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Iran en dialogue 2016
Frère Daniel Pont


Dans le cadre du Dialogue Interreligieux Monastique (DIM), Le Frère Daniel Pont, un moine d’En-Calcat, a participé à un colloque à Qom, la ville religieuse de l’Iran. Il a fait part de ses réactions à une rédactrice du Bulletin du DIM. Il y parle, bien sûr, de l’originalité de la démarche chiite dont il a été le témoin. Il est frappé également par la manière dont sont abordées les nouvelles questions éthiques posées par la modernité, notamment en ce qui concerne la natalité. Il fait apparaître l’évolution intérieure du pays depuis la mort de Khomeiny.

(1) Commentaires et débats


DIM : Vous venez de participer au mois de mai 2016 à un colloque en Iran. Quel accueil avez-vous reçu ?

En parfait contraste avec un « Iran qui fait peur », nous avons reçu un accueil très chaleureux et généreux, non seulement de la part de nos hôtes direct, mais aussi de la population qui nous croisait, dans la rue ou dans les sanctuaires. Nous portions toujours et partout notre habit monastique, et les contacts n’étaient que sourires, manifestation de fraternité, et demandes de selfies. C’était impressionnant, venant de France, de voir de rares policiers ou militaires, sans arme et débonnaires, dans ce pays que l’on imagine, en Occident, en proie à une paranoïa identitaire.

DIM : S’agissait-il d’une première rencontre ?

Non ! La septième déjà. Tout ceci a commencé il y a douze ans par le souhait d’un étudiant iranien de Cambridge, de rencontrer des bénédictins. Cela s’est fait à l’abbaye d’Ampleforth, puis au Heythrop College, de la London University, avant que l’organisation ne soit reprise par le DIM. Après Rome et Assise, nous venions pour la deuxième fois à Qom en Iran.

DIM : Où se tenaient les conférences, et avec qui ?

Les conférences se sont déroulées à Qom qui est une ville sainte renfermant d’importants sanctuaires, à 120 km de Téhéran, la capitale notoirement plus laïque ; Sur le million d’habitants de Qom, on compte quarante-cinq mille séminaristes et étudiantes en religion ; le clergé chiite est formé pendant plus de dix ans. C’est le « International Institute of Islamic Studies » qui nous accueillait, gracieusement. Notre délégation catholique était composée de 7 moines et moniales venant de trois continents, Australie, USA, Afrique et Europe. Imams, étudiants et étudiantes étaient les plus nombreux du fait de leur participation habituelle à la vie de l’institut. Fait notable, cet institut dispense ses cours en anglais uniquement. Son directeur, Mohamed Ali Shomali, est aussi à la tête d’un institut semblable à Londres.

DIM : Comment s’est déroulé le colloque ?

Pour les trois jours pleins de colloque, des conférences données alternativement par des chrétiens et par de chiites étaient reprises par petits groupes de partage. Initialement prévu matin et soir, Orient oblige, le programme des conférences a fondu pour n’occuper que les matinées. Le reste du temps était employé par un important programme de visites des sanctuaires de la ville, et les rencontres de diverses autorités religieuses, politiques ou académiques, toutes également cléricales, ce qui pour un occidental représente un dépaysement constant.

DIM : Quelle était la teneur des enseignements de vos hôtes ?

Les 6 conférences devaient décliner la dignité de l’humain, « The dignity of being human », dans les trois dimensions de la vie sociale, la vie spirituelle, et la vie mystique. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la différence de registres entre chrétiens et chiites. Alors que nous procédons par raisonnement théologique en interprétant les Écritures et les textes de notre tradition pour en tirer une pensée qui éclaire notre sujet, nos hôtes avaient une tout autre approche. Autant que j’ai pu comprendre, malgré la différence culturelle, malgré la complexité de la doctrine qui m’était inconnue, malgré l’anglais certes parfaitement parlé par tous les orateurs, mais qui était loin de pouvoir rendre toute la subtilité de leur pensée, quelque chose me paraissait inhabituel. Le déploiement de leur démonstration s’appuyait, collait, aux sourates du coran, aux textes des hadiths ou des douze Imams tutélaires, sans pouvoir être une parole personnelle, comme par respect ou pudeur devant la sacralité des textes qui ne sauraient être appréhendés autrement que par des commentaires déjà autorisés.

