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Paysages et Paysactes de Tim Ingold,
ou la vie entre terre et ciel
Julien Lecomte

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« Paysages et Paysactes »(1) réunit deux essais sur le même sujet, celui du paysage, écrits à vingt-quatre années d’intervalles. Le premier, « Temps et Paysage », fut publié en 1993 et le second, « Paysactes entre ciel et terre », date de 2017. Pour le lecteur peu familier avec ce thème, celui-ci peut sembler soit trop précis soit trop vague. Il fut toutefois central durant les décennies 1990 et 2000 dans les sciences sociales et la philosophie, en particulier en France. Au-delà de la seule question du paysage, ces deux essais courts mais denses, parfois assez complexes, constituent une bonne introduction à la pensée de Tim Ingold.

« Temps et Paysage » ou le paysage comme forme en formation

Dans « Temps et Paysage », l’auteur expose sa volonté de concevoir le paysage en dehors d’un biais de la pensée occidentale privilégiant la forme sur le processus. Après avoir évacué ce que le paysage n’est pas selon les concepts classiques de désignation du monde qui nous entoure, il le définit comme un processus d’incorporation (embodiement), soit la dynamique de la forme en formation. Isabelle Favre rappelle dans sa préface l’importance des mots de Paul Klee inspirant Tim Ingold : « La forme est fin, mort. La formation est Vie ».

Qui dit processus dit nécessairement rapport au temps. Ce processus de formation du paysage se doit d’être repositionné dans la temporalité, et plus particulièrement dans celle du travail. La temporalité du paysage c’est donc le moment d’effectuation d’une série d’actes reliés entre eux dans la dimension du temps social, ce qu’Ingold nomme des paysactes (taskscapes). Il est nécessaire de bien percevoir ce qu’implique chez lui la notion de temporalité : c’est par et dans l’acte lui-même qu’elle se manifeste, lui étant intrinsèque. Ainsi, il n’y a pas d’antériorité ni de postériorité dans les paysactes mais assemblage des deux au moyen des relations qui s’établissent entre des actions synchrones ou non : « Tout comme le paysage est un déploiement de lignes reliées entre elles, les paysactes sont, par analogie, un déploiement d’activités reliées entre elles » (p. 37).

Les paysactes sont donc nécessairement pluriels, puisque relationnels par nature. Alors comment distinguer les paysages des paysactes ? Tim Ingold utilise la comparaison entre la musique et la peinture. Une musique ne préexiste pas dans sa partition : elle n’existe que durant le temps de son exécution, reliant entre eux les musiciens. La peinture (de paysage) met quant à elle en évidence visible les lignes tracées par les interactivités. Le concept de ligne est très important chez Tim Ingold, entendu dans cette dimension transformative de la temporalité. Il l’utilise en particulier dans un de ses derniers ouvrages où il propose de repenser à partir d’elle la notion de génération(2). Cependant, la contemplation d’une peinture de paysage peut nous faire oublier qu’elle n’est qu’une sorte d’encapsulage des paysactes tandis que le monde, lui, poursuit sa transformation, nos actes n’en étant pas la cause mais une partie intégrante. En anthropologue averti, Tim Ingold rappelle que la perception fixiste de la peinture prévalant en Occident n’est pas partagée dans d’autres civilisations. Ainsi, chez les Aborigènes d’Australie par exemple, la peinture est conçue comme un acte et non comme la production d’une image aboutie.

Finalement, paysages et paysactes finissent par se confondre quand on envisage leur déploiement dans le mouvement du vivant comme du non-vivant, au sein duquel les actes des Hommes entrent en résonnance. Avoir conscience de la temporalité des paysages devient chez l’auteur une véritable éthique de travail dans sa discipline qu’est l’anthropologie : elle l’avertit du risque de recouvrir de sens la matière tangible qu’est la vie des communautés humaines sur la Terre.

« Paysactes entre ciel et terre », retrouver la pulsation de la vie

Le second essai, « Paysactes entre ciel et terre », offre tout d’abord un regard introspectif. Tim Ingold revient sur les conditions dans lesquelles il élabora précédemment le concept de paysactes, traduction ici proposée du néologisme taskscapes, fondé sur l’anglais « landscape » désignant le paysage. Ce terme a répondu à une crise intellectuelle de l’auteur cherchant à dépasser les dichotomies classiques de l’anthropologie entre nature et société, corps et personne ou corps et organisme. Le paysage est alors devenu sa matrice de réflexion. Le néologisme taskscape emploie le mot « task », cousin du français « tâche », mais au contraire du second, il est plus neutre, d’où le choix du mot « acte » pour le remplacer, comme l’explique Isabelle Favre dans sa préface. « Une tâche, écrit l’auteur, c’est plutôt ce qu’il vous incombe de faire, un acte auquel vous vous soumettez, comme vous devez vous soumettre au monde auquel vous prenez part et dont vous tirez parti » (p. 100). Cette intuition première du paysage (landscape) comme ensemble de tâches en interrelations lui a été confirmée par la rectification d’une vieille erreur d’étymologie. En effet, le suffixe « -scape » supposément issu du grec -skopein, pour « regarder », provient en réalité du vieil anglais sceppan ou skyppan qui signifie « façonner ». Bien antérieur à la Renaissance, en provenance de l’Europe du Nord médiévale et agraire, il se partage avec le Landschaft allemand et le Landschap flamand. Voilà une origine totalement différente de celle du paysage rétinien envisagé comme le « visage d’un pays », provenant du paesaggio renaissant, et qui a conduit dans les années 90, en particulier en France, à une conception culturaliste le figeant dans la forme.

Au fond, la grande affaire de Tim Ingold est de retrouver la pulsation de la vie dans sa démarche intellectuelle d’anthropologue social. Et pour cela, il voue une attention toute particulière au temps, seul capable de faire percevoir le mouvement de la vie. Méditant sur Les Moissonneurs de Brueghel, célèbre toile du peintre flamand, il en vient finalement à faire évoluer ses conceptions initiales. Les paysactes deviennent le maillage de toutes les lignes tracées par les activités humaines et non humaines, tandis que le paysage prend une tournure plus poétique, celui d’un monde entre terre et ciel sur lequel s’exerce le déroulement du temps autant qu’il y est créé. Au final, la dichotomie entre paysages et paysactes ne tient plus puisque le registre d’inscription temporel est unique.

Cet engendrement permanent de la vie sensible dans le temps n’est pas sans rappeler la parole du psalmiste : « Tu envoies ton souffle, ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » (Ps 104, 30).

Julien Lecomte, Octobre 2026
Peinture : Les Moissonneurs, Pieter Brueghel l'ancien


1- INGOLD, Tim, Paysages et Paysactes, trad. Isabelle Favre, Éoliennes, Bastia, 2026 / Retour au texte
2- INGOLD, Tim, Le Passé à venir. Repenser l'idée de génération, trad. Cyril Le Roy, Paris, Seuil, 2025 / Retour au texte