Quand le réel devient l'adversaire
« Qu’est-ce que la vérité ? »
La question est vieille. Très vieille même. C’est Pilate qui la pose au Christ. Deux mille ans plus tard, elle continue manifestement de hanter certains évêchés français.
Parce qu’enfin, il faut bien reconnaître une chose : dans une partie du gouvernement ecclésial contemporain, la vérité n’est plus ce qui est. La vérité est devenue ce que le supérieur ressent. Ce qu’il croit. Ce qu’il imagine. Ce qu’il espère. Et lorsque le réel se permet l’impolitesse de contredire cette construction intérieure, c’est naturellement le réel qui devient le problème. Ou pire encore, celui qui rappelle le réel.
Les faits sont têtus… Mais l’ego épiscopal l’est davantage… Voilà probablement l’une des pathologies les plus répandues dans l’Église contemporaine. Une maladie discrète. Peu spectaculaire. Mais terriblement contagieuse. Elle transforme progressivement des hommes de gouvernement en producteurs de récits. Ils ne regardent plus le réel. Ils l’interprètent. Puis ils le réécrivent. Puis ils finissent par l’habiter comme on habite une résidence secondaire : Tout va bien. Le diocèse est dynamique. Les prêtres adhèrent. Les fidèles comprennent. Les réformes fonctionnent. Les communautés sont heureuses.
Et si quelqu’un ose évoquer les départs, les tensions, les souffrances ou les dysfonctionnements ? Il est négatif. Pas assez ecclésial. Pas assez spirituel. Pas assez obéissant. Le problème n’est jamais la situation. Le problème est toujours celui qui la décrit. Les évêques ont longtemps vécu dans des palais. Aujourd’hui,
ils vivent souvent dans des bulles. Le progrès est remarquable.
La fabrique du consensus
Mais, comment pourrait-il en être autrement ? Les informations remontent filtrées. Les collaborateurs choisissent leurs mots. Les conseils sont composés de personnes soigneusement sélectionnées. Les prêtres apprennent rapidement ce qu’il est prudent de dire et ce qu’il vaut mieux garder pour soi. Les alertes arrivent édulcorées. Les opposants disparaissent progressivement du paysage. Et puis un jour… le supérieur finit par croire sincèrement que tout le monde est d’accord avec lui. Ce n’est plus du mensonge. C’est de l’auto-intoxication.
L’histoire de l’Église est pourtant remplie d’avertissements. Les abus de gouvernement ne commencent presque jamais par la méchanceté. Ils commencent par la certitude. La certitude d’avoir raison. La certitude de comprendre mieux que les autres. La certitude que son intuition vaut davantage que les faits puis… Le reste suit naturellement : On ne consulte plus. On valide. On n’écoute plus. On oriente. On ne discerne plus. On sélectionne les informations compatibles avec la décision déjà prise puis… on appelle cela l’action de l’Esprit Saint.
Le coaching, nouvelle langue du pouvoir
Le plus fascinant est sans doute l’arrivée récente du coaching dans les structures ecclésiales. Ah, le coaching ! Quelle invention extraordinaire. L’article de « La Vie » du 17 juin dernier est intéressant…
Pendant des siècles, certains clercs ont manipulé les consciences avec une théologie mal comprise. Aujourd’hui, quelques-uns disposent en plus du vocabulaire du management. Le progrès est incontestable…
On ne vous explique plus que vous devez accepter une décision. On vous accompagne dans la découverte intérieure des raisons pour lesquelles vous devriez l’accepter.
On ne vous impose plus un changement. On vous aide à dépasser vos résistances.
On ne contourne plus les objections. On travaille sur vos freins.
Le vocabulaire est magnifique. Une merveille de douceur psychologique. Une forme de violence emballée dans un joli papier cadeau.
Certains supérieurs ecclésiastiques semblent avoir découvert ces techniques avec l’enthousiasme d’un adolescent découvrant un couteau suisse. Tout devient prétexte à accompagner, à faciliter, à mobiliser, à embarquer. Le mot est superbe : embarquer. Comme si l’on parlait d’une croisière… Mais dans les faits, il s’agit souvent de faire accepter des décisions déjà prises. Le problème est toujours le même : lorsque quelqu’un est persuadé de détenir la vérité, tous les outils deviennent dangereux. Le droit devient un obstacle. Les procédures deviennent des lourdeurs. Les critiques deviennent des résistances. Les victimes deviennent des difficultés de communication. Les prêtres deviennent des ressources humaines. Les fidèles deviennent des indicateurs d’adhésion. Et la vérité devient une variable d’ajustement. Car voilà le cœur du problème. Un évêque qui ne supporte plus la contradiction devient rapidement un homme seul. Un homme seul devient rapidement dépendant de sa cour. Et une cour produit toujours ce qu’attendent les courtisés : des flatteries. Les évêques d’aujourd’hui n’ont plus de bouffons. Ils ont des consultants. C’est moins drôle mais souvent plus coûteux.
Le consultant explique que la fermeture de trois paroisses est une opportunité missionnaire. Le coach explique que les oppositions révèlent une difficulté à entrer dans le changement. Le communicant explique que le problème n’est pas la décision mais sa perception. Et chacun repart satisfait. Sauf la réalité.
La réalité finit toujours par revenir
La réalité, elle, continue d’exister. Elle existe lorsque les prêtres se taisent parce qu’ils savent qu’on ne les écoutera pas. Elle existe lorsque des fidèles quittent discrètement l’Église sans faire de bruit. Elle existe lorsque des communautés se déchirent. Elle existe lorsque des abus sont signalés puis relativisés. Elle existe lorsque des décisions absurdes sont maintenues uniquement parce qu’il serait trop humiliant de reconnaître une erreur. La vérité possède une caractéristique profondément irritante : elle résiste. Elle résiste aux stratégies. Elle résiste aux plans de communication. Elle résiste aux séances de coaching. Elle résiste aux synthèses préparées pour rassurer le supérieur. Elle résiste même aux évêques. C’est d’ailleurs ce qui la rend si insupportable. Car le réel finit toujours par présenter la facture. Les chiffres. Les départs. Les blessures. Les scandales. Les faillites. Les effondrements. Tout ce que l’on croyait avoir géré revient un jour frapper à la porte. Avec une patience admirable. Et une mémoire excellente.
« Qu’est-ce que la vérité ? »
Certainement pas ce que pense un évêque. Certainement pas ce que lui raconte sa cour. Certainement pas ce qu’affirme le dernier consultant payé pour transformer un désastre en opportunité pastorale. La vérité est beaucoup plus simple.
C’est ce qui demeure lorsque les récits s’effondrent. Et c’est précisément pour cela qu’elle fait si peur à ceux qui ont fini par confondre leur pouvoir avec la réalité.
Si seulement les évêques et les personnes en responsabilité osaient, ne serait-ce qu’aller sur le terrain. Sans rien faire. Sans rien dire. Sans s’annoncer. Juste regarder, écouter, voir, chercher à comprendre.
Ils pourraient peut-être arriver à trouver la vérité, celle du monde qui nous entoure, celle des femmes et des hommes qui, lorsqu’ils perçoivent le décalage entre l’Église et la réalité partent en courant.
François-Xavier d’Albret, mise en ligne octobre 2026