DIM : Voulez-vous dire que vous n’avez rien entendu de personnel dans leur enseignement ?

Je crois que tout leur être, toute leur conviction étaient engagés dans ce qu’ils disaient ; mais j’ai cru reconnaître l’analyse de Henry Corbin concernant l’ijtihad. Ce terme désigne l’application de principes et de critères rationnels extrinsèques au contenu de la tradition. « L’ijtihad, définitivement clos dans le sunnisme, est resté ouvert dans le chiisme. Il suppose un travail assidu pendant de nombreuses années pour, en arrivant au sommet de la connaissance de la loi, pouvoir énoncer une opinion théologique qui fasse autorité. Les rares personnes qui y parviennent ont rang de ‘mojtaheds’. On soutient que leur effort intellectuel, leur réflexion rationnelle est chez eux l’équivalent de l’inspiration divine. Cette capacité est perçue comme très rare. De ce fait, le grand nombre des fidèles s’interdit l’exercice théologique et se rallie à tel mojtahed pour se conformer à son opinion ».

Je ne sais si nos hôtes vivaient sous cet interdit, ni si celui-ci est toujours aussi prégnant dans les facultés. Il se peut que le fait de donner un enseignement destiné à la publication, dans un institut tourné vers l’Occident, mais soucieux de préserver une orthodoxie dans une ville très stricte, ait pu brider le discours. ?Si tel était bien le cas, des catholiques se rappelleront que l’exemple d’une théologie bridée par un climat de suspicion et de délation n’est pas pour eux un souvenir très ancien…

DIM : Avez-vous assisté à d’autres enseignements en dehors de cet institut qui corroborerait votre impression ?

Oui, dans un autre institut entièrement dédié à la jurisprudence. Le « Global Center for Jurisprudence of Pure Imams »(1). Son directeur, l’ayatollah J.F. Lankarani, fils du fondateur, nous a fait l’honneur d’une conférence d’une heure pour nous présenter la jurisprudence chiite. Il est, lui, autorisé par son défunt père, à exercer l’ijtihad, certifié par un document publié jusque dans une plaquette de présentation de son institut. C’est dire la rareté de cette application, puisqu’elle est accordée la encore à un grand savant ! Mais dans les thèmes évoqués par lui, ou dans ses réponses à nos questions, je ne sais pas situer sa part d’interprétation. L’ijtihad est probablement encadré par des règles strictes.?La jurisprudence couvre « tous les aspects de la vie, depuis un an avant la naissance jusqu’après la mort ». Elle reprend tous les interdits des religions antérieures, (judaïsme, christianisme). « Nous avons des règles très précises, sur tout » ! « Beaucoup de préceptes visent à préserver la dignité humaine. Une minute après la conception, il est interdit d’avorter. L’insémination artificielle avec donation de sperme affecte la généalogie de celui qui né ainsi. » « Il faut honorer les pauvres en partageant avec eux. Le prophète a dit : Vous êtes tous des ayatollahs pour vos frères ». « Vous ne devez pas empoisonner l’eau du puits de votre ennemie. »

« Pour la peine de mort, le Coran répète œil pour œil dents pour dents… Celui qui tue l’innocent subit la même peine ; mais le Coran recommande le pardon et/ou la réparation ». « L’abolition de la peine de mort conduirait à plus de crimes. »
« Ce qui est raisonnable est promu par le chiisme. »
Autres thèmes traités d’après une brochure : L’usure financière, les cartes de crédit, l’apostasie, la possibilité de transplantation d’organe de non musulmans, le changement de sexe.
Le livre offert sur l’Insémination artificielle, publié par l’Ayatollah Fazil Lankarani (2)., est un bon exemple de la complexité d’une longue chaine de directives et de commentaires depuis les origines. Les démonstrations, parfois cocasses, ne sont pas sans rappeler le droit canon de l’église catholique.

DIM : Aborder le Chiisme par la jurisprudence, était-ce le bon angle d’approche ? Il y a dans cet islam un patrimoine mystique immense, de la philosophie religieuse, une poétique fabuleuse, une hagiographie foisonnante, etc. Pourquoi s’arrêter à cette discipline ?

