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Aux sévices de l’Église
Jean-François Laville  (1)

En octobre 2021, Jean-Marc Sauvé remet aux évêques de France le rapport à propos des abus sexuels sur mineurs dans l’Église catholique. Un chapitre concerne les religieuses (et religieux) ayant subi des abus psycho spirituels et/ou sexuels. C’est sur cette réalité que se penche Jean-François Laville qui se demande si deux ans après la situation a changé. Pour répondre, il laisse largement la parole à celles et ceux qui ont vécu sous emprise dans un ordre religieux. L’un des intérêts de ce livre est que l’auteur soit étranger à l’Église catholique. Il pose sur la réalité qu’il découvre une sorte de regard neuf : c’est l’inimaginable pour lui.

(1) Commentaires et débats

Avant-propos

Jean-François Laville n'est pas croyant et il découvre deux réalités conjointes : des femmes et des hommes se sont réellement engagés dans un don de soi total ET c'est à cause de cette totale générosité qu’ils ont été abusés. Autrement dit, ce ne sont pas leurs failles mais ce qu'ils ont de meilleur - le don total d'eux-mêmes - qui a permis l'abus. Il écrit :

« Des hommes dominaient des femmes, des femmes elles-mêmes en dominaient d'autres. Ce système était rendu possible parce qu'il s'appuyait sur un mystère pour moi, le don de soi par amour pour Jésus-Christ, totalement gratuit, un engagement sans calcul, qui, par des déviances diverses qu'elles avaient subies, les avaient rendues victimes."

Et encore : "J'ai surtout rencontré, en faisant cette enquête, des femmes admirables dans une condition de détresse indigne. On les a le plus souvent laissées à l'abandon après les avoir utilisées. Ma curiosité a été piquée par un constat. Beaucoup d'entre elles possèdent une formation solide et sont très armées intellectuellement. Toutes en fait se ressemblent. Elles sont des femmes amoureuses, désireuses de se donner à Dieu, complètement, intégralement et sans aucune restriction. Cet amour les fera courir à leur perte. Il attire les prédateurs, les manipulateurs de toutes sortes. Elles ne vont pas voir leur stratagème puisque tout est amour. Le piège peut alors se refermer."

Ce double étonnement de l'auteur, celui du don de soi par amour pour Dieu et des prédateurs que ce don attire, permet d'aller au cœur du problème et de comprendre à quelle profondeur toute la confiance des victimes (en l'Autre, dans les autres, dans la vie et en elle-même) a été touchée. Nous extrayons de ce livre quelques passages du chapitre concernant les abus psycho-spirituels qu’ont vécu et vivent encore des Travailleuses missionnaires (TM).

Comment travailler et ne pas avoir d’existence légale :
les Travailleuses missionnaires (2)

« Voici l’histoire d’une grande mystification.

Marcel Roussel-Galle naît aux Fins, dans le Haut-Doubs. À 24 ans, il est ordonné prêtre à Besançon. Quinze ans plus tard, il officie dans le monde du travail. Il a pour ambition d’amener la religion dans les lieux que l’Église n’a pas totalement investis, les usines, les prisons, des bars de prostitution. Fort de ses actions et de l’engouement que son activité suscite, il crée en 1950 les Travailleuses missionnaires surnommées les « TM ». Grâce à ses membres très actifs, le recrutement international s’étend en Asie du Sud-Est (Laos, Vietnam, Philippines), en Océanie et en Amérique latine, mais aussi en Afrique, particulièrement au Burkina Faso, grand pourvoyeur de Travailleuses missionnaires.

Le profil de ces jeunes-filles originaires de pays émergents est le même. La vie religieuse les attire et la communauté du père Galle joue souvent sur l’ambiguïté qui consiste à laisser croire que les TM sont des sœurs d’un autre genre au service du Seigneur. Au service, elles vont l’être, mais pas totalement à celui de Jésus. Dans des pays où l’avenir ne s’écrit pas en lettres d’or, avoir une fille engagée dans les ordres offre à la famille, qui voit partir son enfant, un gage de respectabilité. Ces jeunes filles doivent répondre à un impératif absolu de virginité pour se consacrer à Dieu et mener leur mission. On les forme donc dans leur pays qu’elles quittent à leur majorité. En 1960, le père Galle fonde l’Eau vive, une chaîne internationale de restaurants. Il a tout compris. La main d’œuvre est gratuite. Ses Travailleuses missionnaires s’inscrivent dans cette mission : servir le Seigneur et surtout les clients.

