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Le jeu de la mort et de la vie

En suivant l'épitre de Saint Paul aux Romains
Michel Jondot

Épitre de Saint Paul aux Romains
chapitre 6

Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché pour que la grâce se multiplie ? Certes non ! Si nous sommes morts au péché, comment continuer de vivre en lui ? Ou bien ignorez-vous que, baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. Car si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable ; comprenons-le, notre vieil homme a été crucifié avec lui, pour que fût réduit à l’impuissance ce corps de péché, afin que nous cessions d’être asservis au péché. Car celui qui est mort est affranchi du péché.

Mais si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivons aussi avec lui, sachant que le Christ, une fois ressuscité des morts, ne meurt plus, que la mort n’exerce plus de pouvoir sur lui. Sa mort fut une mort au péché, une fois pour toutes mais sa vie est une vie à Dieu. Et vous, de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus. Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel de manière à vous plier à ses convoitises. Ne faites plus de vos membres des armes d’injustice au service du péché mais offrez-vous à Dieu comme des vivants revenus de la mort et faites de vos membres des armes de justice au service de Dieu. Car le péché ne dominera pas sur vous : vous n’êtes pas sous la loi mais sous la grâce.

Quoi donc ? Allons-nous pécher parce que nous ne sommes pas sous la Loi mais sous la grâce ? Certes non ! Ne savez-vous pas qu’en vous offrant à quelqu’un comme esclaves pour obéir, vous devenez les esclaves du maître à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l’obéissance pour la justice ? Mais grâces soient rendues à Dieu ; jadis esclaves du péché, vous vous êtes soumis cordialement à la règle de doctrine à laquelle vous avez été confiés, et, affranchis du péché, vous avez été asservis à la justice – J’emploie une comparaison humaine en raison de votre faiblesse naturelle. – Car si vous avez jadis offert vos membres comme esclaves à l’impureté et au désordre de manière à vous désordonner, offrez-les de même aujourd’hui à la justice pour vous sanctifier.

Quand vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice. Quel fruit recueilliez-vous alors d’actions dont aujourd’hui vous rougissez ? Car leur aboutissement c’est la mort. Mais aujourd’hui libérés du péché et asservis à Dieu, vous fructifiez pout la sainteté et l’aboutissement, c’est la vie éternelle. Car le salaire du péché c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus Notre Seigneur.


Analyse

Un triple retournement

Péché, mort et vie : ces trois termes sont indissociables. Le lien entre eux encadre le chapitre :

6,1-2 : « Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché pour que la grâce se multiplie ? certes non ! Si nous sommes morts au péché, comment continuer de vivre en lui ? »

6,23 : « Car le salaire du péché c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu c’est la vie éternelle ? »


L’ensemble du texte fait apparaître un jeu entre ces trois termes. Les rapports entre eux s’inversent. La mort est attachée au péché : le péché est pour la mort (6,16). Mais cette mort où conduit le péché est elle-même mise à mort. D’emblée nous sommes avertis : « nous sommes morts au péché. » En fin de compte on comprend que la mort au péché, c’est le don d’une vie autre, qualifiée d’éternelle.

Au milieu du chapitre, s’opère une sorte de tournant où le péché fait sens moins dans son rapport avec la mort et la vie que dans son rapport avec deux types d’esclavage qui s’opposent, comme s’opposent la mort et la vie. « Ne savez-vous pas qu’en vous offrant à quelqu’un comme esclaves pour obéir, vous devenez les esclaves du maître à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l’obéissance pour la justice » (6,16). Ce changement de relations entre les termes est caractéristique de ce chapitre. Avant ce passage, le terme « mort » (ou l’adjectif « mortel ») revient 12 fois, mais après ce passage on ne le retrouve plus. En revanche on trouve le mot esclavage (ou asservissement), absent jusqu’ici, revenir 8 fois. Ainsi, de même qu’une certaine mort abolit la mort, de même, une sorte d’esclavage est abolie par un asservissement d’une autre sorte. « Jadis esclaves du péché…vous avez été asservis à la justice » (6,17-19).

On découvre un troisième renversement. A une vie soumise à la Loi s’en oppose une autre : « Vous n’êtes pas sous la Loi mais sous la grâce ». L’expression se manifeste deux fois successivement (6,14 et 6,15). Cette répétition se rencontre au point même où l’on passe d’une mort qui change de sens à un esclavage qui lui aussi se transforme (6,16). C’est dire qu’elle nous aide à comprendre l’ensemble du texte.