Certes, ce n’est pas le tout du chiisme, mais une heure consacrée à cette matière qui est perçue comme importante pour se conformer au Coran, ce n’est pas excessif ! Ensuite, nous suivions un programme élaboré avec soin, qui nous a permis de rencontrer en trois jours un nombre impressionnant de personnalités, dans cette ville et à Téhéran. Nous avons réalisé que nous étions une délégation officielle qui rencontrait des officiels ! C’était imprévu pour nous, mais nous avons accepté de jouer le jeu pour honorer nos hôtes, de la même façon qu’ils nous honoraient en nous faisant rencontrer ce qui est le plus représentatif de leur tradition et de leur pays aujourd’hui.

Une rencontre nous a favorablement impressionnée ; Abulhasen Navad, fondateur de « The University of religions and Denomination », la première en Iran, vouée à l’étude des autres traditions, le dialogue et la recherche. Sous son impulsion ont été traduits … le « Catéchisme de l’Église Catholique », et la « Cité de Dieu » de Saint Augustin. Il a lui-même toujours vécu avec des juifs et des chrétiens à Ispahan, et a toujours trouvé cela normal. Il cite avec vénération une anecdote du pape François !

DIM : Avez-vous rencontré aussi des hommes politiques ?

Oui, mais clercs en même temps, comme Seyed Jawàd Shahrestâni, représentant officiel de l’Ayatollah Sistani en Iran (3)., ce dernier vivant en Irak. Sistani m’était quasiment inconnu, sauf à travers quelques bribes de l’actualité. Il est le directeur spirituel, le référent, je ne connais pas le terme adéquat, de quelques quinze millions de chiites en Irak, et a pesé à ce titre sur les évènements politiques de ce pays. Son représentant Shahrestâni nous a assuré « qu’il était important de se parler, sans quoi l’incompréhension et le mépris s’introduisent dans la relation ». « Dites ce que vous avez vu et entendu, quand vous sera dénoncé le soi-disant double langage des musulmans, (qui selon le Coran doivent gagner le cœurs en se taisant). » « Nous souffrons de voir l’Islam assimilé à Daech. » C’est une affirmation que nous avons souvent entendue ; l’Iran, comme on sait, est radicalement engagé contre Daech. Plusieurs fois nous avons entendus des propos « conspirationnistes », (Daech est le fruit des services secrets occidentaux, de concert avec des pays musulmans sunnites). Sans adhérer à ces propos, mais considérant la géopolitique de ce côté oriental du monde, on mesure que l’Occident a beaucoup a se reprocher, depuis des décennies. Son appétit de pétrole l’a poussé aux pires jeux politiques, qui sont à l’origine de presque toutes les guerres subies par le Moyen-Orient. C’est sans fierté que l’on constate l’effet produit sur des populations qui souffrent encore des politiques dictées ailleurs. Lorsque Khomeiny s’est présenté en disant : « L’Islam est la solution », (contre cet état de fait), il a soulevé l’enthousiasme d’une grande partie des iraniens.

DIM : C’est pour vous faire mesurer cela qu’était au programme la visite de la maison que Khomeiny a occupé à Qom ?

Je suis certain que ce n’était pas du tout dans leur intention ! Pour un occidental, Khomeiny est comme un grand inquisiteur. On se rappelle sa fatwa contre Salman Rushdi, on lui attribue la prise d’otages de l’ambassade américaine, le corsetage de la société iranienne, (surtout des femmes), sous des lois d’un autre âge. Son intransigeance a entrainé l’isolement de son pays sur la scène internationale. Pour les hôtes qui nous recevaient, le succès de Khomeiny « n’est pas dû à son sens politique, mais à son ascèse et sa simplicité de vie » (4). Il disait : « Vous devez toujours vous rappeler que Dieu est présent dans ce monde, et toujours œuvrer en fonction de cela. » La maison qu’il occupait à Qom, alors qu’il était un leader spirituel important, est très modeste. Celle qu’il occupait en tant que guide suprême après la révolution, dans un petit village près de Téhéran, l’était tout autant, nous dit-on. Ses enseignements dans les domaines de la philosophie islamique, la jurisprudence, la morale, la mystique et la théologie, en ont fait le grand leader charismatique que l’on sait. Son opposition au régime du Shah honni, son exil forcé ont fait le reste. Mais cette figure emblématique pour tout un peuple, notamment pendant la terrible guerre contre l’Irak, est de plus en plus contestée en ses héritiers religieux et politiques.