Pour la France, un certain nombre de ces TM sont dépêchées dans des restaurants près des lieux de pèlerinage, entre autres, comme Lisieux, Domrémy, Notre Dame de la Garde à Marseille, Lourdes. Les évêques de ces diocèses accordent des mandats de gestion à ce qui deviendra la FMDD (le Famille missionnaire Donum Dei). Tous sont ravis de voir une communauté de jeunes-filles souriantes venues de tous les pays accueillir des pèlerins comblés. Les Africaines, Vietnamiennes, Océaniennes témoignent d’une foi dynamique. Sans compter le joyau de la chaîne de l’Eau vive à Rome, ce restaurant installé dans un palais du XVIe siècle, qui assure un statut haut de gamme à l’enseigne et surtout une preuve d’honorabilité.

En arrière-cuisine, le tableau est moins reluisant. L’AVREF (3) publie un « Livre noir » sur les travailleuses missionnaires en 2014. Alertée par certaines TM, donc beaucoup ont pris la fuite, l’association décrit bien le système mis en place. Il s’agit de recruter des jeunes femmes de pays émergents. Une fois majeures, elles sont envoyées à Rome à des fins de formation. Le plus souvent coupées de leurs racines et de leurs repères, isolées de leur famille, privées de leurs papiers, ces novices deviennent fragiles et dépendantes du reste du groupe. Elles peuvent ainsi être « formées » à l’obéissance et au sacrifice. Selon l’article 18 des Travailleuses missionnaires :

« La TM de l’Immaculée obéira fidèlement promptement, cordialement à sa responsable générale comme à sa mère, c’est-à-dire avec une affection toute filiale. Elle obéira avec une franchise et avec intelligence, elle verra toujours dans la responsable générale la représentante de la Sainte Vierge, leur Mère parfaite et immaculée, la première responsable et éducatrice » (Père Marcel Roussel Galle).

Comment résister à l’incarnation de la Sainte Vierge sur terre ? Surtout lorsqu’un retour au pays est vécu comme un échec, voire une honte pour la famille ? Le piège se referme. Ainsi ces sœurs peuvent-elles être infantilisées et culpabilisées si le travail « pour le Seigneur » est mal fait. Les jours de labeur s’enchaînent. Les droits n’existent pas, les devoirs sont légion. En 2015, une travailleuse de la communauté de Lisieux porte plainte pour exploitation d’une personne réduite en esclavage. Dans les années suivantes, une douzaine de plaintes sont déposées pour travail dissimulé. En 2022 se tient le procès de la FMDD. (…) Tous les restaurants sont fermés, en France seulement. Les TM du monde entier continuent à être formées dans l’ancienne abbaye des cisterciennes de la Grâce-Dieu, en Franche Comté, propriété depuis 2009 de la communauté. »

Le témoignage de Catherine,
ancienne Travailleuse missionnaire

« Je suis née d’une famille très nombreuse à Bobo-Dioussalo au Burkina. Nous sommes douze enfants, sept filles et cinq garçons. Mon père était très engagé dans le diocèse. (…) J’ai baigné dans cette atmosphère. A l’âge de 16 ans, je vivais en internat (…). Au cours de la deuxième année, des religieuses venaient présenter leur communauté. À cette occasion, une religieuse de l’Eau vive nous a détaillé la mission des Travailleuses missionnaires. Plusieurs ont choisi les TM après cette rencontre. On a fait un pré-stage de quinze jours puis un autre d’un mois. Ça nous a tout de suite plu. J’ai aimé cette communauté, sa diversité. Les personnes venaient de différents pays, elles étaient jeunes, c’était très joyeux, très motivant. J’ai été admise en 1990. À notre majorité on est parties à Rome. J’avais les yeux grands ouverts, on était ébahies. (…) Mais les Italiens étaient racistes, ça me choquait. On m’a tout de suite mise en cuisine. Puis après nous sommes allées en France. (…)

