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Révérends pères
Jean-Marc Turine

Jean-Marc Turine remonte le fil de sa mémoire.
Il raconte ce qu’il a tant voulu oublier :
les agressions sexuelles répétées, lorsqu’il était jeune garçon,
par des jésuites en Belgique.

Esperluète éditions, 2022
Format papier


 
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Présentation

Jean-Marc Turine avait une « gueule d’ange ». Était-ce la raison pour laquelle il fut violé de l’âge de 13 ans jusqu’à 20 ans, successivement par trois Pères et un Frère ? L’extrait que nous livrons ici ne concerne que la première de ces quatre agressions. Le livre mérite d’être lu en entier. Jean-Marc Turine y déroule les faits dans leur crudité et fait partager l’émotion intense qu’ils ont suscité en lui. « Il s’agit, dit-il, de raconter une nuit, une longue nuit de plusieurs années, une éclipse de joie de vivre, un brouillage certain dans le cheminement d’une vie véritablement éclose avec un retard considérable. »

Jean-Marc Turine est écrivain et réalisateur de films et vidéos. Il a également à son actif dix ans de production radio à France Culture. On peut écouter de larges extraits de « Révérends Pères », à la page : www.franceculture.fr/emissions/fictions-samedi-noir/reverends-peres-de-jean-marc-turine

Extraits du livre

« Raconter, avec le plus de justesse possible, l'ampleur des dégâts… »

Mon corps n'a rien oublié, n'a rien pu oublier, marqué au fer d'un marquage invisible et indélébile à la fois. Une braise toujours dormante. J'écris, pour la première, fois sur des agissements qui se sont produits il y a près de 60 ans durant lesquels les eaux glacées de la souffrance ont coulé sous des cieux illisibles et pourtant d'une exactitude à crever les yeux. Pendant plus de 30 ans, j'ai consacré une part essentielle de mon travail à rencontrer des femmes ou des hommes qui ont connu des apprentissages de vie douloureux, inhumains, voir tragiques. Toutes ces réalisations m'ont permis de diminuer le feu qui me consumait. Le feu de la bassesse d'avoir été soumis à ça. Il m'est apparu que je pouvais enfin me permettre de dénoncer des attitudes criminelles commises par des hommes se réclamant de l'Église catholique romaine. J'aurais pu déclarer et dénoncer toute cette succession d'événements à Bruxelles lors de la commission d'enquête parlementaire indépendante concernant les actes de pédophilie et d'abus sexuels au sein de l'Église. Je me suis présenté dans un bureau de police en 2011. Je n’ai pas été jusqu'au bout de ma démarche parce qu'il m'a été demandé de donner des noms, des dates et des lieux précis. Les dates et lieux, je pouvais les donner. Les noms, je n'ai pas répondu à cette exigence. Parce que nulle vengeance ne motive ma démarche. Parce qu'aucun tribunal ne peut apaiser le tourment parce que sur 4 personnes 3 étaient décédées. Donc m'évader d'un silence comme d'une cellule, m'affranchir d'un silence comme d'une camisole de force. (…)

Pourrais-je les raconter la sortie de l'enfance et l'entrée en adolescence qui furent miennes ? Donc écrire ce que je n'ai jamais révélé. Raconter, avec le plus de justesse possible, l'ampleur des dégâts, des blessures. Avec la plus nette exactitude la résurgence de la réalité, son intensité, son désespoir, sa turpitude, son indicibilité, sa banalité. Fut elle mienne réellement cette adolescence ou l’ai-je éprouvé comme si je m'étais tenu un peu à l'écart de moi-même ? Tu comprends : que m'est-il arrivé ? Que lui est-il arrivé à ce type qui me ressemblait ? J'écrirai ou tenterai d'écrire. Comment furent possible une soumission aussi misérable, un subissement aussi vil, humiliant, méprisable ? Car oui tel fut ce qui m'est impératif d'écrire. Une non-existence et une culpabilité doublée d'une honte obsessionnelle. Une hantise suicidaire. (…)

« Comment s'est-il fait que je n'ai rien dit, rien pu dire ? »

