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Abraham redécouvert (1) :
relire la Genèse sans superstition ni exclusion
Rakia Moalla-Fetini

Patrick Mégarbané, dans son ouvrage Abraham redécouvert, propose une relecture du récit d’Abraham, attentive à la lettre du texte biblique et à ses implications théologiques et contemporaines. Dans la recension que Rakia Moalla-Fetini fait de ce livre, elle écrit : « L’auteur dépasse la vision réductrice d’un Abraham superstitieux, misogyne ou sectaire transmise par les exégèses conventionnelles. Il fait surgir l’image d’un patriarche véritablement universel, dont l’alliance pionnière résonne comme un appel à l’hospitalité radicale, à l’accueil de l’autre et à la libération des dominés. »

Patrick Mégarbané – français d’origine syrienne - a enseigné et travaillé comme expert des Nations unies à Damas. Il a publié, trois anthologies de la poésie arabe classique (en collaboration avec Hoa Hoï Vuong). Rakia Moalla-Fetini est ancienne chef de mission au FMI.

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Les conflits qui s’inscrivent dans la durée ne se livrent jamais seulement sur les champs de bataille. Ils se déploient aussi dans l’ordre des récits, des représentations et des héritages symboliques, là où se forment, lentement, les imaginaires collectifs. André Malraux l’avait pressenti : les guerres se gagnent d’abord dans l’imagination des hommes. Le conflit qui ensanglante aujourd’hui la terre de Canaan, berceau des promesses faites à Abraham, n’échappe pas à cette logique : les armes arrachent des victoires provisoires, tandis que les récits et les idées, eux, façonnent les époques et dessinent les avenirs.

C’est dans cette perspective qu’il faut accueillir l’ouvrage audacieux de Patrick Mégarbané, Abraham redécouvert – une histoire sans superstition, sexisme ni sionisme. Ce livre ouvre un front décisif : celui du sens et de l’interprétation, là où se joue en profondeur l’avenir des sociétés.

La figure d’Abraham : père universel des croyants ou source des fractures qui traversent notre modernité ? (2)

Tout le monde connaît, dans ses grandes lignes, l’histoire d’Abraham, père des trois religions monothéistes. Appelé par Dieu, il quitte la terre de ses pères pour Canaan, la terre promise à sa descendance. De cette aventure naît d’abord Ismaël, fruit de son union avec la servante Hagar. Puis, bien plus tard, Sarah, son épouse stérile et âgée, donne naissance à Isaac, présenté comme un enfant miraculeux.

Le judaïsme se réclame d’Isaac, fils de la femme libre, qu’il érige en ancêtre du peuple élu. L’islam honore Abraham comme « le premier des musulmans », mais rattache sa lignée à Ismaël, l’aîné, porteur de bénédiction et dépositaire du droit d’aînesse. Le christianisme, pour sa part, ne voit pas seulement en Abraham un ancêtre : il en fait l’archétype même de la foi, celui qui, en marchant dans l’espérance, ouvre la voie à tous ceux qui se reconnaissent dans le Christ.

Mais Abraham excède de loin la figure du patriarche biblique. Son récit a profondément façonné les cultures du Proche-Orient comme celles de l’Occident, irriguant l’art, la littérature, la philosophie, et jusqu’aux élaborations de la psychanalyse. C’est dans son ombre que se sont constituées – et continuent de se reconfigurer – nombre de nos représentations, de nos croyances et de nos imaginaires collectifs. Revisiter sa légende, comme s’y attache Patrick Mégarbané avec une rigueur intellectuelle remarquable, ne consiste pas seulement à relire un texte ancien : c’est interroger, au plus vif, les fondements symboliques d’un monde moderne en crise.

L’auteur montre ainsi comment le récit abrahamique, dans la version consacrée par les lectures dominantes, en vient à exercer une influence paradoxale. Abraham est exalté comme le « chevalier de la foi », figure d’une obéissance absolue, portée au-delà même de la raison. Mais cet héritage, fondé sur une soumission qui confine à la superstition, entre en tension avec les exigences contemporaines de responsabilité éclairée et d’esprit critique. À cela s’ajoute la place assignée aux femmes dans le récit traditionnel : Sarah et Hagar y apparaissent souvent réduites à des fonctions reproductives ou à des objets d’échange. Or, à l’heure où les femmes revendiquent pleinement leur dignité, et où l’on comprend – notamment à la lumière des analyses écoféministes – que l’oppression des femmes et l’exploitation de la nature procèdent d’un même système de domination, peut-on encore se réclamer sans réserve d’un tel modèle ?

À la superstition et au sexisme s’ajoute la question brûlante de l’alliance abrahamique et de ses usages politiques. Dans la Genèse, Dieu promet la terre de Canaan à la descendance d’Abraham ; pourtant, le récit semble privilégier Isaac, l’enfant de Sarah, en faisant de lui le porteur exclusif de l’alliance, tandis qu’Ismaël – figure à laquelle s’identifient les peuples arabes – est chassé avec l’assentiment divin. Cette hiérarchisation apparente a nourri, au fil des siècles, des lectures exclusives qui trouveront, à l’époque moderne, une traduction politique dans le sionisme : celui-ci y a vu la justification d’un droit exclusif des Juifs sur la terre de Canaan et la légitimation de l’expulsion des Arabes.

Ces dimensions problématiques paraissent étroitement liées à la figure d’Abraham, et aucun effort exégétique n’a réellement réussi à les neutraliser. Malgré des avancées notables, ni le féminisme, ni l’anticolonialisme, ni l’écologie, ni le rationalisme, ni même la théologie de la libération n’ont réussi à lever de manière pleinement convaincante les objections fondamentales que soulève ce récit dans sa version reçue.

Ainsi, l’Abraham qui nous est parvenu à travers ces lectures apparaît moins comme le père universel en qui « toutes les nations de la terre seront bénies » que comme une source lointaine – mais toujours agissante – des fractures qui traversent encore notre modernité. Dans cette configuration, son héritage divise plus qu’il n’unit et enferme davantage qu’il n’émancipe.

La figure d’Abraham : un appel à l’hospitalité radicale

C’est précisément ce constat que l’interprétation proposée par Patrick Mégarbané entreprend de renverser. En offrant une lecture à la fois plus fidèle au texte hébraïque et d’une profondeur inédite, l’auteur dépasse la vision réductrice d’un Abraham superstitieux, misogyne ou sectaire transmise par les exégèses conventionnelles. Il fait surgir l’image d’un patriarche véritablement universel, dont l’alliance pionnière résonne comme un appel à l’hospitalité radicale, à l’accueil de l’autre et à la libération des dominés.

Cette relecture repose sur une méthodologie exigeante. Là où les interprétations existantes privilégient une perspective unilatérale – qu’il s’agisse de l’herméneutique de la confiance, propre aux lectures traditionnelles et religieuses, ou de l’herméneutique du soupçon, caractéristique des approches critiques, psychanalytiques ou sociologiques –, