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Vivre avec l'islam !
Christine Fontaine et Michel Jondot


L’islam fait beaucoup parler. Les responsables du pays mettent en place une Fondation pour faire face aux problèmes de société que suscite cette religion importante. Pour les chrétiens que nous sommes et pour tous ceux qui ne sont pas musulmans une question est posée : comment vivre avec l’islam ?

Rappel : Michel Jondot et Christine Fontaine sont membres de l'équipe animatrice "Dieu maintenant". Depuis 1987, Michel s'occupe des relations avec l'islam ; il a créé, avec des amis musulmans, une association "la maison islmo chrétienne" qui travaille dans la banlieue Nord de Paris, en particulier dans une cité à très forte population musulmane. Christine est vice présidente de cette association.

(4) Commentaires et débats

Des comportements étranges

Ne faut-il pas avouer que le comportement des musulmans est de plus en plus déconcertant ?

Il y a vingt ans le pays était stupéfait devant le comportement de deux adolescentes qui exigeaient qu’on les laisse se couvrir la tête. C’était au lycée de Creil. Aujourd’hui rares sont les musulmanes qui, quel que soit leur âge, ne sont pas voilées. Naguère la plupart des jeunes filles scolarisées en France ne se distinguaient pas de leurs camarades non-musulmanes. Aujourd’hui une gamine atteint à peine la puberté qu’elle se cache les cheveux dès qu’elle est sortie du collège. Il arrive de plus en plus souvent que des musulmanes se cachent des pieds à la tête, enveloppées de draps noirs. Parfois elles habillent de cette façon leurs petites filles de huit ou dix ans qui sont fières de ressembler à leur maman. Les hommes aussi se font remarquer par leurs tenues. Ils se laissent pousser la barbe et, dans certains quartiers de nos villes, ils se promènent en djellaba : les vendredis après-midi et les jours de l’Aïd les rues ressemblent davantage à celles de pays musulmans qu’européens
(1).

Dans les familles on veille à ce que les enfants respectent scrupuleusement les interdits de l’islam. Cela crée des difficultés avec les établissements scolaires : il faut s’assurer que les enfants, dans les cantines, ne mangent pas de nourriture illicite. Dans beaucoup de quartiers, les musulmans sont majoritaires. Les enfants non musulmans sont alors à rude épreuve : ils se sentent exclus du groupe ; il arrive même qu’ils se fassent traiter de « porcs » et soient considérés comme des « impies ».

La mixité n’est pas sans poser de problèmes. Certains musulmans s’arrangent pour que les filles ne suivent pas la classe à l’heure de la piscine et échappent aux voyages où elles risquent de côtoyer les garçons. A l’heure du mariage, bien sûr, les filles devront se garder de fréquenter des jeunes gens, surtout des non-musulmans : elles ne pourront épouser qu’un coreligionnaire. La relation de l’homme et de la femme est souvent étrangère à notre culture : pour un grand nombre de musulmans, même en se comportant d’une manière irréprochable, un homme ne peut rester seul avec une femme en un même lieu. Certains croient qu’ils commettraient aussi un péché s’ils se serraient la main même en public ! Des femmes refusent souvent de se faire soigner par un homme !

La vie proprement cultuelle, elle aussi, pose souvent problème. Dans les entreprises on exige parfois d’interrompre la tâche pour prier aux heures fixées ; on demande également d’avoir, pour ce faire, une salle adéquate et la possibilité de faire les ablutions prescrites. Avec le Ramadan, la vie est dure pour les collègues de travail. Le rendement, bien sûr, est ralenti quand on jeûne et l’entourage en subit forcément les conséquences. Beaucoup de médecins maghrébins sont recrutés dans les hôpitaux. Leurs malades seraient en danger si des confrères ne les remplaçaient.

L’islam fait peur

L’agacement qu’on peut éprouver fait place parfois à la peur. Les attentats des mois derniers n’ont rien à voir, c’est évident, avec les différents courants musulmans du pays. Après les événements du Bataclan, les principaux musulmans de France, par-delà leurs diversités, se sont réunis à l’Institut du Monde Arabe en présence de Monsieur Cazeneuve. Ils ont insisté avec raison pour demander à la population française de ne pas confondre la démarche des tueurs et le comportement des musulmans du pays. Manifestement le Ministre en était déjà persuadé. Il serait malhonnête, en effet, de faire la confusion. Reste pourtant que les cruels officiers de Daesh et les pacifiques mamans de banlieue qui se voilent affirment les uns comme les autres qu’ils agissent « au nom de l’islam ». Certes, le plus grand nombre des musulmans et des musulmanes de France sont pacifiques. Mais la propagande de l’Etat Islamique trouve un écho chez de jeunes musulmans de France qui en viennent à commettre les attentats que l’on sait. En juillet 2015, on comptait 1818 Français, hommes et femmes, musulmans de souche ou convertis, tous convaincus par les djihadistes qui savent utiliser Internet et les réseaux sociaux. Parmi eux 475 étaient en Syrie ou en Irak, 220 en étaient revenus, 321 étaient en transit pour aller en Syrie, 121 étaient morts, 608 préparaient leur départ, 2 étaient emprisonnés. A coup sûr ces chiffres sont dépassés tant est fulgurante la progression.

Face à l’agacement et à la peur, il convient d’être vigilants. La peur et l’agacement, souvent inévitables, peuvent conduire à l’islamophobie dont on ne sait où elle va. Méfions-nous ! On peut comprendre les mesures de sécurité prises par les responsables politiques mais on peut s’interroger. Celles-ci risquent d’être une façon de séduire un électorat inquiet quitte à masquer d’autres problèmes plus importants.

La tentation d’islamophobie

Les chrétiens ont à se situer. Il leur faut, bien sûr, résister à la tentation d’islamophobie. Comment ? Certains pensent que ces comportements, plutôt que nous agacer, devraient nous inciter à l’admiration : ces gestes déconcertants, nous dit-on, ne manifestent-ils pas la volonté de se soumettre à Dieu ? Certes nous nous devons de respecter la communauté musulmane, connaître sa religion et, dans une certaine mesure, l’aider à la pratiquer. Il importe, par exemple, qu’on intervienne avec eux auprès des pouvoirs publics quand une municipalité refuse la construction d’une mosquée : en tant que citoyens, les musulmans ont, en effet, les mêmes droits que les chrétiens. Mais nous devons reconnaître que leur chemin pour aller vers Dieu ne ressemble pas à celui que Jésus a indiqué. Rappelons-nous avec quel mordant il critiquait le vêtement des Pharisiens, leur manière de manger, leurs ablutions, leur jeûne, leur façon ostentatoire de prier. Rappelons-nous son entretien en seul à seul avec la Samaritaine, ses amitiés avec Marthe, Marie et tant d’autres. Quel contraste avec le comportement musulman ! Traiterons-nous pour autant le comportement des musulmans de pharisaïsme ? Souvenons-nous plutôt que cette tentation nous guette tous et que les apparences peuvent être bien trompeuses. Nous avons à tenter de comprendre leur propre cohérence plutôt que de la disqualifier d’emblée. Comprendre ne signifie pas approuver mais écouter avec un préjugé de bienveillance leur point de vue.

Un tragique malentendu

Une jolie parabole de Kierkegaard peut nous aider. Deux villages n’étaient séparés l’un de l’autre que par une forêt de sapins Un cirque vint donner une représentation dans l’un des deux. Au milieu du spectacle un incendie en vint à ravager les maisons. Sans prendre le temps de changer son accoutrement, un clown se précipita dans le village voisin pour avertir les habitants : le vent soufflait et les flammes, si l’on n’y prenait garde, allaient faire des ravages chez eux aussi. Dès qu’on le vit arriver au loin, on crut qu’il venait faire son numéro et on se mit à l’applaudir sans vouloir prêter l’oreille à ses propos. Devant leur incompréhension il tenta de crier plus fort en levant les bras mais plus s’agitait plus les villageois riaient, tant et si bien qu’on laissa le feu tout dévorer. Pour leur malheur, ils n’avaient pas su discerner que derrière la gesticulation du personnage une parole sérieuse leur était adressée.

Nous sommes, face aux musulmans de notre pays un peu comme ces personnages devant le clown de Kierkegaard. On se laisse prendre à la dimension spectaculaire de leurs comportements sans prendre garde qu’ils sont sans doute porteurs d’un appel. Un lourd malentendu s’insère peut-être entre eux et le reste de la population.