Le récit commence véritablement en septembre 1959, lorsque je suis entré en première année du secondaire au collège Saint-Michel de Bruxelles, en 6e latin grec. Collège dirigé par des jésuites. Le fameux et très respectable collège Saint Michel où la bourgeoisie et l'aristocratie bruxelloises souhaitaient offrir la meilleure, la plus exigeante, la plus raffinée des éducations. Surtout la plus chrétienne. Ma mémoire, je n'arrive pas à la reconstituer de façon satisfaisante du fait de ma décision un jour de faire table rase du passé. Pour survivre où réapprendre à vivre. Il m'a fallu en passer par là. Le Père C porte le numéro un dans l'inventaire de mon interminable obscurcissement. Titulaire de la classe de première humanité, la 6e, et directeur de la chorale du collège, il jouissait d'une très estimable réputation. Élégant, relativement jeune, il m'a très rapidement repéré, ce vertueux père jésuite. Repéré comme cancre et comme proie prête à l'emploi dans son troublant cabinet des perversités, sa chambre. M’a-t-il d'abord repéré comme cancre ou comme proie ? Ma préférence tandis que j'écris : comme proie. Élu rapidement comme possible soliste dans la chorale - sa chorale - et par conséquent à sa merci, je suis devenu l'esclave de sa toute puissance et de ses divagations libidineuses. (…)

Il en bavait pour moi le père C à me tripoter les joues, le cou, le dos, les cuisses quand je portais des culottes courtes, ce qui était le plus fréquent de mes vêtements. Sans oublier sa main dans mes cheveux. Il aimait jouer avec mes cheveux. Bouclés, châtains foncés. Et puis ses brusques colères par lesquelles il cherchait à m’humilier devant les élèves, probablement pour mon incapacité à réciter telle ou telle déclinaison latine. Il me semble qu’à certains moments il me détestait faute de pouvoir me chérir comme il l'aurait désiré. Comme je me tenais le plus souvent au fond de la classe, près des fenêtres d’où je pouvais contempler la cour de récréation des classes primaires, il me balançait des frotteurs à la figure en me traitant de bon à rien. Il me semble que je m'en foutais. Ma gueule, je ne vois pas ce qu'elle possédait de si singulier pour provoquer tant d'attirances malsaines, innommables de la part de ces jésuites. Je l'aurais voulue tordue, mal fichue, repoussante ma gueule de l'époque.

Il s'agit de raconter une obscurité dans le plein jour, un viol, un crime gravé dans l’écorce de mon corps, jusque dans la moelle de ses os. Comment s'est-il fait que je n'ai rien dit, rien pu dire ? Rien. Rien voulu dire. Rien. Incapable de dire. Il me manquait probablement une case, un retard très net dans le développement psychologique et physique de ce type que je suis obligé de considérer comme moi. Une fois ces actes tolérés dans un grand effroi, était-ce un consentement ? Était-ce déjà de l’aversion ? Sans doute. Il s'agissait davantage, je crois, d'une confusion gigantesque et d'une culpabilité en proportion de ma déroute.

La suite, puisque je n'ai rien dénoncé, s'est déroulé en conformité avec cette vase puante et initiatique, sans surprise ni improvisation. Le père C me convoquait selon son humeur, son caprice, ou selon sa libido, dans sa chambre au second étage. Une chambre spacieuse qui donnait sur un vaste parc. Le père C me faisait venir pour me parler de mes résultats, le plus souvent médiocres. Le prétexte n'était pas difficile à trouver et il en profitait pour me caresser de façon insistante. Oh, sans précipitation. Il montrait quelque patience avant de passer à l'acte, le brave Père C. Lentement, silencieusement, il glissait une main sous ma chemise et me caressait le ventre et la poitrine ou le dos. Je hurlais en silence, le corps devenu granit. Je brûlais de panique. L’effroi, à chaque fois. Une glaciation violente du corps. Les doigts libéraient un à un les boutons de ma chemise. À chaque fois. Plus rien n'existait que cette main progressant lentement dans son sinistre dessin. À chaque fois. Sans violence et pourtant d'une violence extrême, indescriptible. Je n'osais rien dire. Je n'osais pas bouger. Est-ce que je fermais les yeux ? Étaient-ils au contraire ouverts au point de ne plus pouvoir rien regarder, devenu blancs, aveugles ? Aucun souvenir. J'étouffais. J’étouffais. J’étouffais tandis que le cauchemar se répétait, à chaque fois. Je restais debout lui tout près de moi, derrière moi. Un état de chaos qui durait le temps de cette séance dont je me réveillais brutalement dès que je me retrouvais seul.

