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4ème dimanche de carême

Evangile de Jésus-Christ selon Jean
Jn 9, 1-41

En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l'interrogèrent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais l'action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé, pendant qu'il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle, et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : Envoyé). L'aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.

Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer - car il était mendiant - dirent alors : « N'est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C'est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c'est quelqu'un qui lui ressemble. » Mais lui affirmait : « C'est bien moi. »

Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-il ouverts ? » Il répondit : « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, il m'en a frotté les yeux et il m'a dit : 'Va te laver à la piscine de Siloé.' J'y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j'ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. »

On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répondit : « Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Certains pharisiens disaient : « Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le repos du sabbat. » D'autres répliquaient : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? »

Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s'adressent de nouveau à l'aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu'il t'a ouvert les yeux ? » Il dit : « C'est un prophète. »

Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme, qui maintenant voyait, avait été aveugle. C'est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu'il est né aveugle ? Comment se fait-il qu'il voie maintenant ? » Les parents répondirent : « Nous savons que c'est bien notre fils, et qu'il est né aveugle. Mais comment peut-il voir à présent, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s'expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu'ils avaient peur des Juifs. En effet, les Juifs s'étaient déjà mis d'accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »

Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n'en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j'étais aveugle, et maintenant je vois. » Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t'ouvrir les yeux ? » Il leur répondit : « Je vous l'ai déjà dit, et vous n'avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m'entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? » Ils se mirent à l'injurier : « C'est toi qui es son disciple ; nous, c'est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d'où il est. » L'homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d'où il est, et pourtant il m'a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n'exauce pas les pécheurs, mais si quelqu'un l'honore et fait sa volonté, il l'exauce. Jamais encore on n'avait entendu dire qu'un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »

Ils répliquèrent : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu'ils l'avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l'homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c'est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui.

Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : 'Nous voyons !' votre péché demeure. "

Nouvelle homélie : Des yeux pour voir
Michel Jondot

Les aveugles voient
Christine Fontaine

Sortir de l'imaginaire
Michel Jondot


Des yeux pour voir

L’idole ou l’icône

Pendant plus d’un siècle, l’Eglise fut divisée à propos d’un problème de regard. Beaucoup prétendaient qu’il était impie de représenter le Christ ou les saints : « Tu ne te feras pas d’image taillée ni de représentation quelconque des choses qui sont dans les cieux… Tu ne te prosterneras pas devant elles », disait le livre de l’Exode. Si l’on reconnaît que Jésus est Dieu et si les élus règnent avec lui, on se doit de respecter cet interdit. En vénérant une image on sombre dans l’idolâtrie, disaient certains. Cette manière de voir a été écartée par d’autres qui prétendaient rendre un culte à des images saintes ; ils en sont venus à distinguer deux mots qui ont en grec à peu près la même signification (image ou portrait) : idole et icône. On a réservé le premier mot pour désigner les statues païennes des dieux et l’autre pour la représentation des saints, du Christ et de l’univers divin que celui-ci est venu révéler.

En fin de compte l’Eglise s’est ralliée au culte des icônes pour sauver le regard que le chrétien doit porter sur la création. Certes, même si le Christ a quitté ce monde il en demeure inséparable. Le monde n’est pas Dieu mais Dieu le rejoint ; l’homme de Nazareth l’a manifesté et l’icône prolonge cette manifestation. Si l’on croit à cette « épiphanie », si l’on croit que la création non seulement chante la gloire de Dieu mais la fait apparaître, le bois sur lequel sont peintes les icônes mérite d’être vénéré. Une icône n’est pas le Christ mais elle dit le lien au Christ et à son Père.

Voir la parole

C’est un débat de ce genre que rapporte l’Evangile de ce jour. « Le Verbe s’est fait chair », avait dit Jean aux premières lignes de son livre. De ce fait, la Parole est devenue visible : « Nous avons vu sa gloire… Nul n’a jamais vu Dieu… Le Fils lui l’a fait connaître. » Très symboliquement, Jean insinue ce mystère en soulignant le geste étrange de Jésus. Comment un aveugle pourrait-il « voir la parole » « envoyée » par le Père ? La Parole sort des lèvres et « touche le regard » : Jésus touche les yeux de l’aveugle rencontré sur le chemin avec la salive qui, comme les mots, sort de la bouche. Jésus est envoyé par le Père et le récit le fait entendre. Qu’est-il besoin, en effet, de souligner ce que veut dire le mot hébreu désignant la piscine (« Va te laver à la piscine de Siloé – le mot se traduit Envoyé ») ?

