Un seul corps avec Jésus
Joseph Moingt

(pour le jour de Pâques)

" Croire au Dieu qui vient ", tel est le titre d'un récent livre de théologie du Père Joseph Moingt, un ami de " Dieu maintenant ". Livre impressionnant : plus de 600 pages. Ce n'est pas seulement l’œuvre d'un savant. Il côtoie dans de nombreux colloques des chrétiens ordinaires dont il entend les interrogations. Il sait que la Résurrection pose des questions troublantes à bien des baptisés. C'est pourquoi la fête de Pâques était l'occasion de l'interroger.

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Des croyances s’effondrent

Question : « Croire au Dieu qui vient ». Etant donné le nombre de sessions que tu animes et les questions qui te sont posées, j’imagine, en voyant le titre de cet énorme ouvrage, que tu réponds aux chrétiens qui s’interrogent devant les affirmations qui remettent en cause la Résurrection.

Réponse de Joseph Moingt : Je répondrai d’abord que désormais j’écris de moins en moins pour les autres mais pour moi.

Je ne prétends pas reconstruire un système de la foi. J’essaie de reconstruire ma foi personnelle. Mais je sais que, par les rencontres nombreuses que j’ai eues, les questions que je me pose sont aussi des questions qui se posent. Il est vrai qu’étant donné mon métier de théologien, les miennes sont plus appuyées sur des documents.

Je pense que tous les chrétiens auraient besoin de reconstruire la foi. Beaucoup d’entre eux ont eu la foi qu’ils ont apprise et que l’Institution imposait. Mais ce sont des croyances qui s’effondrent et ils doivent se rebâtir à partir de leur système de pensée. La foi n’est pas quelque chose qui surplombe notre vie quotidienne ; elle prend racines dans notre propre vie. Ce qu’on souffre, ce qu’on fait, ce qu’on voudrait obtenir, tel est le terrain où doit s’exercer notre foi.

Le mot « salut », s’il ne concerne pas la vie d’aujourd’hui, ne nous dira rien. Ce n’est pas un salut qui nous sauvera plus tard ou qui sera la récompense de notre foi. Nous aurons part au salut éternel si nous croyons au salut auquel nous pouvons coopérer chaque jour, en ce monde, avec la grâce de Dieu.

Le salut

Qu’entends-tu par ce mot « salut » ?

Le salut se résume dans les deux commandements nouveaux : « aimez vos ennemis », « aimez-vous les uns les autres ». Il n’est même pas question d’aimer Dieu. Nous aimons Dieu dans les autres. Nous aimons Dieu si nous pardonnons à nos ennemis comme Dieu nous pardonne. Cela, c’est l’ancrage du salut, le terrain où s’exerce la foi. Mais j’y insiste, le salut s’exerce dans le quotidien et non dans le mystère. A partir de cette conviction, j’ai dû reconstruire ma foi par moi-même, pour moi-même. A partir de l’Evangile.

Foi ou religion ?

A Pâques, les baptisés renouvellent leur Profession de foi. Tu opposes ce mot à celui de « religion ». Peux-tu nous préciser la distinction que tu fais ?

La religion est un besoin de la société (peut-être plus maintenant : on risque de voir ce que devient une société sans religion). La foi est longtemps restée dans l’humanité à l’état de « croyance ».

Mais à partir de l’Incarnation nous avons vu de quoi Dieu est capable. Qu’est-ce qu’un Dieu peut nous inspirer ? Que peut-il nous suggérer après la mise en Croix? A partir de l’Incarnation, la religion, me semble-t-il, a commencé à refluer. Jésus, le Dieu fait homme, est mort, rejeté par la religion. C’est pourquoi la foi ne peut pas se réduire à un système religieux. Elle peut, jusqu’à un certain point, le soutenir. Mais le système religieux comme tel ne soutient pas la foi. Il l’impose. Quand les gens se rebellent, ils sont capables de se passer de l’institution religieuse ; la religion ne peut plus rien leur dire. C’est le drame. On voudrait essayer de reconstruire la foi à partir de la religion. Ce n’est pas possible. C’est l’inverse.

Je pense que la foi se reconstruit en nous à partir d’une double vision sur Jésus en croix et sur le pauvre qui est là (le sans-papiers, le sans abri, celui qui va être torturé et exécuté). La question de la foi se joue là. La possibilité elle-même de croire et de la vérité se trouve en ce point. La foi n’est pas vraie si elle ne rejoint pas l’image de Jésus sur la Croix et l’image du maltraité.

Croix et résurrection

En t’appuyant sur Saint Paul, tu affirmes qu’on doit réfléchir sur la Croix pour en venir à parler de Jésus. Peux-tu préciser ?

