Quand le christianisme devient une idéologie
De Moscou à Washington, de Budapest à Buenos Aires, une même stratégie se déploie : l’instrumentalisation du christianisme au service de projets politiques qui contredisent frontalement l’Évangile. Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire – on a toujours fait la guerre au nom de Dieu, sacralisé le pouvoir pour le légitimer. Mais ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple récupération opportuniste. C’est une inversion systématique, une profanation méthodique.
Je ne prétends pas faire ici une analyse géopolitique. Mais je suis sidéré quand j’entends Donald Trump annoncer qu’il crée au sein de la Maison Blanche un « bureau de la foi », officiellement destiné à protéger une liberté religieuse prétendument menacée. Trump lit-il la Bible ? Il la brandit devant les caméras. Sa vie personnelle, ses affaires, son langage, tout le situe aux antipodes de l’éthique évangélique. Et pourtant, il a réussi à capter une partie considérable de l’électorat chrétien évangélique et catholique conservateur en répétant qu’il souhaite « le retour de la religion en Amérique, car sans frontières, sans la loi et l’ordre et sans la religion, on n’a plus de pays ». (…)
A Moscou, le patriarche Kirill, le primat de l’Église orthodoxe russe, continue de bénir les atrocités commises contre l’Ukraine, l’armée russe et même les drones lancés sur les civils de Kharkiv , en se courbant devant un Vladimir Pourine qui se pose en sentinelle morale de la tradition, des valeurs familiales, de la religion chrétienne et qui veut « désataniser l’Ukraine » en tuant, violant et massacrant son voisin au nom de la religion des la guerre, de la religion du plus fort.
On a cru, à tort, que la modernité marginaliserait définitivement le religieux. Or celui-ci fait un retour en force dans l’espace public, et ce partout dans le monde. Au Moyen-Orient, le Hamas justifie ses actes terroristes au nom de « la foi et la croyance » tandis que les ministres d’extrême droite israéliens désignent la guerre à Gaza comme « ordonnée par Dieu ». Au même moment, le Premier ministre indien Narendra Modi effectue un bain rituel lors de la Kumbh Mela, immense pèlerinage au nord de l’Inde. Quant à la « défense du christianisme », ce n’est pas seulement devenu un thème récurrent pour Donald Trump et Vladirmir Poutine. Mais l’occasion de morceaux d’éloquence populiste dans l’Argentine de Milei, le Brésil de Bolsonaro, la Hongrie d’Orban.
C’est justement là où se fait la bascule, où l’instrumentalisation devient imposture : le christianisme est invoqué par des partis ou des régimes qui agissent en contradiction frontale avec l’Évangile, qui inversent de façon éhontée ce qu’enseigne le message du Christ. Ce christianisme-là n’est pas une foi. C’est une idéologie qui utilise le vocabulaire chrétien pour légitimer des politiques d’exclusion, de repli, de domination. Une idéologie qui fait du Christ non pas le Sauveur de tous les hommes mais le champion d’une civilisation contre une autre.
Fabriquer des martyrs pour nourrir la guerre culturelle
Notre époque est si troublée que certains instrumentalisent même les faits divers les plus tragiques et tout à fait sordides pour fabriquer de toutes pièces un martyr. Je pense à l’assassinat de Charlie Kirk, à l’automne 2025, qui a permis de transformer un assassinat en symbole, un homme en icône, une tragédie en arme politique. Aux Etats-Unis, ce prédicateur chrétien soutien affiché de Donald Trump, abattu sur un campus universitaire de l’Utah par un étudiant déséquilibré, a instantanément été désigné comme un saint. J.D. Vance, le vice-président américain, en a fait « un martyr de la foi chrétienne », rien de moins. Le représentant du Texas au Congrès a rendu hommage au « treizième apôtre » et le cardinal Timotu Dolan, alors archevêque de New York, a prié pour ce « saint Paul des temps modernes », ce sont ses mots exacts. Quant à la vidéo réalisée par l’intelligence artificielle représentant Kirk aux côtés des apôtres Pierre et Paul, dans une mise en scène kitsch et blasphématoire, elle a été vue des millions de fois en une semaine.
En Europe, peu connaissaient Charlie Kirk avant sa mort. Et pourtant ! Quelques heures après le drame, un eurodéputé suédois d’extrême droite exigeait une minute de silence au Parlement européen. Des hommages similaires ont été demandés à la Diète polonaise ou par les ministres de Giorgia Meloni en Italie. À Vienne, un parti d’extrême droite a réclamé l’érection d’un monument à son honneur. En Allemagne, une députée d’extrême droite a récité un Notre Père devant l’ambassade américaine, transformant la prière en manifestation politique. Et à Prague, une messe a été célébrée dans l’une des plus grandes églises de la ville.
Ce qui me frappe, ce qui me glace même, c’est la rapidité avec laquelle la trame narrative de ce drame s’est construite. Comme si elle avait été préparée, souhaitée, comme si l’on n’attendait qu’une occasion pour la déployer. Comme si la mort de Kirk n’était qu’un prétexte pour activer un récit déjà prêt, déjà écrit, déjà diffusé. Le message véhiculé est simple, binaire, manichéen : Kirk était un homme ordinaire. Un mari, un père et un chrétien. Et s’il a été assassiné, c’est pour son engagement religieux, pour sa foi, pour son courage à dire la vérité.