« Tu laisseras faire la répétition des mêmes gestes, un même rituel. »

A 13 ans, déjà l'envie de mourir. Oui, j'en ai un souvenir aigu. Le désir de plonger par la fenêtre constamment ouverte de sa chambre parce qu'il fumait des cigarettes fortes, et bien nommées Saint-Michel, empaquetées dans des jaquettes vertes. Oui, me précipiter dans le vide pour ne plus avoir à subir le forfait du père C. Le danger qui me menaçait, j'en avais une très approximative conscience. Il posait ses lèvres sur mes cheveux en respirant par le nez. Une respiration saccadée, sifflante tandis que sa main s'immisçait sous mon slip… sous mon slip ses doigts… sous mon slip ses doigts… sous mon slip… et sa respiration dans mes cheveux et sa respiration dans mon cou et ses doigts sous mon slip… la main droite sous mon slip, les doigts tripatouillant un petit pénis amorphe… la main gauche sur mon épaule comme pour m'empêcher de m'encourir. Mais je n'avais pas cette intention. Mes pieds sous des hauts planchers, paralysés, brûlés par la glace d'une terreur muette n'auraient pu faire le plus petit pas. Irais-je jusqu'au bout de l'histoire ? L'affaire existait vraiment pour que tu rentres avec moi dans cette chambre au second étage du collège Saint Michel.

Tente l'expérience. Tu as 13 ans. Tu montes lourdement malgré la légèreté de l'enfance des escaliers en bois. Tu frappes à une porte, la troisième à droite d'un large corridor au plancher ciré. Une voix bien connue t'autorise à rentrer. Prends le temps de te dire : « si cela avait été moi… » Tu refermes la porte derrière toi. Tu ne bouges pas. La distance entre la porte et le bureau du révérend père C, trois mètres peut être. Tu dois les franchir, tu le sais comme tu sais ce qu'il attend de toi, le Saint homme. Tu les fais ces pas pour te placer devant lui, séparé de lui par la table de son bureau encombrée de livres, de feuilles, de crayons. Silence de tombeau. Il ne se presse pas. Tu le sais, il va contourner le bureau et te prendre la main. Tu sais ce qui va advenir et bientôt commencent les attouchements. Un oubli total de toi s’opère. Tu laisseras faire la répétition des mêmes gestes, un même rituel. Je passe en boucle ces scènes. Près de soixante ans ne les ont pas altérées ou si peu. Rester au sein du collège Saint Michel, ne pas cesser de le traquer dans sa malfaisance… l'enfer… une détresse absolue dans cette chambre avec un prie-Dieu placé à côté du lit. Le supplice traînait ou ne durait pas ? Comment pourrais-je encore le savoir ? S'en souvient il mon corps de l'éternité de ce supplice ? non, oui et non. Non à en préciser exactement le début et la fin. Oui à ressentir encore cette main sur moi, ses doigts, la braguette aussitôt refermée par lui… par moi…

