Page d'accueil Nouveautés Sommaire Auteurs
Retour à "Santé, handicap..." Contact - Inscription à la newsletter - Rechercher dans le site

Pensées « brouillonnes »
d’un médecin au cœur de la crise
François Larue


Les lignes qui suivent expriment ce que je ressens. Je n’ai aucune légitimité pour parler au nom des autres. Ce sont des réflexions « à chaud » au cours d’une crise inédite, où chacun se sent menacé et à l’issue de laquelle la vie devrait être différente.

François Larue est responsable de services dans un hôpital de la région parisienne. Il est aussi membre de l’équipe animatrice de « Dieu maintenant ».

(0) Commentaires et débats

Fatigue :
Ça dure depuis des semaines. D’abord, il y a l’annonce des évènements à venir. Puis la préparation, l’attente de la « vague », sorte de veillée d’arme. La tension est palpable. Puis la vague arrive, à peine croyable pas sa brutalité, la violence des situations, des décisions à prendre dans l’urgence. La vague se poursuit. Nul ne sait quand elle commencera à décroitre. On nous annonce le pic dans quelques jours…. pic toujours en attente. L’éclaircie est probable. Pas encore en vue. Il faut tenir. La fatigue est bien présente, physique et psychique. D’autres, plus au front que moi, sont franchement épuisés. Tenir !

La foule :
J’ai toujours eu des réserves vis-à-vis de la foule. Je les conserve. Comme tous, j’ai apprécié les applaudissements aux balcons le soir en soutien aux personnels de santé. Les premiers jours… désormais je m’interroge : que signifient-ils ? De la solidarité sans doute. Seulement ? Difficile à croire. N’y aurait-il pas une part d’angoisse personnelle et l’espoir que les soignants seront bien présents le jour où on aura besoin d’eux ? N’est-ce pas une façon de reconstituer des groupes dans lesquels on se sent au chaud dans une période où le confinement confronte chacun à lui-même ? Les premiers signes d’hostilité à l’égard des soignants sont déjà visibles. Ne demande-t-on pas à certains de déménager car ils seraient susceptibles de transmettre le virus ? Il y a quelques années, après les attentats meurtriers, les forces de l’ordre étaient encensées. Renaud « avait embrassé un flic ». Peu de temps après au cours de manifestations contestables ils étaient jetés à terre, roués de coups.

L’inquiétude :
Au début, je ne ressens aucune crainte. Il y a comme un sentiment de fatalisme. Je peux tomber malade, mourir en quelques jours. Je me sens détaché. Je m’en étonne et l’exprime autour de moi. Des drames personnels peuvent-ils contribuer à ce détachement ? Je retiens provisoirement cette hypothèse. Puis le désir de vie revient et avec lui la crainte de la perdre. Mon état antérieur était probablement de la sidération ou ce que les psychologues appellent un mécanisme de défense. Désormais je me sens et j’apparais sans doute moins fort. Je suis simplement plus humain.

Les équipes :
Je suis responsable de services. Avec les autres cadres de services, nous accompagnons les équipes. Nous devons être présents, tout le temps, fixer un cap, rassurer dans un environnement qui ne s’y prête pas. En tant que chef de service, on nous demande depuis quelques années d’être des managers. Je déteste ce mot. Je ne suis définitivement pas un manager mais un responsable d’équipe qui porte un regard clinique et, j’espère, bienveillant sur les inquiétudes et les comportements de chacun.

La rage :
Nous manquons, ou risquons de manquer de tout. Tout le monde connaît le cruel déficit en solutés hydro-alcoolique, masques et autres systèmes de protection. Chacun, devenu expert en quelques heures, évoque les incompétences à la tête du pays, oubliant un peu vite que les pouvoirs en place, toutes tendances confondues sont allés dans le même sens depuis une dizaine d’années.

Toute autre est la réflexion sur les médicaments. On risque de ne plus disposer de médicaments de réanimation voire de sédatifs pour endormir les patients asphyxiques qui ne peuvent accéder à un service de réanimation. Qu’on ne nous nous dise pas que ce n’était pas prévisible ! Combien de patients souffrant de pathologies chroniques doivent régulièrement faire face à des ruptures de stocks pour des médicaments courants et ce depuis des années ? Lorsqu’il y a quelques jours on nous a fait part d’une pénurie médicamenteuse à venir, j’ai été envahi par une colère qui a bien du mal à se calmer !

