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23ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu
Mt 18, 15-20

Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l'affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l'Église ; s'il refuse encore d'écouter l'Église, considère-le comme un païen et un publicain. Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.

Encore une fois, je vous le dis : si deux d'entre vous sur la terre se mettent d'accord pour demander quelque chose, ils l'obtiendront de mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux. »

Nouvelle homélie : Accordons-nous !
Christine Fontaine

« Tu auras gagné ton frère »
Michel Jondot

Le dur chemin de la fraternité
Christine Fontaine


Accordons-nous !

Chercher l’accord

Partons d’une discussion entre deux personnes qui s’aiment vraiment, deux frères, deux époux ou deux amis intimes. Il s’agit de se mettre d’accord sur un lieu de vacances. Ils prennent le temps de réfléchir chacun de son côté. Prenons l’exemple d’un couple réussi : pour l’un ce que désire l’autre a priorité. Elle aime la montagne mais cette année elle est particulièrement fatiguée ; il pense que le bord de mer lui conviendrait bien. Elle, puisqu’elle aime son époux, va faire de même. Elle sait que depuis longtemps il désire faire un long voyage.

Après le temps de la réflexion, vient celui de la décision à prendre ensemble.
Elle : « J’aimerais parcourir la Grèce et la Turquie. »
Lui : « Mais je croyais que tu étais fatiguée. Moi je te propose de rester sur une plage en bord de mer. »
Elle : « Mais tu sais que je déteste la plage et que je préfère la montagne !  »
À force de vouloir rejoindre le désir de l’autre, ils ne savent plus où ils en sont ni où aller. Ils sont au bord de la dispute, celle qui naît du désir de s’accorder et de la difficulté à se rejoindre concrètement. Jusqu’au moment où l’un et l’autre reconnaissent, une fois encore, que peu importe le lieu où ils iront. L’important est qu’ils y soient ensemble. Pour elle, il est lui-même le lieu de son repos. Pour lui, elle est le plus beau voyage qu’il puisse jamais faire.

Tout nous sera accordé

« Amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. » Par-delà les décisions à prendre, par -delà les objets que nous désirons ce que nous visons vraiment c’est vivre en accord avec quelqu’un que nous aimons. Par-delà toutes les demandes concrètes que nous pouvons formuler à Dieu, ce que nous lui demandons d’abord c’est de vivre en accord profond avec un compagnon de route.

Ce désir qui nous habite est le désir même de Dieu. Nous ne faisons plus qu’un avec sa volonté et, devant notre maladresse ou notre impuissance à la réaliser, nous n’avons d’autre demande à lui adresser que celle du Notre Père : « Que ta volonté soit faite ! » C’est la prière même de Jésus, aux heures de joie comme à celles de détresse. « Que ta volonté soit faite » signifie « consolide pour nous le lien qui nous unit avec toi et entre nous ». Jésus – dont le nom signifie « Dieu sauve » - est là pour nous donner la force qui nous manque. « En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » : Jésus vient nous sauver de la division ou de la dispersion. Il vient sauver nos alliances humaines autant que notre alliance avec son Père des cieux.

Cette alliance, durant notre vie terrestre, pour être notre désir fondamental demeurerait bien théorique si elle ne s’accomplissait dans des projets à mener, des choses à faire, des épreuves à partager. Cette alliance, si elle est vraie, cherche nécessairement à s’incarner dans une histoire concrète. Quand Jésus nous dit que « quoi que ce soit que nous nous accordions à demander au Père nous sera accordé », ce sont de ces choses de la vie concrète dont il parle. Il déclare que tous les moyens d’incarner notre désir d’alliance nous serons toujours accordés par le Père puisque nous rejoignons alors, dans le plus quotidien de nos existences, sa propre volonté.

Vaincre les désaccords

Si nous avons le désir de vivre en accord profond les uns avec les autres, les moyens de le concrétiser nous seront toujours accordés par notre Père des cieux. Mais ne rêvons pas. Ce désir n’est pas toujours le nôtre ni celui de nos proches. Bien souvent nous sommes divisés entre la volonté de rejoindre l’autre et celle de nous replier sur nous-mêmes ou de vouloir assujettir l’autre à notre propre volonté. C’est cela le péché. « Si ton frère a commis un péché contre toi… », dit Jésus. Ne faisons pas comme s’il n’y avait, au cœur de nos relations, que le désir de vivre en alliance ou en fraternité. Le pire serait de nous boucher les yeux pour vivre soi-disant en paix et d’éviter ainsi les difficultés de la relation. « Prenez garde de vous laisser gagner par je ne sais quelle bienveillance niaise qui amollit le cœur et fausse l'esprit », écrit Georges Bernanos dans Le Dialogue des Carmélites.