Crois-tu au Fils de l’Homme ?

Ce miracle est la première étape du récit. L’événement éveille la curiosité et oriente les regards de tous sur celui en qui il faut bien reconnaître un miraculé. Les Juifs ne voulaient pas croire qu’il s’agissait du personnage qu’on avait coutume de voir en sortant du Temple. Les parents ne veulent rien savoir : « Interrogez-le ; nous ne savons pas. » Les Pharisiens ont le même réflexe que les disciples au début de l’histoire : la première réaction, en ce monde, est de voir le mal partout. « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Et les autres concluent cette fois l’affaire en convoquant l’intéressé : « Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »

On arrive alors à la deuxième étape où se produit un retournement. D’emblée Jésus avait disculpé l’aveugle et les parents (« Ni lui ni ses parents n’ont péché »). Après l’affaire, c’est l’aveugle qui disculpe Jésus : « …Il m’a ouvert les yeux ; Dieu n’exauce pas les pécheurs. » Et le voilà dans le même camp que Jésus, celui que l’on s’efforce d’exclure. Pour cette raison ils peuvent se reconnaître. « Crois-tu au Fils de l’Homme ?... Je le suis moi qui te parle » lui dit Jésus ; et l’autre lui répond « Je crois, Seigneur ! ».

La dernière étape donne la clef pour comprendre l’ensemble du récit. Les Pharisiens ont entendu la conversation qui suit l’acte de foi et ils s’insurgent : ils croient qu’on les prend eux aussi pour des aveugles mais ils se trompent : « Si vous étiez aveugles vous seriez sans péché ; mais du moment que vous dites ‘nous voyons', votre péché demeure. » Pour comprendre ce propos il faut se rappeler le début de l’histoire. Jésus avait prévenu ses amis : la rencontre de ce pauvre homme allait montrer que « les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Ses adversaires avaient des yeux mais ils n’ont pas vu le travail de Dieu. « Ils ont des yeux et ne voient pas » répète souvent Jésus.

Le regard du croyant

L’histoire de l’aveugle nous conduit à mieux écouter la lecture de la Passion de Jean qui sera faite au vendredi saint. Le quatrième évangile a cette originalité de faire jouer les regards. Deux moments, lors du procès et de la mise en croix, méritent d’être corrélés. Jésus est montré à la foule, ridiculisé, déguisé en roi avec un manteau de pourpre et une couronne d’épines sur la tête : « Voici l’homme. » Sur la croix, Jésus est exposé aux regards et on décrit sa mort. La foule, en voyant celui que Pilate leur présente, hurle « A mort ! A mort ! ». Jean, devant le coup de lance – le coup de grâce -, prend conscience que l’événement est aussi important que celui de la Résurrection ; il veut en témoigner. Une même vision entraîne pour les uns la condamnation ; pour l’apôtre, le supplicié manifeste « les œuvres de Dieu » et la victoire de la vie.

André Malraux affirme que ce qui touche les yeux du profane est « apparence » ; l’artiste est en un lieu où il perçoit « le réel ». Quelque chose de semblable se produit pour le croyant ; il est appelé en un lieu où le regard décèle un monde autre que ce qu’il paraît, un « Au-delà » que l’on attend et qu’on rejoint. Les chrétiens d’Orient ont le culte des images qui disent cette présence étrange. Les chrétiens d’Occident ont bâti des cathédrales dont les tympans chantent le mystère. Par-delà ces œuvres, le croyant regarde l’histoire sans rien se cacher. Il est vrai que la mort fait des ravages et pourtant ce monde est rejoint par l’Esprit de Jésus et de son Père, par l’amour qui les unit. Tournons-nous vers nos proches et vers le monde ; avec l’amour qui nous est donné nous ferons reculer la mort et, mieux que des icônes ou que des pierres, nous manifesterons le visage de Dieu.

Michl Jondot


Les aveugles voient

Les pharisiens voient clair !

" Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. " - Dans la Loi il est écrit qu’on ne doit rien faire le jour du sabbat.
- Or Jésus a fait de la boue. Il a travaillé la terre.
- Donc Jésus a fait le mal. Cet homme est mauvais.
Selon les pharisiens, il n’y a pas à sortir de là : « Celui-là ne vient pas de Dieu puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » Un instant pourtant cette évidence est ébranlée, du moins pour certains : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » En effet, on pourrait se demander comment il est possible qu’il soit mal de faire le bien… fût-ce le jour du sabbat. Mais leur interrogation ne dure qu’un instant. La rigueur de leur raisonnement l’emporte sur leurs hésitations. Et, lorsqu’ils convoquent l’aveugle, ils déclarent unanimes : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur ! »

En rigueur de terme les pharisiens ont raison : la Loi dit bien qu’il est interdit de travailler la terre le jour du sabbat. On pourrait dire que faire de la boue n’est pas un vrai travail… mais à jouer ainsi avec ce que prescrit la Loi, où ne risque-t-on pas d’aller ! Un jour on s’interroge sur ce qui semble un détail… et le lendemain on considère l’ensemble des prescriptions comme des détails que l’on pourrait remettre en question ! Les pharisiens refusent la moindre compromission : en protégeant la Loi dans toute sa rigueur, il protège le peuple car la Loi fait un peuple.

Pourtant il s’est bien passé quelque chose ce jour-là… quelque chose qui leur a échappé un instant… jusqu’à ce qu’ils puissent faire entrer l’événement dans leur propre système. Ils mettent d’ailleurs toute leur ardeur à ne pas lâcher prise. Dans un premier temps ils penchent dans le sens d’un non-événement : il ne s’est sûrement rien passé… cette prétendue guérison est un mensonge… le mendiant n’était pas aveugle… Mais sa famille les en dissuade. Il faut donc trouver une autre explication cohérente avec la Loi. Le fait que cet homme était aveugle de naissance manifeste la punition de Dieu : cet homme était « pécheur depuis sa naissance » et, pour être guéri, il a nécessairement pactisé avec le démon. Tout s’explique enfin ! La guérison de l’aveugle démontre à l’évidence que Jésus est un disciple de Belzebuth ! Tout ainsi rentre dans l’ordre ! Ils y voient enfin clair !

« Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »

L’aveugle voit

En face des pharisiens, un mendiant, aveugle de naissance, à qui personne ne fait plus attention. Ses voisins étaient habitués à le rencontrer car il était mendiant. Il fait tellement parti du décor qu’on ne le voit plus. Un aveugle de naissance mendie un peu d’argent ; il ne demande pas de voir clair… il n’envisage pas l’impossible ! Mais sûrement, sans même oser le dire, mendie-t-il un peu d’attention, de respect ou de considération. Il demande à être vu.

Jésus passe et il le voit. Mais il n’oublie pas que le mendiant, de son côté, ne peut pas le voir : il est aveugle. Alors Jésus invente un moyen de le rejoindre, de le toucher personnellement. Il prend ce qui vient de son propre corps « il crache sur le sol et avec sa salive, il fait de la boue qu’il met sur les yeux de l’aveugle. » Jésus trouve le geste qui peut rejoindre personnellement le mendiant. En un premier temps, il ne lui redonne pas la vue mais il le rejoint par-delà son aveuglement. A celui qui sait ainsi le toucher, l’aveugle peut faire confiance : comme Jésus le lui demande, il va se laver à la piscine de Siloë ; quand il revint, il voyait.

Jésus s’est laissé toucher par l’aveugle et ce dernier s’est laissé toucher par Jésus. Leur relation est hors-la-loi pour les pharisiens. Jésus révèle à quelle perversion peut conduire l’obéissance à la loi –fût-ce celle de Dieu ! L’obéissance à des commandements qui étaient destinés à distinguer le bien du mal, la vie de la mort, le péché de la sainteté peuvent rendre aveugle. L’obéissance à la Loi qui fait un peuple peut aboutir à l’exclusion des uns par les autres. On prend alors le bien pour le mal, la vie pour la mort, la sainteté pour le péché, Dieu pour le démon !

D’où vient que ce qui peut permettre de se repérer pour un peuple peut aussi plonger certains dans l’obscurité la plus totale ? Jésus, en choisissant un jour du sabbat pour guérir l’aveugle, le révèle : l’obéissance à la loi seule rend toujours aveugle. Elle est perverse. L’obéissance aveugle… rend aveugle ! Elle fait rentrer ce qui nous échappe dans nos cases, nos catégories et nos raisonnements. Nous n’acceptons pas que quoi que ce soit nous échappe. Nous refusons qu’il y ait de l’Autre parmi nous. Nous voulons maîtriser toute nouveauté, tout événement. Pour nous, vivre consiste à maîtriser – par des lois ou des raisonnements – la vie. Nous refusons tout imprévu, toute nouveauté et tout ce qui n’entre pas dans notre système. En refusant l’Autre – Dieu pour les croyants – au milieu de nous, nous refusons la Vie qui surgit.

