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La montée de l'islamisme ?
Michel Jondot


« Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. » Cette phrase du Pape François, dans une interview à La Croix le 17 mai, a entraîné parfois, dans le monde chrétien, des réactions de scepticisme. Le Pape ne voit-il pas le danger de l’islamisme ?

Michel Jondot est membre de l'équipe animatrice "Dieu maintenant". Depuis 1987, il s'occupe des relations avec l'islam ; il a créé, avec des amis musulmans, une association "la maison islmo chrétienne" qui travaille dans la banlieue Nord de Paris, en particulier dans une cité à très forte population musulmane.

(2) Commentaires et débats

La peur de l’islam

A en croire les réactions entendues ou les courriers adressés à « Dieu maintenant », la présence de l’islam en France est de plus en plus difficile à supporter par l’ensemble de la population. A titre d’exemple, voici deux réactions qui nous ont été adressées.

La première vient d’une maman qui habite une ville sociologiquement préservée, bien loin des banlieues du Nord de Paris : « J'ai beaucoup de mal à comprendre et accepter la montée d'un extrémisme vestimentaire et comportemental à l'école. Je vois un nombre important de mamans disparaître sous des masses de vêtements et de burqas qui l'an dernier étaient habillées à l'occidentale. Je suis assez copine avec une jeune femme qui gardait les enfants des voisins et que j'ai connue tête nue. Depuis qu'elle est devenue maman, elle met un foulard sur sa tête et j'ai envie de savoir pourquoi mais je m'autocensure car je ne sais pas comment elle le prendrait. Auparavant la parole était libre, maintenant elle est enfermée. »

La seconde vient d’un cadre habitant d'une ville de la grande banlieue parisienne : « L'emprise du salafisme y est forte, avec les niqabs noirs très présents et même le voile intégral parfois, les hommes arborant les barbes islamistes et le vêtement long. Et cela concerne surtout des gens jeunes, voire très jeunes. »

Dans les villes où la présence maghrébine est forte, les écoles sont un lieu où les enfants non-musulmans sont mis à dure épreuve lorsqu’ils sont en minorité. On les insulte, on les traite de « porcs », on fait pression sur eux pour qu’ils se convertissent.

Un grand nombre de réactions révèlent une véritable angoisse : on craint une invasion musulmane. L’an dernier, un livre de Michel Houellebecq a eu grand succès. Son roman « Soumission » imagine qu’au second tour des élections présidentielles le leader d’un parti musulman l’emporte sur Marine Le Pen et le visage de la France s’en trouve profondément modifié. Les attentats du Bataclan, bien sûr, n’ont fait qu’envenimer le malaise : les signes d’appartenance religieuse devraient nous alerter sur les risques de radicalisation qui aboutissent aux drames qu’a connus le pays.

Comment réagir ?

Un islam divisé

D’abord sachons reconnaître que la rencontre est troublante pour les musulmans eux-mêmes. Depuis les attentats du 15 janvier, les femmes se cachent en même temps qu’elles s’affichent et s’habillent de façon de plus en plus ostentatoire. Elles ont l’impression qu’on les perçoit comme complices de Daesh. Elles n’osent plus sortir dans les rues : on les menace et on les montre du doigt. « Retourne dans ton pays ! » Combien de fois n’entendent-elles pas cette phrase lorsqu’elles attendent aux caisses des grandes surfaces même si leur coiffure est relativement discrète.

La coupure n’est pas seulement d’avec le reste de la population. Elle divise les musulmans eux-mêmes. Au moins deux événements récents doivent nous alerter.

Une chanteuse connue, « Diam’s », s’est convertie à l’islam. Elle a écrit les raisons de son choix : l’islam serait le chemin qui rend libre et le voile en serait la manifestation : « Je porte le voile de mon plein gré et m’étonne d’être méprisée pour cela... Nous ne sommes pas privées de liberté, nous nous voilons de notre propre chef. » Le comportement de la chanteuse a déclenché la colère d’une coreligionnaire. Fawzia Zouari, une brillante romancière d’origine tunisienne, a écrit un livre pour dire son indignation : « Je ne suis pas Diam’s » (Editions Stock). « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. » Diam’s prétend que se voiler est une façon de vivre la laïcité. Celle-ci n’autorise-t-elle pas les citoyens à avoir leurs convictions ? Là encore, Fawzia s’insurge : en portant le voile on obéit aux impératifs de l’islamisme. Elle dénonce « cette imposture qui consiste à opérer une inversion des principes de la République pour les dévoyer à son profit ».

