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5ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 5, 1-11

Un jour, Jésus se trouvait sur le bord du lac de Génésareth ; la foule se pressait autour de lui pour écouter la parole de Dieu. Il vit deux barques amarrées au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus monta dans une des barques, qui appartenait à Simon, et lui demanda de s'éloigner un peu du rivage. Puis il s'assit et, de la barque, il enseignait la foule. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson. » Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets. » Ils le firent, et ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. Ils firent signe à leurs compagnons de l'autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu'elles enfonçaient. À cette vue, Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. » L'effroi, en effet, l'avait saisi, lui et ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu'ils avaient prise ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, ses compagnons. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

Avance au large !
Christine Fontaine

Une pêche non miraculeuse
Michel Jondot


Avance au large !

« Pour toute la beauté
Jamais ne me perdrai
Mais bien pour un je ne sais quoi
Que l’on trouve par bonheur. »
Jean de la Croix

Des soucis bien humains

Une foule se presse autour de Jésus. Que leur dit-il pour qu’ils soient si nombreux à être venu vers lui ? En fait, nous n’en savons rien. L’Evangile se contente de nous dire qu’ils écoutaient la parole de Dieu sans nous en préciser le contenu. Ces hommes et ces femmes venus de partout entendent un « je ne sais quoi » qu’ils ont trouvé par bonheur !

Simon-Pierre, Jacques et Jean – au début de la scène – ne sont pas du tout sensibles à ce « je ne sais quoi » qui attire les foules. Ils ont travaillé toute la nuit sans rien prendre. Il leur reste à nettoyer les filets de la vase et de toutes les scories. Qu’ont-ils en tête qui les rende insensibles à ce qui se passe autour d’eux ? Probablement de la déception, le poids de cette grande fatigue que l’on éprouve de s’être donné de la peine en vain, le fait aussi peut-être de ne pas avoir la nourriture ou l’argent nécessaires à leur famille… Ils ont des soucis bien humains… trop humains ? Mais est-il possible de reprocher à des hommes d’avoir de simples soucis humains ?

D’ailleurs Jésus ne leur reproche rien. Simplement il va vers eux pour leur demander comme un service de monter dans l’une de leurs barques afin que sa parole ne soit pas étouffée par la foule qui le presse. Par le fait même il se rapproche d’eux. Il s’assied dans leur barque mais, sans que Simon, Jacques ou Jean en aient conscience, c’est lui qui les embarque dans une étrange aventure.

Une réponse à leurs soucis

Quand il eut fini de parler à la foule, Jésus dit à Simon : « Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson. » Jésus rejoint ces hommes dans leurs préoccupations bien humaines. Pourquoi Simon a-t-il consenti à faire ce que Jésus lui demandait ? Parce qu’il croyait que Jésus allait faire un miracle et que la pêche cette fois serait fructueuse ? Il semble bien qu’il en doutait en faisant remarquer à Jésus qu’ils avaient travaillé toute la nuit sans rien prendre. Alors ne serait-ce pas pour un « je ne sais quoi » qui passe par Jésus et qui le pousse à faire quand même ce à quoi il ne croit guère.

Et voici que la pêche est miraculeuse au point que les deux barques croulent sous le poids du poisson. Simon et ses compagnons sont dépassés ! Ils obtiennent en un seul coup de filet plus que ce qu’ils pouvaient imaginer trouver au bout d’un mois de travail ! Du coup, Simon-Pierre est saisi d’effroi devant la puissance de Jésus… Qui est-il cet homme par qui l’impossible devient possible ? Il est pour Pierre un « je ne sais qui » et il en est totalement dépassé.