La rencontre peut être blessante, dit Jésus. Et il nous donne le chemin pour tenter jusqu’au bout de la sauver. D’abord il convient de dire à celui qui nous a meurtri ce que nous lui reprochons, de le lui dire à lui tout seul sans chercher de soutien extérieur. Nous lui permettons de reconnaître ses torts sans être humilié en public. Si ça ne suffit pas, il faut faire appel à quelques amis proches qui pourront nous aider à lui faire entendre que son comportement tord ou blesse la relation. Si cela ne suffit pas encore, demandons l’aide du plus grand nombre : de « l’Église » ou de la « grande assemblée », selon les traductions. Il faut se battre jusqu’au bout pour sauver la relation.

Accepter un désaccord total

Mais il se peut que la relation ne soit pas sauvable, que celui qui est en tort ne veuille rien entendre. Il manifeste alors que son orgueil est plus fort que son désir de vivre en alliance. En fait son comportement révèle qu’il ne veut plus - ou ne voulait pas dès le départ - vivre en ami, en époux ou en frère. Celui-là, dit Jésus, « considère-le comme un païen et un publicain ». Un païen c’est-à-dire un idolâtre, celui qui prétend adorer Dieu mais en vérité n’adore que lui-même. Un publicain, celui qui n’appartient pas au peuple de l’alliance.

« Frères, écrit saint Paul, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. » Celui qui fait croire aux autres qu’il les aime pour mieux les réduire en esclavage, n’accomplit pas la volonté de Dieu. Il a beau se dire croyant, son comportement manifeste qu’il ne désire pas vivre en frère mais en dominateur. Il faut alors s’en séparer faute de quoi il risque de nous tuer et avec nous tout notre entourage.

Chercher à vivre en alliance avec quelqu’un c’est aussi parfois accepter de s’être trompé sur le désir du partenaire. Il s’agit alors de s’en délier pour pouvoir lier des alliances nouvelles entre nous et avec le Père des cieux : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel et ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » A celui qui désire vivre en alliance, Dieu donnera des occasions nouvelles de vivre avec quelqu’un dont le désir sera de voyager et de se reposer ensemble !

Christine Fontaine


« Tu auras gagné ton frère »

Le chemin du salut

Nous connaissons tous le roman de Dostoïevski, « Crime et Châtiment ». Il illustre assez bien l’évangile de ce jour. Un jeune intellectuel pauvre et sans avenir, Raskolinikov, se prend pour un surhomme, au-dessus des lois. Il assassine une usurière qui exploite les miséreux et se voit contraint de tuer en même temps une vieille femme innocente. Voilà que ce personnage rongé par le remords et ravagé par la peur d’être découvert en vient à rencontrer une pauvresse, Sonia, une pécheresse publique contrainte par son entourage à se prostituer. Rien de vicieux dans sa démarche ; au contraire elle se soumet à la volonté d’autrui sans perdre la foi d’une manière telle que le romancier en fait une figure de sainteté. Raskolnikov lui fait l’aveu de son crime. La jeune femme se met alors à sangloter, devinant la souffrance de celui qui vient de s’ouvrir à elle. Elle le presse d’aller se dénoncer pour sortir de sa prison intérieure ; « Vous vous êtes éloigné de Dieu, lui dit-elle ». Il s’agit de s’en rapprocher. Raskolinikov sera envoyé au bagne ; Sonia l’accompagnera ; lui et ses compagnons de malheur. Ils vivront une sorte de fraternité qui s’avèrera le chemin du salut et ramènera cet athée nihiliste vers le Dieu dont il s’était écarté.

