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22ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu
Mt 16, 21-27

Pierre avait dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. » A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t'en garde, Seigneur ! cela ne t'arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s'il le paye de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ? Car le Fils de l'homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »

Nouvelle homélie : Une morale de la transfiguration
Michel Jondot

Pour une Eglise sans faste !
Christine Fontaine

Soyons réalistes !
Michel Jondot


Une morale de la transfiguration

« Si quelqu’un veut me suivre »

Quelle tristesse lorsque ceux ou celles qu’on a aimés sont ravagés par la vieillesse ou la maladie ! On admirait peut-être leur générosité ; leur vie était donnée à leurs proches ou à une noble cause. Les voilà dépendants de leur entourage ou du personnel soignant d’une maison spécialisée. Bons à rien !

On a du mal à comprendre les promesses de Jésus : « Qui veut sauver sa vie la perdra mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera ! » Quel qu’ait été le passé de ceux qui n’en peuvent plus, arrive un moment où il faut bien reconnaître qu’ils sont perdus, à tous les sens du mot. Ils ne savent plus où ils en sont et ils n’ont plus rien de ce qui les faisait vivre ; plus rien à donner, plus rien à sauver, plus rien à garder !

En réalité, on ne peut guère comprendre ce que dit Jésus si l’on sort de la cohérence de l’Évangile. Jésus n’adresse pas les propos qu’on vient d’entendre aux foules qu’il rejoint mais à ceux qui ont décidé de le suivre. Ils sont « disciples » ; Jésus les enseigne. Il en appelle à leur libre décision : « si quelqu’un veut être mon disciple… » Il leur apprend le sens du mot « croix ». Pour comprendre, il leur faudra attendre un certain vendredi pour St Jean ou le dimanche suivant pour les autres. Le regard du premier sur ce corps martyrisé a été comme un éblouissement dont il a tenu à témoigner : « Celui-là a vu et ce qu’il dit est vrai ! » Quant aux autres c’est en touchant les plaies « dans les mains et le côté » qu’ils retrouvent la joie de vivre : « ils furent remplis de joie. »

La victoire de la croix

Un philosophe chrétien, Roger Garaudy, s’était converti à l’islam, le siècle dernier. Luttant au service des pauvres, Mohammed aurait réussi là où Jésus a échoué. Le prophète de l’Islam, disait-il, a construit, à Médine, une ville où il a fait régner la justice alors que Jésus a rencontré la Croix. C’était mal comprendre l’expérience chrétienne. La croix n’est pas une défaite elle est une victoire qui s’annonçait au moment où Jésus prononçait les paroles rapportées dans cet évangile. La victoire n’est pas celle d’un héros qui gagne des batailles ; elle est celle d’un maître qui a su transmettre son enseignement. La reconnaissance de leur Maître au terme de la Passion appelle « la venue du Fils de l’homme dans la gloire de son Père ».

Résignation ou Transfiguration ?

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». Cette vie qui est la nôtre, quelle qu’elle soit, connaît ses moments de lumière et ses jours sombres. A coup sûr, elle connaîtra ce moment tragique où il faudra quitter ce monde : « Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste » (Pascal). Le mot « croix », dans le discours de Jésus désigne ce drame de notre condition, cette pauvreté fondamentale qu’on ne peut éviter au moins à l’heure de la mort. A chacun de vivre avec cette réalité, de l’assumer : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il prenne sa croix ! »

Faut-il dire que l’Evangile est une morale de la résignation ? Ce serait bien mal comprendre le message de Jésus qui prenait les enfants comme modèles à suivre : ceux-ci ne sont-ils pas promesses de vie ? Plutôt que de résignation, parlons de Transfiguration ! Parce qu’il y avait eu un jour où, sur la montagne, Pierre Jacques et Jean avaient eu l’intuition de pénétrer, avec leur Maître, dans l’univers du Père, les disciples, aux jours de la croix, eurent la même vision. Les marques des clous et du coup de lance n’ont pas pu leur boucher les yeux sur le mystère du Père qui se manifestait ; là où les foules ne voyaient que la condamnation d’un imposteur, une poignée d’hommes et de femmes ont perçu l’épiphanie de Dieu.