Sortir de l’aveuglement

Tous, comme les pharisiens de l’Evangile, nous sommes aveugles de naissance. Nous sommes nés dans un monde qui nous impose sa vision de la réalité et du bonheur. Dans ce monde, nous possédons une certaine maîtrise des situations, un certain savoir et nous ne sommes pas souvent prêts à les lâcher pour suivre des chemins nouveaux et inconnus.

Comme les pharisiens de l’Evangile, si nous sommes croyants, nous possédons aussi des lois : celle de Dieu et celle de l’Eglise. Elles permettent que se forge un peuple. Mais elles risquent toujours aussi d’enclore ce peuple dans ses propres évidences que l’on prend alors pour des vérités absolues. Nous considérons alors très facilement les autres, ceux qui ne se soumettent pas à ces lois, comme des pécheurs ou des personnes qu’il ne faut surtout pas prendre en considération. Nous les qualifions d’aveugles et nous oublions bien facilement que c’est peut-être nous qui le sommes… N’en va-t-il pas ainsi lorsque nous refusons de nous poser la moindre question sur les questions du mariage, de l’homosexualité, de la mort, etc. ? Certes, à écouter ceux qui ne partagent pas notre point de vue, nous y perdrions en assurance et en maîtrise… mais, au lieu de nous accrocher à nos propres visions, n’y verrions-nous pas autrement ? Ne « verrions » nous pas « l’invisible » : l’Autre, se jouant de tous nos systèmes… jouant à les ouvrir sur l’inconnu… sur des inconnus ? Autrement dit, la perte de notre maîtrise nous permettrait peut-être de découvrir parmi nous la trace du Dieu vivant !

Quand nous pensons trop vite voir clairement ce qu’il faut faire, quand nous pensons que ce que dit l’Eglise suffit à nous éclairer, quand nous désirons que nos raisons s’imposent dans la société… peut-être avons-nous « raison » mais à coup sûr nous avons tort si nous ne prenons pas le temps… de nous laisser toucher par ce que pensent les autres, quitte à en être un peu aveuglés. Aujourd’hui, prenons au moins le temps de nous laisser ébranler par cette parole que Jésus nous adresse : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Des pharisiens – c'est-à-dire toujours au moins une part de nous-mêmes - qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : 'Nous voyons !' votre péché demeure."

Christine Fontaine


Sortir de l'imaginaire

Le réel est caché

Le jour où nous entrions en Carême, l'Evangile nous mettait en garde. Ne confondez pas le réel et l'imaginaire. Par trois fois, Jésus répétait - c'était un extrait du discours sur la montagne - ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle. Nous sommes dans une civilisation où l'image prend la place du réel. Elle cache le réel. Il faut savoir ouvrir les yeux comme il convient, il faut sortir des images pour voir la vérité. Elle se cache « dans le secret » pour parler encore avec les mots de Jésus. Prenez, par exemple, le mystère de l'Eglise ; sa réalité, heureusement, n'est pas dans le spectacle que nous en donne la Télévision. Certes, il existe des prêtres pédophiles, il n'est pas question de le nier. Mais étaler cette dimension de l'Eglise sur les écrans conduit à nous boucher le regard sur les myriades de personnes qui lâchent tout pour rejoindre les plus pauvres dans les favelas d'Amérique latine ou dans les bidonvilles qui entourent les villes africaines. Le Carême est une invitation à échapper à l'imaginaire et à purifier nos yeux pour déceler ce que la vie manifeste de Dieu. Il s'agit de trouver le bon éclairage. Jésus, nous nous en rendons compte en lisant ce texte, cherche la zone de lumière : elle est étroite : « L'action de Dieu devait se manifester...Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé, pendant qu'il fait encore jour : déjà la nuit approche ». Il s'agit pour nous de trouver, à la suite de Jésus, le sillon de lumière où le regard n'est plus aveuglé et ce n'est pas si facile de sortir de la cécité. Les Pharisiens auraient eu intérêt à s'en rendre compte ; en réalité, ils s'enfoncent dans la nuit en protestant contre Jésus : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? ».

Aveuglés par les images

C'est bien d'une histoire d'aveugle qu'il s'agit, en effet. La scène que nous avons entendue est pittoresque. Un pauvre aveugle de naissance se trouve face à Jésus ; une étrange histoire se noue entre eux deux. Le geste de Jésus intrigue ; il crache par terre, fait de la boue pour maculer les yeux de l'aveugle : « Va te laver à la piscine ». A son retour il était sorti de la nuit.