Un immense désir

Mais nous ne sommes pas au bout de l’aventure car la quantité de poissons n’est pas le vrai miracle.
Le vrai miracle c’est que ces hommes qui – au début du récit - n’écoutaient pas Jésus tant ils étaient préoccupés par leur pêche infructueuse, à la fin du récit oublient le produit de la pêche miraculeuse sur la berge : « Laissant tout, ils le suivirent… » Jésus, les rejoignant dans leurs préoccupations humaines, leur fait découvrir que leur véritable désir n’était pas de gagner beaucoup de poissons ou d’argent. Désormais, pour toute la beauté du monde – ou pour toute sa richesse – jamais ils ne se perdront mais bien pour un je ne sais quoi qu’ils ont trouvé par bonheur !

« Désormais, dit Jésus à Simon, ce sont des hommes que tu prendras ! » Il les prendra comme il a lui-même été pris. Non en leur demandant d’abandonner leurs soucis humains. Non en leur proclamant un Dieu exigeant tout de l’homme mais un Dieu qui rejoint chacun dans ses soucis les plus quotidiens et leur permet de découvrir que leur vrai désir ne se réduit pas à cela. Que par-delà l’objet de leur désir, ils sont à la recherche de ce « je ne sais quoi que l’on trouve par bonheur ».

Notre Dieu – par Jésus-Christ - nous propose à chacun comme à Pierre, Jacques et Jean d’avancer au large, d’élargir notre désir de bonheur aux dimensions du sien. Il n’exige rien des hommes. Il n’est pas le roi des moralisateurs. Il propose de chercher je ne sais qui et de trouver je ne sais quoi que l’on ne voudrait plus quitter pour tout l’or du monde tant il nous offre le bonheur de vivre fût-ce au plus noir de la nuit !

Christine Fontaine

Une pêche non miraculeuse

L’humanité de Jésus

D’expérience, chacun sait que la vie serait moins humaine si l’on n’avait la possibilité de se tourner vers quelqu’un dont on sait qu’il partagera nos joies et nos peines. La vie serait moins humaine également si nous- mêmes nous ne souffrions des épreuves d’un ami, d’un conjoint, d’un fils ou d’une fille et si nous ne nous réjouissions de leur bonheur. On est vraiment humain lorsqu’on a prise les uns sur les autres, lorsqu’on est touché les uns par les autres.

On oublie trop souvent que personne n’avait été, n’aura jamais été plus humain que Jésus. Lorsqu’on lit ce récit on fait de lui une sorte de personnage féérique qui, d’un coup de baguette magique, remplit de poissons le bateau de ces marins pêcheurs. Il leur en met plein la vue pour mieux les récupérer et les embrigader à sa suite (« Laissant tout ils le suivirent »). On serait tenté de dire : « Quel manipulateur ! ».

Miracle ou coïncidence ?

Ce qui me frappe, c’est que Jésus est pressé par une foule à qui il parle. On ne nous dit rien de l’effet produit par ses discours sur ces Galiléens qui l’entourent. A-t-il réussi à leur transmettre ses convictions, son message des Béatitudes ? Leur a-t-il fait comprendre où était ce Royaume qu’il vient annoncer ? Si sa parole était aussi efficace qu’on semble le penser lorsqu’on s’en tient à l’effet produit sur Simon, pourquoi n’a-t-on rien à nous dire sur les transformations produites chez ces milliers d’hommes et de femmes qui s’étaient déplacés pour prêter l’oreille à ses propos. Rien de spectaculaire ne s’est produit.

En réalité, lorsqu’on lit la scène, il faut bien distinguer deux types de personnages face à Jésus. Ceux qui sont venus à lui mais qui restent à distance et ceux que les contraintes de la vie et du métier ont conduits là ; ils sont tout près et Jésus s’adresse personnellement à eux ; il formule une demande à l’un d’entre eux ; « prête-moi ta barque et éloigne-toi un peu du rivage pour que ma voix ait assez de recul et puisse porter ». Mais Jésus n’est pas seulement le Prophète qui a pour mission d’annoncer le Royaume de Dieu. Il est le Galiléen qui, le plus humainement du monde, s’intéresse aux déboires de son compatriote à côté de lui, à la peine de celui qu’il n’est pas venu chercher (« Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ! »). C’est sans doute par compassion qu’il dit à ce compagnon de hasard : « Ne désespère pas ; essaie encore une fois ; jette ton filet de ce côté ! ». Le filet est plein à craquer. Miracle ou coïncidence heureuse ? Le texte ne le dit pas explicitement !