Cet homme d'église, le salaud aux vœux trahis, m'ouvrait violemment la porte et m’enjoignais d'aller faire mes devoirs et d'étudier mes leçons dans la grande salle d'étude : faire mes devoirs, étudier le latin, l'histoire, le français, les maths… Après cette crucifixion ! Comment aurais-je pu ? La salle d'étude, une vaste salle avec 4 rangées de bancs au rez-de-chaussée, à peu près en face du bureau du père W le préfet de discipline au profil d'aigle, au regard froid des reptiles, mince et sec. Ce père W, pour une retenue disciplinaire, devoir bâclé ou non fait, ce vautour me convoquait dans son bureau pour me passer un blâme sévère de sa voix de basse pour provoquer une attention soutenue. Sadique, il ponctuait ce qu'il croyait devoir dire de silence calculé, comme au théâtre, passant néanmoins ses griffes dans mes cheveux, en m’expliquant que je devrais absolument travailler avec plus de sérieux, me rappelant sans cesse mes deux oncles jésuites. Pas toujours les cheveux qu'il palpait entre ses griffes. Parfois il saisissait ma nuque entre le pouce et l'index aux ongles longs et pointus, me retenait avec force un certain temps. Au nom de quel principe éducatif se permettait il de me toucher, lui aussi. Même s'il n'y avait rien de directement sexuel dans ses gestes et encore… sa main sur moi représentait bien un délit de familiarité inappropriée. Et toujours mon silence. Un silence comme une déclaration de guerre. Il exigeait de moi des excuses ou une demande de pardon ou une promesse de changer de comportement mais il n’obtenait rien qu'un sourire de défi et mon regard planté dans le sien. Je me tenais debout devant lui. Lui, assis derrière son bureau, par la taille à ce moment je le dominais. Il aurait dû s’en rendre compte, l'idiot. Il disait : baisse les yeux, baisse les yeux, sinon je te casserai. Baisse les yeux, sinon je te casserai. Baisse les yeux. Le père W avait la conviction de pouvoir me broyer d'un mot, d'un regard. Sa suffisance glacée, sa jouissance à pouvoir décider de qui vivra et de qui mourra s'est brisée dans mes yeux. Je l’ai rendu incapable de me détruire. Pouvait il me faire plus de mal que ses pairs ensoutanés leurs turpitudes ? Je les conçois sans limites. Ils se reconnaissent entre eux. Ils sont solidaires et leurs inavouables forfaits forment la glu de leur cohabitation au cœur d'une communauté unie, soudée dans la prière et l'obéissance. Ne dénonçant rien ni personne leur complicité n'a pas besoin de s'exprimer, elle est d’évidence. Avec toujours Dieu, Marie et Jésus le crucifié au-dessus d’eux pour entendre leur repentir de pacotille et leur accorder pardon et absolution pour leur si grand péché.

« Pourquoi ne me suis-je pas encouru ? »

Le misérable père C fut condamné à la perpétuité dans ma tête de 13 ans. Aussitôt ses mots écrits, revient la question primordiale : comment cela a-t-il été possible ? où étais-je ? qui étais-je ? Nulle part. Je n'étais rien. Personne. Rien. Ou plus exactement, je n'étais qu'un enfant incapable de comprendre ce qui lui arrivait. Comment analyser cette défaite autrement ? J'ai eu 13 ans et Dieu au fond du trou du cul. Un cancre adulé par des jésuites affamés de sexe parce que privés de sexe à partager. Priant la vierge Marie, se confessant de leurs péchés et remettant leurs tremblements jouissifs en action une fois le pardon accordé. Je vivais dans un trop plein de vide. Hagard, sonné comme un boxeur à la limite de ses forces avant d'être mis KO. Dans ce cas, le combat s'arrête et un vainqueur est déclaré. Pour moi rien de comparable. Sonné, debout, incrédule. Nul soigneur au bord du ring, c'est à dire dans les larges escaliers en bois qui me menaient tanguant du second étage au rez-de-chaussée. Seul et silencieux. Silencieux dans mon trop grand silence. Silencieux et en pleurs dans les chiottes à côté de la salle des fêtes alors que la salle d'étude m'attendait où je tracerai des cercles ou des 8 ou des S ou rien. Rien de rien. Sur les feuilles de mon cahier de maths, d'histoire ou de latin. Le père C n'avait pas besoin d'achever sa phrase pour me faire comprendre qu'il m'attendait dans sa chambre. Son regard parlait mieux que les mots. Je quittais le foot, le tennis ou le basket. Malgré l’écœurement qui me submergeait, je montais, marche à marche, pesamment le monumental escalier en bois. La tête vide ou trop débordante déjà du supplice qui m'attendait. L'effroi dans l'âme, je me rendais à mon exécution. Je montais, le cœur en glace. Je descendais le cœur en feu que des larmes éteindrait lentement, trop lentement. En réalité, jamais.