Les questions :
Des questions éthiques se posent en urgence. Pour les patients qui s’aggravent, les places de réanimation vont manquer. Il faut donc les réserver à ceux qui ont le plus de chances de guérir. On imagine la complexité de telles décisions. Quand c’est difficile, on doit réfléchir à plusieurs. Nous avons donc mis en place des réunions éthiques quotidiennes regroupant dix à quinze personnes au cours desquelles sont discutés les cas de tous les patients COVID admis dans l’hôpital depuis la veille. Pour certains, la décision est prise de ne pas les transférer en réanimation en cas d’aggravation, ce qui peut constituer un véritable arrêt de mort. Je m’interroge. Que faisons-nous ? Où est l’humanité ? Rationnellement, notre démarche est cohérente et justifiée. Mais quel poids porterons-nous individuellement à distance de cette crise ?

Le poids particulier du confinement pour certains :
Les visites dans les hôpitaux sont interdites depuis des semaines sauf dans le cas particulier des personnes en fin de vie. Dans ce cas, on autorise dans certains établissements une visite par patient et par jour avec des règles d’hygiène et de prévention strictes.

Certains patients vont mourir. Les proches devront alors faire face à la douleur du deuil aggravée par le poids, insupportable pour certains, de l’isolement. Les risques de deuils particulièrement difficiles voire pathologiques sont augmentés. Les psychologues de l’hôpital mettent en place des appels téléphoniques réguliers pour y faire face.

Le poids du confinement est également bien lourd pour d’autres patients inquiets, qui ne souffrent pas de COVID mais sont bel et bien malades. Ils n’ont pas disparu depuis l’épidémie et des contacts téléphoniques leur sont également bien utiles.

L’horreur !
On apprend qu’une pharmacienne en région parisienne a été condamnée pour avoir vendu à des particuliers, probablement au prix fort, des masques destinés aux professionnels de santé. Il y a 80 ans, on l’aurait imaginé vendre des jambons à prix d’or !

La lassitude :
L’hôpital public est en difficulté depuis longtemps et bien plus encore maintenant. C’est évident. Pourtant, les professionnels de santé qui ont un autre mode d’exercice ou travaillent dans d’autres types de structures sont las de ce discours qui se limite à l’hôpital public alors qu’il concerne l’ensemble du monde de la santé. En ce moment, les remerciements de nos gouvernants sont unanimes et destinés à tous. Mais ça ressemble fort à un discours de circonstance. Les libéraux, quand on en trouve encore (pénurie médicale entretenue par un inepte numerus clausus) et qui constituaient la base (peu couteuse) de notre système de santé n’ont même pas les moyens de se protéger alors qu’ils sont en première ligne. Les pouvoirs publics encouragent depuis des décennies des établissements publics et/ou de grande taille. Je suis convaincu que c’est une erreur. Les établissements de taille moyenne et, pour certains, non publics, fonctionnent parfois beaucoup mieux. Je travaille dans un établissement qui sans être public participe au service public. La qualité des soins y est supérieure à tout ce que j’ai vu au cours de ma carrière. La considération dont il bénéficie est pourtant bien faible et, malgré les discours actuels, son avenir reste menacé.

Le frisson :
Lors d’une récente réunion éthique quotidienne, j’apprends que dans certains établissements, on n’admet plus en réanimation des patients de plus de 60 ans. Mon cœur se met à battre plus fort. J’ai 61 ans …

Plus tard dans la journée, on m’informe qu’une réflexion est en cours pour faire face au nombre de décès. Où mettre les corps pour libérer des chambres en attendant les pompes funèbres. Mon cœur se met à battre un peu plus vite à nouveau…

Le repos…
Aujourd’hui, c’est samedi. Je décide de lever le pied ce week-end. Ça semble possible. Mais cette épidémie ne me quitte pas, des réflexions me viennent et j’ai envie de les partager.

François Larue, samedi 4 avril 2020