N’ayons pas peur de parler

« Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère ». On peut se contenter d’une lecture moraliste de ces paroles et parler de « correction fraternelle » : nous avons à nous aider les uns les autres à vivre « comme il faut ». Il est vrai que nous avons besoin d’être aidés et éclairés. N’ayons pas peur de parler lorsque l’Eglise se tait devant des comportements qui entraînent la violence. N’ayons pas peur d’écouter ceux qui tentent de nous reprocher tel ou tel comportement. Ils ont tort, peut-être, mais n’écartons pas les questions qui nous sont posées : elles nous conduisent à nous interroger sur la volonté du Père à notre égard.

N’en restons pas à cette lecture moralisante. Elle ne correspond pas à l’attitude de Jésus. Il se moque de ce Pharisien priant dans la synagogue, à côté du publicain prostré à ses côtés ; personne n’avait besoin de s’approcher de ce juif particulièrement honnête pour lui montrer quelque faute : il était irréprochable. Pourtant Jésus ne le considérait pas comme un juste.

Gagner ce qui était perdu

Sans doute pour comprendre les propos de Jésus, faut-il s’arrêter sur le mot « gagner» qui signifie le contraire de « perdre » : « Tu auras gagné ton frère ! » Autrement du « tu auras retrouvé ton frère ; il te sera rendu, donné. » Lorsque le Fils prodigue de la parabole retourne à la maison, la parole du Père ne consiste pas à lui faire le moindre reproche mais à s’s’exclamer : « il était perdu ; il est retrouvé ». Le drame d’un pécheur est peut-être moins le fait d’avoir transgressé un commandement que de s’exclure de la communauté de ceux qui l’aiment. S’exclure consiste peut-être à mentir, à se mentir. A se montrer autre qu’on n’est : « Montre-lui sa faute ». Que chacun accepte de reconnaître sa faiblesse ; il fait partie des pécheurs, pourquoi le cacher ? « Paraître » faire partie des gens « comme il faut », alors qu’en secret on n’est guère qu’un coquin, c’est se mettre en-dehors de ceux que Jésus vient rejoindre (« Je suis venu sauver ce qui était perdu »).

Vivre en Eglise

« Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul, et montre-lui sa faute ». En réalité ce conseil de Jésus concerne la façon de vivre en Eglise. Les prescriptions que nous lisons aujourd’hui suivent immédiatement la recherche de la brebis égarée. Qu’est-ce que l’Eglise ? Non pas le regroupement des gens vertueux mais celui de ceux qui sont rejoints par Jésus et qui désirent être rejoints par Lui. Mais n’y a –t-il pas des limites à cette quête du pécheur qui s’enferme dans son mensonge ? Certes, il y a des limites, mais ces limites sont à franchir : « S’il refuse d’écouter même la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain ». Quelle tristesse de songer qu’on s’appuie sur cette phrase pour excommunier ceux dont le comportement ou la pensée déplaît à l’autorité ! Publicains et pécheurs ne sont-ils pas, à en croire la démarche de Jésus, ceux dont il convient de se faire proches, les préférés de Jésus !

Les catholiques ont beaucoup souffert, ces dernières années, en découvrant le nombre d’enfants et de jeunes, victimes de prêtres, d’évêques ou de fondateurs d’ordre. Pendant des années la faute de ces hommes a été cachée. En fin de compte, la société aura « montré leurs fautes » et le monde a eu raison de s’indigner. Tout chrétien sensé, bien sûr, a partagé les mêmes sentiments. Que la faute apparaisse est, nul doute, un progrès. La justice humaine a suivi son cours : tant mieux ! Baptisés, d’une certaine façon, il ne nous est pas possible de pardonner. Tout comme Sonia apprenant le crime de Raskolinov, nous n’avons plus qu’à pleurer ! Mais si notre cœur condamne ces pécheurs, Dieu est plus grand que notre cœur. Tout impardonnables qu’ils soient humainement, nous avons à en faire des frères, à marcher avec eux sur le chemin du salut.

Michel Jondot

Le dur chemin de la fraternité

Eviter les affrontements !

« Encore une fois, je vous le dis : si deux d’entre vous se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. » Jésus insiste, encore une fois il nous le dit…Il sait bien que nous ne le croyons pas vraiment ! Il sait bien que nous pensons nous être si souvent mis d’accord pour demander et n’avoir rien obtenu. Encore une fois, je vous le dis, répète Jésus si vous n’obtenez pas ce que vous demandez c’est que vous ne vous êtes jamais mis d’accord entre vous, pas même à deux !