Quelques jours après les massacres du 14 juillet, quelques femmes musulmanes se firent remarquer sur les plages de Nice dans des tenues de bain extravagantes. Cet épisode aurait en soi été insignifiant s’il n’était venu s’ajouter à la longue liste des signes d’appartenance musulmane qui vont se multipliant. On peut regretter qu’il ait suscité tant d’émoi mais il était d’autant plus choquant qu’il se produisait dans une ville où, peu auparavant, un homme, au nom de l’islam, tuait 86 personnes et faisait 434 blessés. Les réactions d’indignation étaient prévisibles. En réalité elles manifestent qu’on ne sait pas entendre ce qui se dit à travers ces comportements qu’on qualifie d’ostentatoires. Une femme qui est autorisée par son expérience à parler a essayé de traduire. Il s’agit de Latifa Ibn Ziaten, d’origine magrébine. Son fils, un sous-officier parachutiste de l’armée française été tué par Mohammed Mera le 11 mars 2012. Plutôt que de s’enfermer dans le ressentiment, elle a fondé une association pour susciter dans l’Hexagone une manière de vivre fraternelle ; dans ce but, elle parcourt toute la France. C’est sans doute le souci de ce qu’on appelle « le vivre ensemble » qui a déclenché ses réactions face aux tollés suscités par le burkini. Interviewée par France Tv Info elle fait apparaître avec vigueur la volonté de liberté des femmes musulmanes dans la manière de se vêtir. Ne sont-elles pas dans un pays laïque où chacun est autorisé à se présenter comme il l’entend ? « Ne nous humiliez pas » disent nos compatriotes musulmans. « En France, les musulmans doivent constamment se justifier ? » Pourquoi ? Est-ce parce que le pays court un danger ? Mais « le danger, dit Latifa, n’est pas dans le voile. Le danger c’est la pauvreté morale, le manque d’éducation, le manque de respect. »

« Une culture du déchet »

Il faut reconnaître que les jeunes du monde musulman sont les laissés pour compte de la société : là, en effet, est le danger. Des psychologues se sont penchés sur le cas des frères Barkaoui, Khaled et Ibrahim. Ceux-ci s’étaient fait connaître le 13 novembre dernier en provoquant la mort de 30 personnes à Bruxelles. L’un et l’autre, deux ratés du système scolaire, avaient connu délinquance et prison. C’est lors de leur incarcération que, se convertissant à un islam radical, ils furent éblouis en entendant ceux qui leur affirmaient la miséricorde de Dieu : ils échappaient à la honte de leurs actes et retrouvaient leur dignité. Dans cette expérience de rédemption ils ne pouvaient résister à ce qu’ils considéraient comme un appel d’Allah à châtier les infidèles. D’une façon moins tragique, en multipliant les signes d’appartenance religieuse, les musulmans de France donnent à entendre qu’ils tiennent de Dieu la dignité que leur refuse la société.

Ils sont enfants de la migration qu’ont provoquée les nécessités financières. « L’actuel impérialisme de l’argent présente un indéniable aspect idolâtrique. Et là où il y a idolâtrie, Dieu et la dignité de l’homme fait à l’image de Dieu disparaissent…Une guerre d’intérêts pour l’argent, pour les ressources naturelles, pour la domination des peuples engendre une culture du déchet qui rejette l’homme autant que Dieu. » Les conditions faites aux musulmans de France illustrent souvent ces propos du Pape François A tort peut-être mais avec conviction, bien des musulmans se tournent vers l’islam pour sauver l’honneur de Dieu et leur dignité humaine. Sachons décoder ce que leur comportement exprime.

Un numéro d’Esprit donne la parole aux migrants et aux réfugiés
(2). Ils savent décrire avec force la condition de « déchets » dans laquelle ils se trouvent. Quand ils arrivent à la frontière, les voilà infantilisés. Le fait de mal dominer la langue française conduit à balbutier comme un enfant. « Ils ont tout laissé derrière eux et ce dernier luxe, la langue maternelle, ils peuvent l’enlever comme on enlève un slip avant un examen médical…La femme officier…lève ses lèvres supérieures et son nez vers le haut comme si ça sentait la merde dans les alentours. » Ainsi parle une réfugiée syrienne. Un autre déplore qu’une fois admis comme réfugié il ne soit jamais considéré comme une victime d’un régime cruel mais comme un simple numéro. Les migrants arrivés depuis des années ne sont pas plus à l’aise. Sur ce site on a donné à entendre la souffrance de ces femmes de banlieue qui s’enferment, paralysées par la peur, à l’intérieur des quatre murs de leurs maisons pour échapper aux propos désagréables qu’on leur adresse dans les rues : « Retourne chez toi. »