Un certain regard

La victoire de la croix se prolonge en nos existences mortelles ; nous pouvons le dire dans la mesure où nous voulons être ses disciples. Nous ne pouvons sauver notre vie, mais nous pouvons, aux jours où nous sommes pleins de force, regarder nos existences avec une certaine lucidité. « Les hommes passent leur vie à se crever les yeux agréablement » dit-on parfois. En réalité, par-delà nos forces et nos faiblesses, par-delà nos réussites ou nos échecs, la foi nous conduit à regarder notre présence en ce monde sans angoisse : laissons Dieu se manifester aussi à travers notre fragilité.

La foi nous conduit à regarder nos proches ; n’ayons pas peur de notre tristesse lorsque la vie les abandonne, mais ne soyons pas prisonniers de notre tristesse. Mystérieusement la foi qui nous conduit à assumer notre croix, permet de déceler que le prolongement de la passion conduit à l’espérance. La fin qui s’annonce, en effet, est une promesse « car – au dire de Jésus - le Fils de l’Homme va venir avec ses anges, dans la gloire de son Père ! »

Si elle montre la passion qui touche nos proches et si elle nous invite, comme dit Paul à « nous glorifier de nos faiblesses » lorsque nous prenons conscience de notre fragilité, la foi nous invite encore à ouvrir nos yeux sur le monde. En arrivant à Jérusalem, la semaine où il allait être arrêté et condamné à la croix, Jésus regardant la ville se mit à pleurer en prenant conscience des divisions qui la déchiraient. Il savait bien que la croix qu’il allait assumer était aussi celle de ses contemporains ; il savait que sa passion était compassion. La croix à porter est aussi la souffrance d’un peuple ; elle fait mal, même si elle s’accompagne d’espérance. Il nous faut porter les drames de notre siècle, y déceler le souvenir de la croix du Christ en « marchant à sa suite » et en se gardant d’oublier que « le Fils de l’Homme va venir dans la gloire de son Père ».

Michel Jondot


Pour une Eglise sans faste !

Le succès

Depuis que Pierre avait laissé sa barque et ses filets, il avait été témoin de tant de miracles faits par Jésus ! Il avait vu des milliers d’hommes et de femmes se rassembler autour du Maître. La tempête apaisée, la multiplication des pains, les guérisons multiples lui laissaient espérer un avenir de grandeur. Pierre devait imaginer que le règne de Dieu allait s’étendre et qu’il verrait le monde entier suivre celui dont il était le disciple. Il voyait une réussite immense se profiler à l’horizon. Certes, cette réussite n’était pas la sienne mais celle de Jésus qu’il reconnaît comme le Messie, le Fils de Dieu. Cependant il ne doutait pas qu’il aurait une place dans le Royaume à venir, et une bonne place… Le Christ l’avait choisi avant les autres ; le Christ venait de le distinguer parmi tous les autres.

C’est en ces jours où l’influence de Jésus va grandissante, au moment où des foules de plus en plus importantes se rassemblent autour de lui, que Jésus commence à montrer à ses disciples qu’il lui faudra partir de Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter.

Pierre était prêt à suivre un Messie dans la gloire mais il refuse totalement que l’avenir passe par la souffrance, le rejet, l’incompréhension et la mort. Jésus a beau annoncer la résurrection, Pierre ne l’entend même pas. Il refuse que le Maître devienne l’esclave de tous et subisse un échec total. Il ne peut pas accepter que le prestige du Christ s’écroule.

L’échec

Pierre, prenant Jésus à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela n’arrivera pas ! »

Pierre passe de la foi vive au refus et aux reproches tout aussi vigoureux lorsque le Messie devient l’homme des douleurs. Ainsi en est-il de nous. Nous sommes prêts à vivre dans une Eglise où les foules se rassemblent pour louer Dieu ; nous sommes prêts à être membre d’une Eglise qui manifeste sa grandeur. Nous aimons bâtir des cathédrales de pierre, mais aussi des édifices spirituels somptueux : nous aimons réunir des assemblées imposantes, appartenir à des mouvements qui ont du succès et qui attirent beaucoup de monde.