Relecture

La Loi et la Grâce

Ces développements peuvent paraître compliqués et abstraits. Ils s’éclairent, semble-t-il, si nous songeons aux analyses de Thérèse d’Avila (1).

Celle-ci paraît avoir compris ce qu’est ce péché dont parle Paul. Il s’agit de comprendre qu’il ne s’agit pas de faute : « Le péché n’exercera plus son emprise sur vous : vous n’êtes plus sous l’emprise de la loi  » (6,14). Se soumettre à l’emprise de la Loi revient à se soumettre au péché. Comment comprendre ? L’auteure des Demeures raconte qu’elle était, pendant un temps, dans l’admiration d’une certaine personne : « Jamais elle ne disait de mal de qui que ce soit… si douce de caractère que rien de ce qu’on lui disait ne la mettait en colère… jamais on ne lui faisait prononcer une mauvaise parole… Au début je l’estimai beaucoup ; je ne voyais pas qu’elle offensait Dieu… Je compris que tout en supportant ce qu’on lui disait, elle était sensible au point d’honneur… Elle parlait si bien de tout ce qu’elle faisait qu’elle en éliminait le péché. » Ces comportements, poursuit Thérèse, « m’ont inspiré plus de craintes que toutes les pècheresses que j’ai rencontrées ! ».

La loi, en effet, circonscrit un ensemble de sujets qui se soumettent à ses exigences. Elle permet qu’au sein de cet ensemble, les personnes se reconnaissent. Certes, ceci est un bien mais fait courir un danger. On risque de n’agir que pour être reconnu par autrui, pour faire, comme on dit, « bonne figure ». Le désir venant du sujet est alors étouffé : il s’agit d’une véritable mort puisqu’on agit en fonction de l’autre et non en fonction de ce qu’on désire. Qu’est-ce que le péché sinon cette sorte de mensonge qui nous empêche d’être transparent à autrui, d’être soi-même face à lui ? En réalité, qu’est-ce donc que le péché sinon l’impossibilité de rejoindre autrui et de l’aimer en vérité ?

Le souci de Paul est de faire apparaître ce qui brise le cercle vicieux dans lequel nous enferme la Loi. Le face-à-face entre nous que permet la loi ne pourra jamais être rencontre amoureuse, si on ne brise pas les frontières de l’ensemble : l’autre sera toujours à craindre. Il risque de me considérer indigne et, par le fait même, de me faire perdre ce que Thérèse appelait « le point d’honneur ».

Thérèse a compris que, pour en venir à aimer, il fallait sortir de la crainte en se présentant à autrui sans se soucier de ce que vaut notre comportement. C’est ce que Paul indique en parlant de la Grâce. Une action mérite reproche ou réprobation quand on considère ce que la loi exige. Il s’agit de sortir de ce système pour devenir capable d’aimer en vérité : Jésus montre l’issue de secours. Sa mort est une sortie de ce cercle mortifère. Sa mort est une sortie de la mort et du monde des morts ; il est « ressuscité d’entre les morts » (6,9). Il était passé en répondant aux attentes de ceux dont il croisait l’existence. Mais dans le face-à-face avec eux il reconnaissait qu’un Autre était à l’œuvre au désir de qui il se soumettait et au nom de qui il agissait. Sa mort, dans l’histoire, était une échappée hors de la mort. Il avait perdu la face sous le regard des foules et ce faisant il faisait apparaître la Sainte Face. Echappant à l’emprise des autres, il rencontra l’Autre, le Tout-Autre qu’il appelait Père. Certes, il aurait pu échapper au pouvoir de la loi juive comme de la loi romaine. Il fit mieux en refusant de jouer le jeu de la loi pour demeurer sous l’emprise d’un Autre. A une vie marquée par la mort est adossée une autre vie : « Le don gratuit de Dieu, c’est la Vie éternelle » (6,23).

De Paul à nos jours.