On s’étonne devant le vêtement des femmes. On parle beaucoup moins de l’accoutrement des hommes : djellaba et barbe dans les rues de nos villes en particulier à l’heure de la prière du vendredi. Le comportement masculin mérite lui aussi d’être pris en compte, source de division dans la communauté musulmane.

Un second événement l’a révélé. On se souvient des violences faites à des femmes à Cologne, lors de la nuit du Jour de l’An 2015. Un groupe de jeunes hommes composé surtout de Maghrébins, avait agressé sexuellement de nombreuses femmes. Ceci avait donné lieu à un échange de propos assez conflictuels à l’intérieur de la communauté musulmane. Un romancier algérien bien connu, Kamel Daoud, a profité de l’événement pour avertir la communauté française. Les immigrés venant du monde islamique sont porteurs d’une culture qu’il faut savoir reconnaître et que notre pays ne perçoit pas : « La sexualité est la plus grande misère dans le pays d’Allah. » La France doit être lucide et composer avec cette réalité ! Comme on pouvait s’y attendre, ce diagnostic a soulevé des protestations dans la communauté musulmane, creusant les querelles internes : certains se sont rangés du côté de l’Algérien - c’est le cas de Fawzia Zouari - et d’autres ont pris la défense des valeurs traditionnelles de l’islam.

En réalité, l’opposition est grande entre ceux qui ont su assimiler la culture européenne et trouver leur place dans la société et les autres. On s’accuse mutuellement soit d’être rétrograde soit d’être impie.

Les gouvernants face à l’islam

Il faut également tenter de comprendre ce qui a conduit musulmanes et musulmans, en grand nombre, à s’enfermer dans des comportements aberrants aux yeux des occidentaux.

Osons dire que les décisions de nos gouvernements successifs expliquent peut-être bien des choses. La grande peur des autorités civiles est que le communautarisme s’empare de la société. A l’intérieur d’une même nation plusieurs familles d’esprit se regrouperaient en fonction d’un regard particulier sans assumer une vision commune à la société. Contre cette tentation, on a recours à la notion de laïcité qui s’impose à chacun. Celle-ci, en effet, conduit à respecter fraternellement ceux dont le regard sur le monde est différent. Autre est le croyant, autre le libre penseur ; autre le chrétien et autre le musulman. Mais les uns et les autres se doivent d’être solidaires face aux objectifs du pays. En réalité, la politique du logement a favorisé ce communautarisme en regroupant dans les mêmes cités les populations immigrées. Les voisins fréquentent la même mosquée ; ils parlent les uns et les autres la même langue. On vante souvent les mérites de l’école qui permet la rencontre de toutes les couches sociales ; en réalité ces bonnes intentions ne fonctionnent pas dans le monde musulman. De la maternelle à la terminale, un garçon ou une fille souvent ne rencontre que des coreligionnaires.

On a acculé leurs parents, ceux qui étaient jeunes dans les années 80, à considérer que l’islam était leur seule patrie. Autour du Père Christian Delorme un groupe de jeunes des banlieues avaient fait organisé ce qu’ils appelaient « La marche pour l’égalité ». Ils ont traversé la France, de Marseille à Paris, pour alerter le pays sur les attentes des jeunes du monde arabe en France. La réponse des autorités a consisté à récupérer le mouvement en créant « SOS racisme ». Mais des jeunes arabes ne pouvaient vivre une alliance avec leurs congénères juifs : les questions des uns étaient trop différentes de celles des autres. Incompris par le pays ces jeunes « Beurs » (ce mot, dans la langue des banlieues, est l’anagramme pour désigner les arabes) se sont tournés vers l’islam qui commençait à s’implanter dans l’Hexagone. C’est là qu’ils ont trouvé la patrie qu’ils cherchaient.