Jésus Christ ne nous le reproche pas, il l’a fait lui-même lorsque les foules s’assemblaient autour de lui. Mais il nous dit aussi qu’il faudra, comme lui, passer par la Croix. Lorsque Jésus commence à nous montrer qu’il en va de son Eglise comme de lui et qu’il faudra souffrir, abandonner tout signe visible et tout prestige, qu’il faudra passer par la mort pour ressusciter, alors, comme Pierre, nous butons. Nous sommes prêts à être membres d’une Eglise glorieuse, nous ne sommes pas prêts à vivre dans une Eglise pauvre, incomprise, méconnue, sans grandeur, voire méprisée. Et Jésus, se retournant, dit à chacun de nous : « Passe derrière moi, Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes, tu es un obstacle sur ma route. »

La croix

« Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier s’il le paye de sa vie ? » dit Jésus. Le succès visible d’un mouvement d’Eglise n’est jamais un signe suffisant pour reconnaître que ce mouvement est voulu par Dieu.

« Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » précise Jésus. Le seul signe que nous marchons bien à la suite de Jésus est le signe de la Croix. Jésus nous appelle à renoncer à nous-mêmes, à tout amour propre, à toute prétention, y compris cette prétention qui consiste – sous couvert de vouloir la réussite de l’Eglise – à rechercher un prestige et une réussite personnelle. On peut avoir l’impression de gagner le monde entier à la cause de Dieu et de l’Eglise, mais Dieu et l’Eglise risquent bien d’en faire les frais en devenant méconnaissables sous les dorures et les fastes.

L’Eglise est, en vérité, vivante et glorieuse là où des hommes et des femmes, au nom de l’Evangile, renoncent à l’amour d’eux-mêmes, payent de leur personne pour mettre de l’Amour là où il est absent. L’Eglise est vivante et glorieuse lorsque, au nom de Jésus, des croyants refusent de céder à la haine quitte à en souffrir et à y laisser leur vie. Cette Eglise ne cherche pas le prestige. Bien souvent souterraine, elle a le courage de parler à temps et à contretemps, sans se soucier du qu’en-dire-t-on ou de plaire aux puissants. C’est l’Eglise que défendaient des Péguy et des Bernanos… A nous aujourd’hui de prendre le relai !

Christine Fontaine

Soyons réalistes !

Cécité

On rencontre des hommes et des femmes qui ne supportent pas les échecs. On s’attendait à une carrière brillante, par exemple, et on est mis au rancart sous prétexte qu’on a dépassé un certain âge. On comptait sur la fidélité d’un ami ; on s’aperçoit que cette amitié était illusoire : il se dérobe quand on l’appelle ; la rancœur nous habite. Une vie commune s’amorce pour un couple qui s’aime : l’un des deux s’aperçoit bientôt qu’il est atteint d’une maladie grave et le regard sur la vie chavire. On pourrait multiplier les exemples ; ils manifestent que toute vie connaît ses limites. Nous passons par la souffrance : nul n’y échappe mais lorsqu’elle nous épargne nous oublions qu’elle fait partie de notre condition humaine. Et même si nous sommes au nombre de ceux qui sont préservés aujourd’hui de toute menace, aucun n’échappera au pire. La mort viendra. Vie et mort ont partie liée mais la tentation est grande d’oublier la face obscure de toute existence. «Nous passons la plus grande partie de notre temps à nous crever les yeux agréablement», disait un chrétien du siècle dernier.