À cette période, j’étais jeune et naïve et j’écoutais ce qu’on nous disait. « Tout ce que vous faites, vous le faites pour Jésus. » Donc j’étais contente de suivre les consignes et motivée puisque la raison de ma présence était l’amour de Jésus. Tout ce que je faisais était pour le Seigneur. On a commencé à voir la différence que nos supérieures faisaient entre nous. Certaines étaient plus aimées que d’autres. Moi, on me cantonnait à la cuisine sans aucun autre apprentissage en perspective. (…) Les Françaises gardaient leurs papiers. Nous on était en bas de l’échelle. Les Noires étaient à la cuisine. (…) Les Africaines faisaient les tâches les plus dures, plus que les Océaniennes et les Vietnamiennes. (…)

À Rome, j’ai travaillé énormément. J’ai souffert d’une hernie discale tellement je soulevais de choses lourdes. (…) Les responsables me culpabilisaient comme si je faisais exprès d’être diminuée pour ne pas travailler. Je me suis sentie très mal. À L’Eau vive de Rome, le restaurant jouissait d’une belle réputation, il y avait beaucoup de travail. Diminuée, j’ai donc été mutée au Pérou et toujours en cuisine. Mes problèmes de dos ne s’étaient pas estompés, les docteurs me disaient de ne rien soulever. Mes supérieures m’obligeaient à travailler malgré tout. Psychologiquement et physiquement, je me sentais de plus en plus mal. Je me suis dit que ça ne pouvait pas durer. Au Pérou, j’ai écrit une lettre à notre responsable, lui demandant de me changer d’affectation parce que je ne pouvais plus assumer ce travail. Elle a refusé. Je n’avais pas d’autre solution que d’envisager mon départ. La responsable du Pérou prenait les papiers de toutes les sœurs. Par chance, j’avais mon passeport car j’étais sortie faire les soins. (…) J’ai fui sans aucun argent, zéro !

Je n’avais pas le choix, il fallait que je travaille. J’ai enchaîné différents boulots après vingt-trois ans dans la communauté sans être déclarée. Les Travailleuses missionnaires étaient en colère, après mon départ. Elles ont tout fait pour que je ne trouve pas de travail. Heureusement, j’avais des contacts et j’ai pu sans problème trouver de quoi vivre. Mais aujourd’hui j’ai 50 ans et je n’ai rien, ni papiers ni cotisation pour la retraite, rien du tout ! Au Pérou, je me suis débrouillée mais les salaires étaient faibles. J’ai dû travailler longtemps pour pouvoir payer un billet pour la France où des amis m’ont proposé de venir il y a quelques mois, ce que j’ai accepté. Je devais aussi un peu aider ma famille.

Maintenant, je ne sais pas où j’en suis. Je suis nulle part. J’espère avoir des papiers mais c’est compliqué et ça prend du temps. Je ne peux aller nulle part, je ne peux pas travailler. Je crains de sortir et d’être arrêtée. Je fais tout le temps attention. Quand je vois les policiers, j’ai peur. Ça fait douze ans que je n’ai pas revu ma famille au Burkina et je ne peux pas les voir pour l’instant. J’ai perdu ma mère il y a deux ans et mon père au mois de juillet dernier, ma grande sœur aussi. Je n’ai même pas pu assister à leur enterrement…

L’Église ne nous aide pas alors qu’elle a profité de notre travail. (…) Depuis ces années au Pérou, je suis de nulle part. (…) Quand je pense à ma situation, bien sûr que je suis triste et j’ai peur. J’ai aussi des moments de joie parce que Dieu ne m’a pas abandonnée. Il me reste la patience pour vivre des jours meilleurs. »

Jean-François Laville, janvier 2024
Dessins de Geneviève Gallois (Mère Geneviève O.S.B)

1- Jean-François Laville, avec sœur Camille Aux sévices de l’Église, enquête Religieuses abusées : mettre fin à la loi du silence, Ed. Récamier octobre 2023 / Retour au texte
2- Ibidem, pages 163 et ss / Retour au texte
3- AVREF : Association d’aide aux victimes des dérives de mouvement religieux en Europe et à leurs familles. / Retour au texte