Page d'accueil Nouveautés Sommaire Auteurs
Retour à "Ecologie, environnement" Contact - Inscription à la newsletter - Rechercher dans le site

Le changement climatique n’est-il plus assuré ?
Julien Lecomte

Titre trompeur pour un sujet en apparence aride : la politique des assurances à l’égard de l’accroissement des catastrophes naturelles. Elle en apprend beaucoup sur les réalités du changement climatique, surtout lorsqu’il concerne des masses financières colossales.

(0) Commentaires et débats

Le changement climatique, ruine des assureurs  ?

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2021, après deux jours de pluies intenses en Rhénanie-Westphalie (Allemagne), la petite rivière de l’Ahr devient un torrent dévastateur projetant une lame d’eau en furie de sept mètres de hauteur. Les inondations, d’une violence inouïe, causent la mort de 135 personnes et font 30 milliards d’euros de dégâts. Environ trois ans plus tard, le 29 octobre 2024, dans la région de Valence et Alicante (Espagne), un phénomène dit de « goutte froide » entraîne des pluies diluviennes se transformant en un monstrueux torrent de boue et d’eau, dévalant les pentes montagneuses. C’est l’une des pires catastrophes naturelles de l’histoire moderne du pays. On dénombre plus de 200 victimes et le gouvernement espagnol débloquera par la suite 10 milliards d’euros pour la reconstruction. Les causes sont clairement identifiées. Tout d’abord le changement climatique, accélérateur de la fréquence des épisodes météorologiques extrêmes. Ceux-ci se déchaînent sur des territoires dont les sols ont été artificialisés par une urbanisation totalement ignorante de ces risques, couplés à l’intensification agricole qui a arasé ou comblé toutes les structures limitant les ruissellements et favorisant la retenue des eaux : haies, rideaux arborés, ruisseaux, mares, fossés, cultures à couvert permanent, etc.

C’est à ce moment qu’entrent en jeu les assurances, pour indemniser les victimes. Et, stupeur de ce côté du Rhin, l’on découvre qu’en Allemagne moins de 50 % des habitations disposent d’une couverture pour le risque de catastrophe naturelle. Ce sont en effet les Länder qui doivent assurer les indemnisations de tels dégâts. Mais l’ampleur des inondations de juillet 2021 lance alors un débat parlementaire houleux, sous la pression des Länder qui demandent à l’État fédéral de promulguer une loi obligeant tous les particuliers à souscrire à une telle protection. Le contribuable ne peut et ne doit plus payer pour un tel niveau de risque, estiment les présidences des régions. Le changement climatique fait voler en éclat un statu quo assurantiel dans un pays réputé pour la recherche du consensus. Les assureurs ne sont pas d’accord, on s’en douterait facilement. Le débat parlementaire reste très vif au Bundestag, bien qu’il passe inaperçu en France. Pourtant, notre système assurantiel pourrait bien servir de modèle à nos voisins, car tout contrat d’assurance habitation comprend cette couverture, activée à partir de la promulgation de l’état de catastrophe naturelle par les pouvoirs publics (1).

En Espagne, la crue dévastatrice de la région valencienne entraîne un montant astronomique d’indemnisation pour les assurances mais dont les dernières estimations oscillaient entre 15 et 20 milliards d’euros (2). Les assureurs espagnols réclament depuis une refonte du système de couverture des catastrophes naturelles.

Le changement climatique, ou du moins ses conséquences directes, inquiète fortement le monde feutré de l’assurance.

Les assureurs ne sont pas climato-sceptiques

Le régime d’assurance CatNat, pour « catastrophe naturelle » en France, est unique en son genre. Il a été mis en place par la loi du 13 juillet 1982. Il permet de couvrir un risque par définition non-assurable, celui des phénomènes climatiques exceptionnels… qui le deviennent de moins en moins. Auparavant, l’indemnisation de tels sinistres était effectuée plus ou moins formellement par l’État, comme jusqu’à présent en Allemagne. Afin de permettre aux assurances de faire face aux sommes importantes à débloquer, une caisse de réassurance, gérée conjointement par ces dernières et l’État, a été fondée par la loi de 1982 : la Caisse Centrale de Réassurance (CCR).

Le travail de fond d’un assureur est de sans cesse anticiper les risques pour évaluer les montants de la charge des indemnisations potentielles, et ajuster le niveau des primes des assurés. Le métier dédié à ces tâches, méconnu du grand public mais très valorisé dans les compagnies, est celui d’actuaire. Il est basé sur l’étude de modèles statistiques, en conjuguant de multiples données, dont celles de leurs propres assurés ayant subi des sinistres. Sur plusieurs décennies, la masse d’informations recueillie ne fait plus aucun doute pour eux : le changement climatique est non seulement une réalité, mais en plus il s’accélère. Il ne faut donc pas raconter des inepties climato-sceptiques aux assureurs.