C’est le cas de Pierre dans le contexte de l’Evangile que nous venons d’entendre. Jésus n’a pas peur de regarder en face une situation de plus en plus dramatique. Il voit l’hostilité croissante dont il est l’objet. Il a le courage d’ouvrir les yeux sur la cruauté des responsables religieux de son temps («anciens», «chefs des prêtes» et «scribes»). Il n’a aucun mal à comprendre le scénario qui l’attend. En revanche, Pierre ne veut rien voir. Le pécheur du lac de Tibériade avait eu une intuition géniale; il avait reconnu en Jésus «le Messie, le Fils de Dieu». Cette face lumineuse de son maître l’éblouit. Il ne voit pas que ce Messie attendu depuis des siècles n’est pas seulement le Fils de Dieu. Il est le frère en humanité qui partage notre condition. Jésus connaît la joie de l’amitié; il sait se réjouir devant la beauté du monde, en écoutant le chant des oiseaux ou la beauté des fleurs. Il montre qu’on n’est pas impuissant devant la souffrance et qu’on peut rendre la vue aux aveugles ou la marche au paralytique. Jésus a partagé les joies des noces mais il partage aussi, dans sa propre chair, la face obscure qui nous habite tous. Il ne se bouche pas les yeux ; il voit venir la trahison, la condamnation injuste, la mort. Il s’insurge devant Pierre d’une façon violente: «Arrière de moi Satan!»

Traversée de la nuit

L’erreur de Pierre consiste à vivre dans l’imaginaire, d’oublier la réalité telle que Jésus – Celui qu’il reconnaît comme Fils de Dieu – est venu l’épouser. Détourner Jésus de cette condition humaine, c’est renouveler les tentatives du désert. « Arrière de moi Satan » : au désert, le tentateur voulait faire de Jésus une sorte de magicien qui, d’un coup de baguette, aurait pu produire du pain sans passer par le travail et la sueur du front de l’homme. Sur les bords de la mer, à Césarée, là où l’évangéliste situe la scène, Pierre voudrait faire de Jésus un personnage hors du commun, capable d’échapper à la mort et à la souffrance. Si le Fils de Dieu nous rejoint, s’il se fait homme ce n’est pas du bluff. Il nous accompagne jusqu’au bout.

L’erreur de Pierre ne consiste pas seulement à imaginer qu’on peut éliminer la souffrance et la mort. A s’enfermer dans le rêve, il ne voit pas le réel que Jésus vient révéler. Il ne voit pas que souffrance et mort ne peuvent éteindre la source de la vie. En voyant les couleurs sombres qui dessinent son avenir, Jésus est pourtant en train de révéler que dans ce combat entre la mort et la vie, la mort ne peut avoir le dernier mot. Jésus ne disait pas seulement la souffrance et la mort : « Il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter ». En s’aveuglant sur le réel qui implique la souffrance, il s’avère que Pierre n’entend pas l’annonce de la Résurrection.

Don de Dieu

Nous n’échapperons ni à la souffrance ni à la mort. Où pourrions-nous trouver de quoi acheter une vie à l’abri du mal ? « Quelle somme l’homme pourrait-il verser en échange de sa vie » telle qu’il la connaît. Si quelqu’un veut marcher à la suite de Jésus qu’il regarde l’existence telle qu’elle est ! Quelle qu’en soit la couleur, elle est don de Dieu ! Que chacun soit lucide et renonce à ses rêves! «Qu’il prenne sa croix et qu’il me suive!». Attention, « prendre sa croix » ne signifie pas aimer la souffrance. «Prendre sa croix» à la suite de Jésus, consiste, au cœur même de la souffrance à regarder d’où la vie peut jaillir. Au cœur des épreuves, il s’agit d’ouvrir les yeux pour trouver le chemin où la vie peut être relancée, à l’image de Jésus qui sauvait ce qui semblait perdu. L’écoute d’autrui, le pardon des offenses, la volonté de dépasser les épreuves sont une manière d’affirmer que la vie est la plus forte. N’attendons pas la mort pour voir à l’œuvre les forces de la Résurrection. Et quand vient la dernière heure, restons réalistes ; voyons-y non la fin de tout mais l’entrée définitive dans le Royaume que Jésus nous annonce.

Michel Jondot