Pourquoi ne me suis-je pas encouru ? Oui, pourquoi ne pas avoir traversé la cour de récréation et courir sur le boulevard Saint-Michel ? Fuir à toutes jambes au milieu des voies du tram, au milieu de la circulation. Traverser la ville à en perdre haleine. Ne pas m'arrêter sauf à me noyer dans l'eau glauque et puante du canal de Willebroek. Le père C, dont les cheveux noirs et là soutane noire mettaient en évidence la blancheur de son visage, avait de longs doigts fins. Sa soutane était toujours impeccablement propre et repassée. Il m'a appris le latin, les chants grégoriens, des Arias de Bach et principalement à me taire. Garder pour moi les offenses qui m'étaient faites par lui, mon premier prédateur, mon premier bourreau et par les autres plus tard. Me taire non par fatalité mais par mon incapacité à découvrir le refus, le secret comme une double vie ou une double peine. J'avais 13 ans. Oh le péché ! N’étais-je pas le tentateur pour ces pervers en manque d'amour réel ? Qui pour m'entendre ? Écoute-moi. Pourquoi suis-je resté dans cette chorale qui faisait mon malheur ? Uniquement parce que je prenais un plaisir fou à chanter, comme si le chant me sauvait de tout le reste, comme si j’y pouvais trouver une résilience… Il m'aurait fallu dès lors chanter tout le temps. Je ne le crois plus. Le père C me maintenait sous sa coupe. Mais l'explication est-elle satisfaisante ? Alors pourquoi ? Je ne crois pas avoir eu de la haine à 13 ans, mise à part la haine vouée au père W, la haine de ce que sexuellement je subissais et venu plus tard. J’ai raté ma première année d'école secondaire et je l’ai redoublée dans la classe du même Père C. C'est l'année où mon frère cadet m'a rattrapé. Deux ans ! Le cancre remettait ça. Et toujours le père W qui me convoquait et m'engueulait. Et toujours mon regard qui lui disait : « je m'en fous, je n'écoute pas. Pour moi t’es mort, ordures parmi les ordures. » Ma voix a mué. J'ai quitté à contrecœur, malgré les agressions du père C, la chorale. Le goût du chant m'a quitté aussitôt. Le plaisir du chant, le réconfort du chant. Le père C avait-il trouvé une autre proie ? Il me semble qu'il me convoquait dans sa chambre beaucoup moins souvent. Et puis j'ai commencé à porter des pantalons longs, du moins en automne et en hiver.

(…) J’étais sans personnalité, j’étais sans, sans tout, sans rien, tout à fait sans pour tolérer ce calvaire physique et moral. Tout aurait pu être beau, poétique, aimant intelligent, joyeux ou cafardeux, en un mot normal. Ce fut un abîme labyrinthique sinistre pire qu’un naufrage en pleine mer démontée. J’étais probablement dans une évolution en obscurcissement de la vie, une fatigue d’intelligence ou d’une bêtise incommensurable. (…) N’avais-je aucun désir ? J’étais en déficit, victime de crimes pédophiles commis par des hommes détenteurs d’une autorité conférée par l’église catholique, une autorité sacralisée, qui ont tout pouvoir eux qui ont fait vœu de pauvreté et d’obéissance (n’ont-ils pas charge d’âmes ?) – j’admets aujourd’hui, en comparaison d’amies et d’amis de mon âge, que j’avais un certain retard à l’allumage – j’ai été abusé, parce qu’à cet âge-là j’étais encore confiant dans une certaine expression de la foi. Certains jésuites ont exploité ma crédulité ou mon innocence, mot très difficile à écrire aussi incroyable que cela puisse paraître, cela revient à parler d’abus sexuels, d’abus de conscience, d’abus de confiance.

Jean-Marc Turine