Nos accords sont de surface et Jésus connaît nos divisions internes. Nous prétendons être réunis en son nom mais notre prétendue communion cache tant de divisions. Nous sommes indifférents voire hostiles les uns aux autres. Nous cachons notre indifférence et cette hostilité en leur donnant l’apparence de la vertu. Nous appelons notre indifférence du nom de tolérance ; et nous tolérons tout : si un chrétien de notre communauté fait fausse route – s’il commet un péché - nous prétendons qu’il a peut-être des raisons pour agir ainsi et nous ne cherchons surtout pas à connaître ses raisons ! Nous ne voulons pas voir l’erreur d’un frère parce que nous n’avons pas souci de ce frère. Qu’il tombe… peu importe. Nous cachons notre hostilité à l’égard d’un chrétien en fuyant sa compagnie ; nous ne risquons pas de connaître des divisions : nous nous protégeons en évitant les affrontements. Nous sommes profondément divisés et Jésus veut nous forcer à le reconnaître : encore une fois, il nous le dit.

Un frère à qui parler !

« Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul et montre-lui sa faute. » Il est beaucoup plus facile lorsqu’un frère commet un péché d’en parler avec d’autres en son absence que d’aller le trouver seul à seul. Il faut vraiment que l’autre soit un frère pour qu’on ose aller le voir et lui montrer son erreur. Il faut vraiment que celui qui va vers un frère pour lui révéler son erreur soit lui-même fermement maintenu dans la fraternité ; car l’autre, à moins qu’il ne soit déjà un saint, va se défendre, du moins en un premier temps ; il ne va pas forcément accepter d’emblée de reconnaître son tort et il va agresser celui qui vient le trouver.

« S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou eux personnes afin que l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. » Jésus sait que celui qui est en tort ne le reconnaîtra pas forcément du premier coup. Et Jésus demande de persévérer en donnant davantage de force à la parole pour que celui qui est dans le péché en vienne à pouvoir écouter. Il faut vraiment que l’autre soit un frère pour parler de son comportement à deux ou trois, non pour colporter des ragots, mais pour aider celui qui est en tort. Il faut vraiment que l’autre soit un frère pour retourner lui parler avec deux ou trois autres, non comme celui qui insiste parce qu’il est vexé d’avoir été éconduit, mais comme celui qui persiste à vouloir le bonheur de l’autre.

« S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise. » Il faut vraiment que l’autre soit un frère pour attendre si longtemps avant de parler de son erreur à tout le monde. La plupart du temps, dans nos assemblées, on préfère ameuter la communauté et parler derrière le dos de la personne concernée !

Ainsi se construit l’unité

« S’il refuse encore d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. »

Après toutes ces démarches, après avoir tout tenté dans un esprit fraternel et désintéressé, si celui qui est dans l’erreur n’écoute toujours pas, il faudra encore, au nom de ce même esprit, vivre la douleur d’une séparation. Car cet homme demeure un frère. Et c’est bien un frère que nous allons devoir considérer comme un étranger, et cela toujours pour son bonheur sans chercher en rien notre propre intérêt. Car il en va de la vie de ce frère et de sa vie non seulement sur la terre mais dans le ciel. Jésus nous demande d’exclure quelqu’un, de le considérer comme un païen pour que lui-même en vienne à redresser son comportement et à retrouver sa place dans la communauté. Il nous demande de ne pas céder à ce qui cause la perte d’un autre chrétien. Devenu païen et publicain de par son comportement, qu’il demeure celui qui pourra retrouver sa place dès l’instant où il aura compris son erreur car c’est pour les publicains et les païens que Dieu vient.

Ainsi se construit l’unité de l’Eglise. Elle se bâtit dans la souffrance ; elle nécessite lucidité et douceur, persévérance et patience. Elle ne peut s’établir que si l’on ne cherche en rien son propre intérêt. Celui pour qui l’intérêt et le bonheur de l’autre sont tellement importants qu’il accepte les démarches, les coups, l’incompréhension pour délivrer un frère de son péché, celui-là construit l’unité de l’Eglise. Celui qui accepte aussi qu’on fasse pour lui ce qu’il ferait pour un autre et consent à être du côté des pécheurs que l’on vient trouver, celui-là aussi construit l’unité de l’Eglise

Christine Fontaine