Cette fois, ce n’est pas l’étranger qui est pointé du doigt. Mais la gauche, les progressistes, les mouvements woke, les défenseurs des droits LGBT. Ce sont eux qui ont armé le meurtrier, qui ont créé le climat de haine, qui sont responsables de ce meurtre. Partout le même récit s’est imposé avec la force de l’évidence : celui d’une confrontation décisive entre « eux » et « nous », entre les forces du bien et les forces du mal. « Soit nous combattons, soit nous disparaîtrons », a expliqué un député français du parti de Marion Maréchal sur un plateau de télévision pendant que Jordan Bardella évoquait une « tragédie » sans qu’il soit nécessaire d’ajouter des sous-titres : cet assassinat doit alerter le peuple chrétien de l’imminente confrontation décisive, de la guerre qui vient.
Le faux dialogue des nouveaux prédicateurs
Je suis allé sur Internet écouter le message de Charlie Kirk et comprendre ce qu’il disait vraiment, pour voir qui était cet homme que l’on transformait en saint. Le plus sidérant est la réputation d’homme de dialogue qui lui était donné par ses partisans. Kirk en effet s’était fait une spécialité d’aller au-devant de publics souvent peu acquis et de les inviter à s’approcher pour discuter. Mais quel dialogue peut bien s’initier lorsque celui qui vous invite à lui parler commence par vous défier en déployant au-dessus de lui une banderole où sont écrits ces mots : « Prouvez-moi que j’ai tort » ? Entouré de gardes du corps, à distance de ses interlocuteurs, il maniait l’art de la formule et de la phrase efficace, proposant plus de l’entertainment qu’une rencontre véritable. L’importance n’était d’ailleurs pas tellement la rencontre sur le terrain, mais sa retransmission coupée et remontée sur les réseaux sociaux, lui assurant une notoriété et une renommée fantastiques.
Des témoignages poignants me sont parvenus après que j’ai écrit un éditorial sur la mort de cet homme. Témoignages de jeunes chrétiens, que je connais et pour lesquels j’ai de l’amitié, dont je sais qu’ils cherchent à vivre leur foi et qui me disaient combien ils avaient été nourris par les discours de Kirk, combien sa manière les avait touchés. Nous n’avions sans doute pas entendu la même chose. Ou plutôt pas de la même manière. Eux lui étaient reconnaissants de manifester sa foi par la joute verbale, et refusaient de laisser les petites phrases et les excès parfois racistes et sexistes en ternir la portée. J’étais pour ma part plus désolé de voir la manière dont cet homme, peut-être sincère, était l’objet d’une manipulation immense et devenait une icône pour des responsables politiques qui devaient bien rire en privé de la ferveur de ce prédicateur ont-ils ne suivaient pas vraiment les exhortations. Ce sont bien évidemment ceux-là qui ont tout de suite présenté l’assassinat comme un crime commis par la gauche et les adeptes du wokisme, accusés de terrorisme intellectuel et moral. C’est la mise en scène d’un prétendu débat entre les supposés ennemis de la patrie et de Dieu et de prétendus gardiens de la civilisation, les derniers remparts contre la barbarie. Avec ce projet, cette menace à peine voilée : il va falloir purger la société des éléments progressistes, les éliminer, les faire taire.
Un tel projet, c’est oublier notre histoire, c’est oublié les années trente, c’est favoriser l’escalade vers la violence de masse, vers la guerre civile, vers l’horreur. Quelque chose de dangereux se met en place : une logique d’affrontement, une désignation de l’ennemi intérieur. Comme si la violence à venir était déjà justifiée, déjà légitime, déjà nécessaire. Nous en sommes là. Ces peurs identitaires et les convictions qu’elles engendrent touchent toutes les composantes de la société, les plus modestes comme les plus éduquées ou les plus fortunées. Il ne s’agit pas de quelques excités marginaux, de quelques illuminés qu’on pourrait ignorer.
Quand le pouvoir prétend sauver l'Église
(…) Devant les scandales à répétition et le discrédit qui recouvre désormais l’institution, devant les conséquences économiques qui s’ensuivent, un certain nombre d’hommes d’affaires, très puissants et très riches, ont fait le choix de « prendre en main » l’Église. Outre-Atlantique, on s’y est mis avec ardeur, d’une manière organisée et officielle : des cercles, des instituts cherchent à la fois à pousser leurs candidats vers l’épiscopat, tout en prétendant utiliser dans la gouvernance du vaisseau ecclésiastique les mêmes armes que celles du business. (…)
Cette logique se retrouve, sous d’autres formes, en France, où plusieurs milliardaires ont décidé de « sauver l’Église » à leur manière. Plusieurs grands patrons catholiques estiment que les évêques ne savent plus gouverner l’Église, qu’ils sont trop faibles, timorés, trop soumis à l’air du temps. (…) La tentation de « reprendre les choses en main » par le haut est réelle et assumée, que ce soit par le biais de fondations, de réseaux d’influence, de médias qu’ils contrôlent. (…) Les grands médias évoquent les noms de Vincent Bolloré et de Pierre-Edouard Stérin. Les deux hommes sont assez différents par leur génération et l’expression même de leur foi. Le premier, devenu sur le tard un incontournable des médias, semble tiraillé par son désir de présenter le visage d’une France « éternelle » telle qu’elle aurait dû être et telle qu’on ne devrait jamais cesser de la rêver. (…) Stérin est devenu, quant à lui, une figure respectée pour nombre de jeunes gens catholiques. Sa fondation, ses initiatives telles que « La Nuit du bien commun », manifestent un désir de soutenir par la base des projets et des réalités souvent initiés par des laïcs. (…)
Je ne prétends pas juger les consciences – Dieu seul sonde les cœurs. Mais je m’étonne de ce phénomène : le mélange entre christianisme et pouvoir, identité et argent, radicalité et intérêts, ne concerne pas que des marginaux, des excités, des illuminés. C’est une tentation permanente, du sommet de l’Église jusqu’aux marges, une tentation qui traverse toute l’histoire du christianisme.
Benoist de Sinety, octobre 2026