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Après le suicide d'un prêtre
Christine Fontaine

Le suicide d’un prêtre du diocèse de Versailles a suscité bien des commentaires et des débats dans la presse et sur les réseaux sociaux. Devant l’ampleur de ces débats ou prises de positions, nous avons demandé à Christine Fontaine de se situer. Elle le fait ici en précisant que ce n’est que son point de vue qui, n'ayant pas été travaillé en équipe, n'engage qu'elle-même.

(7) Commentaires et débats

Il m’a été demandé de participer à un groupe de chrétiens qui veulent dénoncer les abus de pouvoir de l’évêque de Versailles qui auraient conduit un prêtre de son diocèse à se suicider. Plusieurs de ces chrétiens comparent la mort de ce prêtre avec celle de Jésus-Christ qui a donné sa vie pour l’Église. Je ne participerai pas à ce groupe. Non parce que je mets en doute le fonctionnement de beaucoup d’évêques qui, au lieu de dénoncer, ont couverts toutes sortes d’abus dans leur diocèse. Mais parce qu’il me semble que nous sommes, en l’occurrence, en pleine confusion.

En effet ce prêtre - François de Foucauld – contesté par un certain nombre de ses paroissiens en réfère à l’autorité supérieure pour qu’elle établisse et déclare publiquement que toutes ces accusations sont infondées. Suit toute une procédure d’expertise et de contre-expertise demandées par ce prêtre pour que soit faite la vérité à son sujet. Or, le problème, à mon avis, n’est pas que les accusations portées contre ce prêtre soient vraies ou fausses mais que ce prêtre mette toute son énergie et son point d’honneur à faire reconnaître son plein droit en faisant taire, à tout prix, toute contestation possible. Peut-être est-il accusé à tort mais lui n'a-t-il pas tort de ne pas supporter la contestation ? En tout cas il me semble que c’est une grave erreur – si ce n’est un mensonge - de prétendre que François de Foucauld est mort à la place du Christ en Croix. Le Christ est le Juste qui se laisse assassiner injustement - sans raison – et qui renonce délibérément à réclamer justice pour lui. Pourquoi agit-il ainsi si ce n’est parce que la justice ou la vérité s’imposent alors que l’amour (la relation avec l’Autre et les uns avec les autres) s’expose et supporte l’injustice de n’être pas reçu.

« La vérité sans la charité (on dirait aujourd’hui l’hospitalité ou l’écoute des autres), écrit Pascal, n’est qu’une idole qu’il ne faut point aimer ni adorer. » Je pense que ce prêtre s’est fait une idole de sa propre vérité (de lui-même, de sa propre image) et qu’il en a été victime. Il exerce une emprise sur les autres en les contraignants à s’incliner – sans contestation possible – devant une vérité qui ne porte que sur lui… En fait, on ne peut plus le rejoindre qu’en épousant sa cause. Il n’écoute plus personne. Quand il s’agit d’un prêtre, il me semble qu’il s’agit d’un comportement caractéristique d’une emprise cléricale sur les autres. Mais comme il prétend lutter contre les abus de pouvoir qui font tant de victimes dans l’Église, son « double jeu » (inconscient) risque de plonger tout le monde dans la confusion.

Denis Vasse décrit, à propos de Thérèse d’Avila, combien elle avait lutté, dans les monastères, contre ce point d’honneur qui fausse toute rencontre. Il écrit : « Entre le témoignage due à mon image – le point d’honneur – et la parole qui témoigne en moi de l’Altérité qui me fonde comme sujet – l’honneur de Dieu – il importe de dénoncer, dès le départ, toute confusion : cette confusion est l’obstacle majeur à la rencontre. Et avec Dieu. Et avec les hommes. (…) Dans la mesure où le « point d’honneur » demeure le ressort de nos actions, aussi vertueuses soient-elles en apparence, nous ne pouvons pas prendre le chemin de prière qui mène vers Dieu : c’est-à-dire le chemin par lequel il vient à notre rencontre. » Ni vers les autres, obsédés par le fait que notre honneur nous soit rendu…

Deux évêques ont été les supérieurs de François de Foucauld. Ils disent l’un comme l’autre être à l’écoute de leurs prêtres, le moins que l’on puisse dire – à mon avis – est que ni l’un, ni l’autre n’a entendu ce qui se jouait. Il n'est pas question ici d'abus sexuels, mais d'abus spirituel source des premiers. Comment se fait-il qu'ils ne l'aient pas décelé... si ce n'est parce qu'eux mêmes sont pris dans ce jeu ?

Beaucoup d’articles et de communications ont circulés après le suicide de ce prêtre. La meilleure, selon moi, est celle d’Etienne Guillet, ami de François depuis le séminaire et actuellement curé de Trappe. On la trouve ici : Radio Notre Dame, Père Etienne Guillet, ami du père François de Foucauld.

Cependant, dans cette vidéo, Etienne ne voit pas (ou ne dit pas ?) que sa conception du rôle d'un curé est totalement contradictoire avec celle de François de Foucauld qui, elle, correspond au rôle du prêtre très majoritairement voulu par l'institution. Pour Étienne, il s'agit d'écouter les paroissiens et de permettre qu'un corps se forge entre eux (et à Trappes il y a une diversité très importante de cultures). La communauté n'est pas centrée sur le prêtre qui au contraire permet le décentrement. Une tout autre conception du prêtre comme ayant ses propres projets de "mission" pour ses paroissiens et comme leader d'une communauté qui doit les suivre est celle de François de F. et de la très grande majorité des clercs et des évêques aujourd'hui. Une Église centrée sur le prêtre.

On trouve sur le Web une "innovation" de Francois de F. pour sa paroisse : la messe des "curieux". Un samedi par mois, il invite les gens à une messe où il crée une atmosphère (pénombre, lumière, etc). Il leur explique chaque fois une partie de la messe. Au moment du geste de paix, il envoie les enfants de chœur dans l'assemblée (mais lui reste dans le chœur). A la fin de la messe, il distribue à l'assemblée des tracts à mettre dans les boîtes aux lettres des habitants pour les inviter à la prochaine messe des curieux. On ne peut pas mieux décrire une conception de l'Église centrée sur le prêtre et la sacralisation de son pouvoir. Dans le cas de F. de Foucauld, quand son propre pouvoir de leader "charismatique" est contesté (à tort sûrement quant aux faits précis reprochés mais à raison quant à sa non-écoute de ceux qui contestent cette manière d'être), il ne le supporte pas.

À mon avis, on peut parler de "pathologie" dans le cas de ce prêtre. Cependant elle n'est non seulement pas détectée dans les séminaires mais la conception du prêtre qu'a la hiérarchie permet à ce type d'hommes d'être ordonnés. Elle consacre, sacralise, leur pathologie. Si les deux évêques n'ont pas détecté le fonctionnement de ce prêtre n’est-ce pas parce qu'ils sont eux-mêmes pris dans la sacralisation du pouvoir clérical ? Ce système est profondément déviant, selon moi. Il est même suicidaire pour l'Église. Le suicide de ce prêtre en est le signe dramatique.

La question qu’on peut alors se poser est : « Combien de temps, Etienne et ceux qui ont la même conception du prêtre que lui vont-ils encore tenir dans cette contradiction entre leur propre conception et celle de l'institution ? » Et une autre question liée à la première : « Combien de fidèles qui se veulent coresponsables, au nom de leur foi, d'une communauté à construire vont encore tenir dans cette institution où, dans une paroisse, la hiérarchie donne tout pouvoir au seul curé ? »

Christine Fontaine, le 15 juillet 2022
Peintures de Soeur Marie-Boniface