Jamais trop humain

En revanche, ce qui me semble évident, c’est la prise de conscience de Jésus. Aux réactions de Simon, il voit qu’en se faisant proche des autres, en écoutant la peine les uns des autres, on change la couleur de la vie. L’émerveillement de Simon, de Jacques et de Jean lui ouvre les yeux : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». On manipule ces paroles pour faire du recrutement, engager les gens à entrer dans les séminaires ou les monastères. Il s’agit de faire grossir le troupeau. Comme il est dangereux ce verbe « prendre ». L’Eglise risque parfois de se servir des mots de Jésus, en espérant qu’ils seront nombreux à « se laisser prendre » dans les rets de l’Eglise. Cela ne peut pas être le sens des paroles de Jésus. « Ce sont des hommes que tu prendras » : entendons : « Désormais tu auras prise en humanité ; tu te laisseras toucher par l’humanité de ceux que tu croiseras, par leurs peines et leurs joies ; désormais tu vivras en frère ». Charles de Foucauld avait bien compris le message. « Touché » (un peu comme on le dit dans le langage de la pêche) par le message de Jésus, l’essentiel pour lui est de devenir « le frère universel » !

Certes, Simon-Pierre, Jacques et Jean suivirent Jésus. Ont-ils vraiment quitté leurs filets ? Rien n’est moins sûr. Au lendemain de la Résurrection, ils sont encore à la peine sur le lac de Tibériade où Jésus les attend le plus humainement du monde. La Résurrection n’avait pas abîmé son humanité : il leur prépare un feu pour qu’ils puissent se réchauffer et il leur fait griller du poisson pour qu’ils puissent se restaurer au terme d’une nuit de travail. A coup sûr, Simon-Pierre, Jacques et Jean, suivant Jésus, ont compris ce que voulait dire « avoir prise en humanité ». Ils ont vu leur maître face au lépreux, à l’aveugle, au paralytique, à la famille en deuil. Il s’est laissé « toucher » par les publicains et les exclus de toutes sortes. Il s’est laissé toucher de tellement près qu’il fut blessé par ceux qui préfèrent prendre les hommes, les prendre au piège, plutôt que de se laisser toucher par leurs appels. Blessé à mort !

Quand le sel s’affadit

Simon-Pierre et les autres ont suivi, tant bien que mal. Ils se sont laissé toucher à leur tour devant leur propre fragilité humaine (qu’on songe aux larmes de l’apôtre à l’heure où le coq a chanté !), devant la fragilité des autres : le boiteux devant la « Belle Porte du Temple », par exemple. A la suite de Jésus, ils se sont laissé broyer par la machine infernale des institutions humaines comme Jésus par celles de son temps !

L’Eglise est née à leur suite. Dans les années 60, elle a dit d’elle-même qu’elle était « experte en humanité ». Cela a fait rire bien des hommes et des femmes. Sans doute le sel s’est affadi, dirait Jésus. Il n’est pas perdu et chacun des baptisés peut à sa façon rendre à l’humanité quelque chose de sa saveur. A l’heure de la mondialisation, la communication humaine s’amplifie et pourtant se coupe de la réalité quotidienne où le chômage, les inégalités, la rivalité, les crises financières, la présence des étrangers conduisent au repli. Nos mains peuvent s’ouvrir, lâcher les filets dans lesquels nous nous laissons prendre. Les mains peuvent s’ouvrir et se tendre pour se faire proche de celui et de ceux que l’histoire place sous nos pas. Leur rencontre est le rendez-vous que Dieu nous donne !

Michel Jondot