Deux personnages, un événement mais les regards des témoins sont différents. Les uns et les autres sont « aveuglés » par leurs images.
Prenons les disciples ; ils ne voient pas la souffrance du handicapé. Leur imaginaire bouche leur regard; ils voient du péché partout (« Est-ce lui qui a péché ou ses parents ? »). Jésus les libère de leur aveuglement. Prenons les Pharisiens. On va les chercher. Ce sont des experts ! Ils éclaireront cette affaire, on peut leur faire confiance. Ils y regardent de très près, ils interrogent, ils examinent. Ce sont des gens sérieux ! Ils passent leur temps à examiner les textes de la Loi. Je disais tout à l'heure qu'il nous fallait trouver notre sillon de lumière; les Pharisiens ont le leur avec la Loi ils voient de quoi il retourne. Le miracle s'est produit un jour de sabbat ; Jésus a enfreint la Loi. Tout s'éclaire : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Curieusement, ils ressemblent assez aux disciples : ils ont tendance à voir de la délinquance partout, ils confondent le réel avec les images qu'ils en ont. « Qui a péché ? », demandent les premiers. « Jésus a péché » concluent les juristes.

N'oublions pas les réactions des parents. Eux non plus ne peuvent pas voir ce qui s'est passé : « Nous n'avons rien vu ! Nous ne savons pas ! Interrogez-le vous-mêmes ». Ils parlaient ainsi, nous dit Jean, parce qu'ils avaient peur des juifs.
La délinquance et la peur autour de cet événement qu'on prend pour un spectacle !
Restent les deux personnages principaux : Jésus et l'aveugle guéri. Merveilleux face à face ! Jean arrange son récit pour que nous en venions à reconnaître qu'ils se ressemblent. Ils sont tous les deux enveloppés de l'image du pécheur mais ce n'est pas tout. L'un comme l'autre, l'un devant l'autre n'hésitent pas à affirmer leur identité : « Oui, c'est moi ! » disait le miraculé à qui l'interrogeait. « Oui, c'est moi ! » répond Jésus quand on lui demande s'il est le Messie de Dieu. Entre eux rien d'imaginaire, le réel peut surgir, c'est-à-dire la parole à l'état pur. Celle où la foi peut se proclamer en vérité : »Crois-tu au Fils de l'Homme ? ». Il dit « Je crois Seigneur ! »

Retirer le voile

« Ils ont des yeux pour ne pas voir », disait Jésus devant l'indifférence de ses contemporains. L'homme ne voit pas que Dieu se manifeste dans la mesure où il se laisse envelopper par les voiles de l'imaginaire qui sont plus aveuglants peut-être que les voiles islamiques. L'imaginaire, en notre temps, a les mêmes sources qu'à l'époque de Jésus. Il s'alimente de la peur et de la loi qui transforme ceux qu'on met à l'écart pour en faire des délinquants (des pécheurs, dans le langage des contemporains de Jésus). Je pense - ce n'est qu'un exemple entre tant d'autres, aux jeunes des banlieues. Nous marchons vers Pâques ; nous rallumerons la flamme et nous tiendrons dans nos mains nos lampes allumées. Nous traverserons la nuit pour nous insérer dans le sillon de lumière où la parole est pure et peut chanter la foi au Christ ressuscité. Le chemin passe par la société où nous vivons où nous avons un rôle à jouer. Le chemin passe par ces rencontres où l'on peut retrouver le face à face de Jésus et de l'aveugle, s'adresser à l'exclu sans le juger mais en le restaurant dans sa dignité, en lui redonnant sa place dans la communauté des hommes, en le délivrant des images dont il est affublé. Le chemin passe par ces rencontres. Il est prometteur mais il est risqué. Il faut résister à tous ceux qui cherchent à nous convaincre qu'autrui est un danger alors qu'en réalité, autrui toujours est révélation de Dieu.

« Révélation » : c'est le cas d'en préciser le sens. Etymologiquement le mot désigne l'acte de retirer le voile (velum) pour qu'apparaisse le réel. Ayant lu cette page d'Evangile, je m'interroge. Dieu, dit-on, est caché. Ne peut-on dire que ce sont nos fantasmes qui le dérobent aux regards et que pour reconnaître ses manifestations, il nous faut nous libérer de l'imaginaire.

Michel Jondot