D’où sont venues ces tendances à l’islamisme ? Nos responsables politiques invitent tous les citoyens à respecter la laïcité mais ils nouent des alliances avec le pays où la religion se confond avec le gouvernement. On a besoin de l’Arabie saoudite pour vendre des armes et des « rafales » : c’est un impératif économique ! Ce faisant, on ouvre la porte à l’islam le plus rigide qui soit. Les associations islamiques, en effet, ont su faire appel à ce « pays ami » pour financer leurs mosquées et leurs maisons d’édition. Les demandes ont obtenu satisfaction mais en recevant l’aide financière désirée, l’islam de France a accueilli l’idéologie wahhabite la plus conservatrice qu’on puisse imaginer.

Apprendre à vivre

Quoi qu’il en soit des causes qui expliquent les attitudes de nos compatriotes musulmans, nous avons à inventer quel comportement s’impose.

D’abord, il nous faut reconnaître que la présence du monde musulman dans l’Hexagone est le fruit d’une injustice. La distribution des richesses sur la planète crée un monde de pauvres qui ont fui leurs pays en quête d’une terre où ils pourront survivre. Depuis quelques années, aux immigrés s’ajoutent les réfugiés qui tentent d’échapper aux massacres du Proche et du Moyen Orient. La présence des musulmans en France est le résultat de ces phénomènes ; leur détresse et leur pauvreté, à nos yeux de chrétiens, les mettent au nombre des privilégiés de Jésus. Le sentiment qui devrait nous habiter d’abord est la sympathie, au sens étymologique du mot : aimer le monde, comme Jésus l’a aimé, c’est « souffrir avec » lui.

Par ailleurs, veillons à exercer un certain discernement. Il est vrai que des courants barbares se réclament de l’islam. C’est un drame pour nos voisins musulmans qui, pour la plupart, sont déchirés plus que quiconque lorsque se produisent des événements comme celui de « Charlie-Hebdo » ou celui du Bataclan. Lorsque surgissent de pareils drames, ils sont les premiers à en ressentir les contrecoups : on les considère comme des complices et le mépris dont ils sont souvent entourés s’accroît dangereusement. En réalité, à part quelques exceptions, les disciples de Mohammed, la plupart du temps, ne désirent que la paix. Prenons en conscience.

Faut-il accepter que, dans la société, toute une fraction de la population s’enferme dans un comportement qui la particularise ? A coup sûr on ne peut se résigner à voir une partie de nos concitoyens se mettre à l’écart mais refusons d’abord les discours politiques qui voient, dans l’islam et le monde immigré, la source des difficultés du pays. Engageons-nous plutôt à créer, partout où c’est possible, des liens avec les musulmans et les musulmanes que nous côtoyons. Nous n’osons pas leur dire ce que nous éprouvons : « Je m’autocensure », disait la maman dont nous avons parlé. Il nous faut apprendre à nous parler. Le dialogue islamo chrétien peut nous aider dans cet apprentissage. Notons que celui-ci, parfois est ambigu. On se contente d’échanger sur nos convictions doctrinales ou à partager un couscous. C’est important, bien sûr, mais doit être dépassé. Il faut en venir, les uns et les autres, à nous dire en face ce que nous formulons la plupart du temps en catimini. N’oublions pas que si nous avons à déplorer les comportements de beaucoup de musulmans, ceux-ci ne se privent pas non plus de critiquer les attitudes des Français à leur égard. Plusieurs membres de « Dieu Maintenant » peuvent en témoigner : lorsqu’entre nous la parole est libre on fait l’expérience d’une authentique fraternité.

Reste une question. L’islam de France s’avère un terrain où germe une radicalisation dangereuse. Nombreux sont les départs en Syrie ou les engagements au service de DAESH. N’est-ce pas la preuve qu’il faut se méfier des musulmans ? Mais est-ce l’islam qui est en cause ? Comment se fait-il que de nombreux jeunes d’origine européenne se convertissent et se radicalisent ? N’est-ce pas le signe que la société tout entière est malade ? Aucun projet commun ne peut motiver les jeunes. Sans doute la question des musulmans en France en cache une autre plus grave.

Michel Jondot

Peinture de Chaim Soutine