Paul a commencé à prêcher avec une théologie de la Résurrection. Il s’est rendu compte ensuite qu’il fallait revenir à la Croix. C’est à partir de là qu’on a pu dire : « Vous êtes déjà ressuscités ! » Mais cela ne peut se dire que si l’on accepte d’entendre « sur la croix ». En 1 Cor, alors qu’il enseignait depuis plus de 10 ans, il affirme : « Je ne veux plus connaître parmi vous que Jésus crucifié. » La Résurrection doit commencer à la Croix. Quand les Corinthiens demandent à Paul : « Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? Est-ce qu’on va ressusciter avec nos jambes et nos bras ? », il leur répond qu’il faut d’abord que notre corps dépose la corruptibilité. « On est semé dans la corruptibilité, on ressuscite dans l’incorruptibilité. » (15,42)

La Résurrection n’est pas d’abord une affaire matérielle. C’est le péché qui nous empêche de ressusciter, c’est-à-dire l’égoïsme profond, la fermeture à l’autre. Tout le christianisme est cela avant d’être une religion. Ce regard sur l’autre qui est si frappant, c’est celui de Jésus. Il regarde les femmes. Il regarde les enfants. Il regarde la Cananéenne. Il regarde les pécheurs. C’est dans ce regard sur l’autre que nous pouvons appréhender le Tout-Autre. Finalement la Transcendance monte de nous.

Qu’est-ce que la Transcendance ? Il y a un mot de Levinas : « Toute la Bible se résume dans le commandement ‘tu te dois à autrui’. » Quand Jésus dit : « Je vous enseigne un commandement nouveau », il ne dit pas que la foi en Dieu doit précéder. Quand St Jean qui commente abondamment ce précepte dit : « Quiconque aime est né de Dieu », il ne parle apparemment pas de la foi. La foi n’a rien de dogmatique. C’est peut-être l’erreur de l’Eglise catholique d’avoir enfermé la foi dans des dogmes.

La foi est aussi la capacité de l’universel. Ce que n’avait pas la conscience juive parce que la religion leur disait : « Nous avons le privilège de la promesse. » En fait, le privilège des juifs devient le privilège de tous. Il n’est pas question pour nous de les exclure de la nouvelle alliance. Ils s’en excluent eux-mêmes dans la mesure où ils en veulent le monopole. Les juifs du temps de Paul n’admettaient pas qu’on puisse baptiser quelqu’un sans le circoncire. Au regard des juifs, la circoncision était la condition pour entrer dans le Royaume de Dieu. Paul rétorquait que le baptême était la Profession de Foi au Christ crucifié et ressuscité.

Entrer dans la loi du frère

Qu’est-ce que ressusciter ?

En ressuscitant, nous devenons un seul corps avec le Christ. En devenant un seul corps avec Lui, nous faisons corps avec ceux qui souffrent, qui sont dans le besoin, qui ont besoin de soutien. Tout cela, bien sûr, dépasse les « offices » que nous pouvons avoir envers Dieu. Ressusciter c’est se soumettre à « la loi du frère » qu’on entend en soi.

Quelqu’un nous dit « tu » : cela ne vient pas de nous. L’amour qui est chanté par St Paul est tout-à-fait gratuit. Etre capable d’un acte gratuit, c’est cela faire corps avec Jésus. Notre résurrection se fait tous les jours. La résurrection c’est ce que nous recréons de nous-mêmes en nous donnant aux autres : tout ce qui est œuvre de liberté, œuvre d’amour.

On se construit ainsi notre corps spirituel. St Paul dit, parlant de la résurrection : « S’il y a un corps psychique, il y a aussi un corps spirituel. » Ainsi on devient membre du Christ dans la mesure où nous sommes membres les uns des autres. La résurrection consiste à entrer dans cette invisibilité de l’histoire faite justement par les relations fraternelles. Tout cela qui est en-dessous de la nature. Nous nous recréons hommes par nos relations fraternelles les uns avec les autres. Nous nous refaisons parce que nous n’existons pas seulement du fait de partager la même nature mais parce que nous sommes capables d’entrer en relations, de donner de notre personne, de donner de soi et de mourir pour quelqu’un.

Les apparitions du ressuscité

Ce que tu disais de la résurrection s’accompagne d’une lecture de l’Evangile et en particulier des manifestations de Jésus ressuscité. Certains sont troublés par le fait que tu sembles contester la réalité de ces manifestations.

J’ai dit là-dessus que la réalité des apparitions provenait des révélations : nous ne pourrions pas croire ni savoir que Jésus est ressuscité si quelqu’un ne nous en avait pas témoigné. A cet égard le témoignage des apôtres, qui nous est donné dans les récits des apparitions, appartient à la Révélation. Mais je parle de la réalité de la résurrection et non de ses modalités. Quand on cherche à reconstruire la suite du récit des apparitions, on s’aperçoit qu’elles se contredisent mutuellement. Par exemple, Marc écrit que les femmes étaient incapables de dire ce qu’elles avaient entendu. D’autres textes prétendent qu’elles ont parlé. En réalité, ressusciter c’est tenir compte des autres, se fondre dans l’humanité. La résurrection c’est lorsqu’entre nous on s’aime en son nom. C’est toute la tendresse de l’humanité sur laquelle nous pouvons nous reposer lorsque nous prenons le regard de Dieu. Je vois la foi en la résurrection dans cette tendresse que Dieu donne à vivre.

Joseph Moingt
Peintures de Dominique Penloup