Il est étonnant de constater à quel point les intuitions de l’apôtre rejoignent certaines démarches contemporaines. Qu’on songe à Sartre par exemple. Il sait décrire un certain nombre d’attitudes qui, loin d’être voulues, sont de pures mécaniques mises en place par l’éducation ou la formation professionnelle. L’auteur de La Nausée observe, par exemple, l’attitude d’un garçon de café. Ses gestes ne sont pas des actes posés par un sujet libre. Ils manifestent l’emprise de la société qui forge ses personnages. Ce garçon croit peut-être qu’il est libre alors qu’il est l’esclave d’un pouvoir aliénant. Sa foi est une « mauvaise foi ». Pour devenir lui-même, il devra se dépouiller des défroques dont on l’a affublé, cesser d’être un pur objet que l’entourage manipule et devenir un sujet capable de chercher et de trouver par lui-même « Les chemins de la liberté ».

Cette « mauvaise foi » ressemble assez à ce que Paul appelle péché. Celui-ci est l’œuvre de la loi qui fait les bons citoyens de la judaïté mais qui ne peut procurer le salut, c’est-à-dire qui ne peut faire des « justes ». Certes, Jean-Paul Sartre libère de la société pour sauver l’individu de l’emprise d’autrui (« l’Enfer c’est les autres ») alors que Paul libère l’individu pour sauver l’amour. Mais le philosophe ne protesterait pas devant les propos de l’apôtre. L’esclavage de la loi qui est péché doit s’effacer pour qu’on se soumette à la « justice », c’est-à-dire pour qu’on consente à être libre : « Ne savez-vous pas qu’en vous offrant à quelqu’un comme esclaves, vous devenez esclaves du maître à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort soit de l’obéissance pour la justice ? Affranchis du péché, vous avez été asservis à la justice. » (6,17-18)

Beaucoup de nos contemporains affirment qu’ils ont retrouvé goût à la vie après avoir suivi une cure psychanalytique. Il est vrai que le rapport entre la conscience et l’inconscient que Freud met à jour ressemble assez, lui aussi, au jeu de la mort et de la vie ainsi qu’au jeu du double esclavage. Bien des maladies cachent un travail qui peut conduire à la mort. A celui qui sait écouter, se fait entendre un discours qui échappe à la claire conscience et qui cherche à s’exprimer. La vie en société risque d’étouffe le désir, c’est « la mauvaise foi ». Freud appelle « surmoi » ce phénomène. Une personne humaine vit à partir d’interdits et d’impératifs que l’éducation transmet. Ce système, en s’imposant à chacun pour le faire rentrer en société, refoule ce que le sujet désire en vérité. Le refoulement de ces objets désirés entre en conflit avec le déroulement d’une existence régie par des lois. Mettre au jour ce combat permet à celui qui en prend conscience, de sortir de l’esclavage du surmoi, d’assumer sa condition et de regarder sereinement le monde où il lui est donné de vivre.

Certes, on ne peut confondre la démarche psychanalytique avec celle de St Paul. Reste que le dispositif mis en place par un disciple de Freud pour rendre compte du comportement d’un sujet, permet peut-être de comprendre les affirmations de l’épitre aux Romains. Lacan considère que les éléments que décrypte l’analysant (rêves, lapsus, gestes manqués) sont structurés comme un langage. Dans l’entretien entre l’analysé et son thérapeute, dans la parole échangée, se manifeste un travail de Vérité où le sujet est renvoyé à son désir inconscient, discours qui n’est ni celui de l’un ni celui de l’autre mais de celui que Lacan appelle « le Grand Autre ». « L’inconscient c’est le désir de l’Autre ! »

Lorsque Paul parle du Christ, il parle lui aussi d’un lieu qui dépasse les sujets et que désignent les mots « Christ » et « Dieu ». Jésus- Christ, l’un des nôtres et pourtant autre que nous : Autre. Rejoindre l’Autre, selon Lacan, conduit à la guérison. En rejoignant le Christ, à la suite de Paul, les couleurs de notre vie mortelle se changent en couleur de vie éternelle. « Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons nous aussi avec Lui, sachant que le Christ une fois ressuscité des morts ne meurt plus, que la mort n’exerce plus de pouvoir sur lui. Sa mort fut une mort au péché, une fois pour toutes ; mais sa vie est une vie à Dieu. Et vous, de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu en Jésus-Christ. »

Michel Jondot
Tapisserie de l'atelier Mes-Tissages

1- Cf. Denis Vasse : L’autre du désir et le Dieu de la foi Ed. du Seuil, p. 47-70. / Retour au texte