Ainsi, les données du GIEC sont scrutées de près par l’actuariat. La CCR publie à intervalles réguliers des rapports qui suivent plus ou moins la fréquence de sortie des rapports du GIEC. La dernière livraison de la CCR sur le sujet peut se résumer par cet extrait tiré de sa synthèse introductive : « Au global, on estime une hausse des dommages comprise entre 27 % et 62 % à l’horizon 2050 du seul fait du changement climatique. » (3) Les principaux périls climatiques pris en compte par la garantie CatNat sont les suivants : sécheresse géotechnique (redoutable pour les fondations des bâtiments), inondations, ouragans et submersion marine.

Néanmoins, la crainte de se voir désassuré augmente chez les particuliers ayant subi des sinistres climatiques à répétition. Mauvais signal commercial toutefois pour les compagnies, qui n’ont pas tant d’état d’âme en revanche à se retirer de la protection des collectivités territoriales (4). De nombreux sinistrés du Pas-de-Calais par les inondations à répétition de l’hiver 2023-2024 souhaitent revendre leurs maisons aux collectivités pour s’installer ailleurs, mécanisme initié dès juillet 2024 (5), dans le cadre du Fonds Barnier.

Investissements anti-climatiques

Lorsqu’on parcourt le rapport de la CCR, on découvre que les assureurs français ont parfaitement conscience de la réalité du changement climatique mais, plus encore, qu’ils soutiennent les actions visant à le limiter comme à s’y adapter. Qu’une telle puissance financière, couplée à celle des banques, mène cette politique a de quoi nous réjouir, pour une fois. Car on imagine mal les assureurs en écolos-intégristes. Mais est-ce le fait surtout de l’assurance française, cadrée par ce régime original CatNat, et présentée parfois comme l’un des rares lobbys pro-climatiques ? L’Allemagne cherche actuellement à reproduire le CatNat, ce qui serait une bonne nouvelle également de voir les assureurs de la première économie européenne se pencher sérieusement sur le sujet climatique. Nous n’avons pas le loisir de réaliser ici une étude comparative des régimes d’assurance pour catastrophes naturelles de la totalité des pays mondiaux, mais on peut gager que l’équivalent du CatNat français est loin d’y être répandu. Ainsi, il est probable que nombre d’assureurs privés dans le monde se déchargent de couvrir les sinistres liés au changement climatique, appliquant la bien connue « règle des 4P » : pertes publiques, profits privés.

Néanmoins, les assurances françaises continuent d’investir dans les énergies fossiles, facteur d’aggravement du changement climatique en raison des émissions de gaz à effet de serre dégagés par la combustion du gaz et du pétrole (6). Quelle mauvaise surprise ! Et surtout quelle incohérence à vouloir prévenir le changement climatique tout en finançant l’une des activités les plus anti-climatique qui soit !

Faut-il alors compter sur les assurés pour forcer leurs compagnies à abandonner définitivement tout investissement dans les énergies fossiles (7) ? Ou sur une évolution réglementaire ? Sur ce point, les dernières reculades parlementaires et gouvernementales sur les lois environnementales ne prêtent guère à l’optimisme.

Julien Lecomte, Juin 2026
Peinture de Pierre Meneval

1- https://www.argusdelassurance.com/green-assurance/regime-cat-nat-l-allemagne-pourrait-s-inspirer-du-modele-francais.232012 / Retour au texte
2- https://www.argusdelassurance.com/green-assurance/le-cout-des-inondations-de-valence-en-espagne-pourrait-depasser-les-15-milliards-d-euros.235705 / Retour au texte
3- https://www.ccr.fr/documents/35794/1255983/CCR+Etude+climat+BAG+23102023+page+22mo.pdf/68b95f6e-8238-4dcc-6c56-025fa410257b?t=1698161402128 – page 6 / Retour au texte
4- https://www.20minutes.fr/societe/4069013-20240104-inondations-questions-posent-autour-assurances / Retour au texte
5- https://www.francebleu.fr/infos/societe/inondations-deux-premieres-maisons-situees-a-blendecques-ont-ete-rachetees-dans-le-cadre-du-fonds-barnier-5977575 / Retour au texte
6- https://placement.meilleurtaux.com/assurance-vie/actualites/2024-juin/implication-assureurs-expansion-fossile-denoncee-reclaim-finance.html / Retour au texte
7- https://www.quechoisir.org/actualite-assurance-vie-un-nouveau-critere-environnemental-dans-le-comparateur-d-assurances-vie-de-que-choisir-n148492/ / Retour au texte