DIM : On sait par les reportages et l’actualité récente que la société prend ses distances par rapport à cette révolution islamique.

En effet, et c’est le grand paradoxe de ce pays, dont la population est très jeune, très accueillante aux technologies et aux courants de pensée occidentaux, de se voir contrainte à des comportements moraux imposés par un clergé, dont le « bras séculier », les pasdarans, est d’un rigorisme excessif. (Pendant ce même mois de mai 2016, une trentaine de jeunes, garçons et filles, « à demi-nus, consommant de l’alcool et se comportant de manière indécente », qui faisaient une fête de remise de diplômes dans une villa dans le nord de l’Iran, ont été condamnés à 99 coups de fouet chacun, une peine qui a été immédiatement appliquée pour l’exemple). Ces excès discréditent un pouvoir qui s’effrite après avoir confisqué à son profit une grande part de l’économie. Cette théocratie revendiquée se maintiendra en réaction au joug de l’embargo imposé par l’Occident. La libéralisation en cours pourrait aussi lui être fatale. Mais là, l’Occidental que je suis dois se méfier de ses projections. Les Iraniens sont fiers de la différence de leur culture et de leur foi, et peuvent préférer un système inadéquat à une occidentalisation forcenée.

DIM : Mais alors, pourquoi dialoguer avec des représentants d’une institution dévoyée en « idéologie » ?

On ne doit pas appliquer à tout le clergé une uniformité de vue dont le guide suprême serait l’oracle autorisé. Il y a au sein du clergé, outre des oppositions, un réel souhait d’ouverture pour rompre un isolement qui pèse sur les consciences. Nos hôtes nous l’ont bien montré, et leur sincère amitié appelle autre chose que de la suspicion. Être avec eux au moment de la prière était émouvant ; on ne peut douter de la profondeur de leur conviction de leur engagement devant Dieu et envers nous. Et puisque s’approcher des autres traditions et cultures oblige à revisiter la sienne, je ne peux oublier que Ste Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, parmi d’autres, étaient membres de l’institution église, laquelle imposait au même moment l’Inquisition !
Le parfum de leur doctrine embaume encore l’église, alors que l’Inquisition reste dans les mémoires l’exemple d’une faillite complète du christianisme. L’avenir montrera que germent actuellement en Iran des œuvres qui défieront les siècles.

Fr. Daniel Pont
Abbaye d’En Calcat
Calligraphies de Abdollah Kiaie (calligraphe iranien)

1- Lequel supervise 300 séminaires et 50000 séminaristes dans le pays, en Syrie et en Afghanistan entre autre. / Retour au texte

2- Artificial insemination : A shi’ah demonstrative jurisprudence approch. Traduit en anglais et publié par Islamic Jurisprudence Centre of Aïmad Attlar London. / Retour au texte

3- C’est à partir de la moitié du XXème siecle que le titre d’ayatollah(âyat allaâh, littérallement « signe de Dieu ») va désigner le degré suprême de la hiérarchie religieuse chiite… D’autres titres indiquent des degrés inférieurs… Plus tard, les « sources d’imitation » (marja’al-taqlîd) choisies parmi les ayatollahs porteront le titre de « grand ayatollah » (âyat allaâh al-a’zam). Qu’est-ce que le shî’isme Mohammad Ali Amir-Moezzi et Christian Jambet, Paris, éd. Fayard, coll. « Histoire de la pensée », Paris, 2004 p. 203 / Retour au texte

4- Ce n’est pas un hasard si Khomeny, en tant que « Père et Guide le la Révolution » a été l’objet d’un certain culte mystique de la part de ses partisans. Cela n’a rien à voir avec sa vie ascétique et son œuvre philosophico-mystique – chose courantes, pour ne pas dire banales, dans le milieu des savants religieux shï’ites. Le phénomène n’est, en fait, pas nouveau : mystique et messianisme ont souvent marqué les débuts des pouvoirs de type révolutionnaires… Mohammad Ali Amir-Moezzi et Christian Jambet, p. 205 / Retour au texte