Sortir de la méfiance

Nous sommes les uns et les autres enfermés dans la méfiance. La façon dont est conçu le dialogue islamo chrétien est manifestement un instrument qui peut aider à en sortir. Encore faut-il qu’il s’ajuste aux situations. En général, lorsque musulmans et chrétiens se rencontrent, ils sont profondément courtois. On partage un repas, on s’invite dans les mosquées et les églises, on échange très respectueusement sur les croyances des uns et des autres, on se salue poliment. C’est un progrès par rapport aux écarts infranchissables d’il y a quelques années mais il semble que ce ne soit pas suffisant. En réalité, lorsqu’on se sépare, les chrétiens n’ont pas entendu les difficultés des musulmans et les musulmans n’ont rien perçu de celles des autres. Devant la situation actuelle nous ne pouvons pas nous contenter de manger un couscous ensemble ou de discuter à un niveau théorique de nos religions respectives.

L’association « La Maison Islamo Chrétienne », dans laquelle plusieurs d’entre nous travaillent, a inscrit dans ses statuts : « Plutôt que de se faire la guerre ou de tenter de se convertir, musulmans et chrétiens décident de travailler ensemble, au nom de Dieu, à la construction d’un monde plus juste. » On ne construit pas un monde plus juste en occultant les problèmes réels. Le refoulement, de part et d’autre, ne peut que déboucher sur une explosion de violence. À notre niveau nous avons lancé un groupe qui s’efforce de mettre ensemble des personnes assez sages pour pouvoir se parler avec franchise. Il faut multiplier de telles rencontres, chaque fois qu’elles sont possibles sans chercher d’autre efficacité à court terme que celle d’arriver à se parler en vérité.

Apprendre à s’ajuster

À un niveau institutionnel et politique, des recherches pour la reconnaissance d’un islam de France, dégagé des influences étrangères, est en cours. Nous espérons qu’elle aboutira rapidement. Mais là encore il faut se parler vrai et éviter les slogans. Du côté des personnalités musulmanes qui pourraient représenter cet islam de France, on entend dire que l’État doit gérer le culturel et les musulmans le cultuel. La formule est séduisante quand on oublie de se demander si le cultuel des uns n’infléchit pas le culturel des autres. L’islam ne peut pas se considérer comme une île au sein de la société. La non mixité, les horaires de prière quotidiennes, le ramadan, les règles alimentaires etc. appartiennent certes au versant cultuel des musulmans mais ils se vivent au sein de notre société et de notre culture. Ils ont un impact sur elle. Les musulmans ne peuvent vouloir un islam de France sans prendre acte des déplacements que leur pratique oblige les autres à opérer. On ne pourra séparer le cultuel du culturel que lorsqu’un vrai travail sera fait pour voir quels ajustements aujourd’hui sont possibles de part et d’autre.

Quand la loi de 1905 a été promulguée, il s’agissait de régler les problèmes de pouvoir entre l’Église catholique et l’ensemble de la société. Mais le catholicisme faisait partie de la culture commune de la France. La présence de l’islam dans notre pays ne fait pas partie de notre histoire (sauf sous l’aspect de la colonisation !). Nous avons une aventure à mener. Nous ne pouvons pas simplement reproduire les schémas qui ont fonctionné avec le christianisme. Il faut un travail commun et de l’intelligence pour ne pas se replier sur des solutions toutes faites qui ne fonctionneront pas nécessairement dans ce cas.

DAECH prétend que l’Occident est l’ennemi des musulmans. Prouvons que c’est faux en menant un autre combat : celui des musulmans avec la population du pays à commencer par les chrétiens !

Christine Fontaine et Michel Jondot
Calligraphies arabes et latines

1- Cf. « Les enfants du chaos » ; Paris 2015 ; p.127. / Retour au texte
2- « Esprit » n° 426 ; juillet-août 2016. P.109-128. / Retour au texte