être davantage ! », écrit Lautréamont. Le récit de l’annonciation nous pousse à croire que chaque nouveau-né est… bien davantage que ce que nous pouvons imaginer ou concevoir !

Christine Fontaine

Des lèvres pour parler

Les murs de Nazareth et les murs du tombeau

Le récit que nous venons d’entendre est au premier chapitre de l’Evangile de Luc. Il faut attendre les dernières pages du livre pour en goûter la saveur. Annonciation et Résurrection : deux scènes qui s’appellent l’une l’autre et qu’on ne peut comprendre sans les rapprocher.

Ici et là les acteurs se ressemblent. L’ange s’approche d’une femme: «une jeune fille, une vierge accordée en mariage à un homme». Au terme de l’Evangile, la rencontre se produit encore sur le même fond de féminité. En Galilée, le message de l’ange pénètre entre les quatre murs d’une maison. De façon symétrique, au matin de Pâques, un groupe de femmes trouve, à l’intérieur des quatre murs d’un tombeau un ange qui leur parle. C’étaient Marie Madeleine, Jeanne et Marie mère de Jacques. « Marie » : le mot revient comme un écho. Dans la maison de Nazareth, le nom de la jeune fille était Marie.

Marie : le nom chante l’annonce de la naissance de Jésus. Il chante aussi l’annonce de sa victoire par-delà la mort. «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est ressuscité?»

Nous voici sur le seuil des fêtes de Noël. C’est le lieu pour se rappeler que l’Esprit venu sur Marie, aux jours de l’Annonciation est la force de Dieu. Elle est donnée pour que la vie jaillisse. L’Esprit vient sur Marie comme le souffle qui planait sur les eaux aux premiers jours quand la Parole s’apprêtait à jaillir.

Le désir ou la crainte

A Nazareth, dans la maison de Marie, mère de Jésus, comme à Jérusalem, près du tombeau avec Marie, mère de Jacques, la Parole du premier jour tient la première place. Elle fait reculer la crainte.

La crainte est l’inverse du désir. La crainte replie sur ce que l’on tient et qu’on risque de perdre. Le désir ouvre sur l’inconnu et l’imprévu qu’on s’apprête à accueillir et qui dépasse ce qu’on est en droit d’attendre. En abandonnant l’avenir qu’un homme lui promet, Marie s’ouvre au mystère. Elle obéit à la parole qui vient à elle: «Sois sans crainte». Elle entend le désir qu’un autre a d’elle-même et trouve ainsi la grâce. «Sois sans crainte, Marie, tu as trouvé grâce!»

Au tombeau, les femmes avaient encore les traces du crucifié: son corps à vénérer. Il leur faut abandonner ce peu qui leur restait: «Elles entrèrent mais elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers le sol». Le message qu’elles reçoivent leur permet de redresser la tête et de regarder l’avenir. Elles sont attendues; elles le savent en se rappelant les paroles que le Maître leur avait dites. Celui qu’elles ont perdu devient celui qui les attend: «Il vous précède en Galilée».

La parole sur nos lèvres

Dans une semaine, à Noël, nous réentendrons à la messe du matin, la première page de l’Evangile de Jean qui honore la Parole des commencements; «au commencement était le Verbe». «Il a pris chair». Mystère chrétien. Mystère de l’Incarnation, disent les théologiens. Nous ne pouvons séparer le mystère de l’Incarnation et la réalité de notre condition charnelle. Entre le Dieu caché au plus haut des cieux («in excelsis Deo»), entre le Dieu inaccessible et nous-mêmes, le langage est le lien. Quoi de plus familier que le langage? Quoi de plus beau aussi! Dieu y est loué.

L’ange vient à Marie, au jour de l’annonciation. Pour Luc l’événement lui permet de dire, au début de son Evangile, la venue de la Parole en ce monde. L’ange vient au tombeau, à la fin du livre. Pour Luc encore, c’est le moyen de dire que le mystère de Jésus se prolonge, au fil des jours, sur nos lèvres humaines. A Jérusalem, les propos entendus par les femmes au tombeau se propagent auprès des disciples. Elles parlent comme il avait parlé.

Le langage est venu jusqu’à nous Il se manifeste dans tous les discours que nous tiendrons en ces jours où nous prenons un peu de temps pour nous tourner les uns vers les autres. Il se manifeste dans tous les propos humains; ceux des grands de ce monde qui font souvent naître la peur comme celui des petites gens qui cherchent des mots capables de faire jaillir un peu de joie. «L’Esprit-Saint viendra sur toi». L’Esprit est là dans l’humanité. Il cherche son chemin entre la peur qu’il faut bannir et l’Espérance que Noël devrait faire naître.

Michel Jondot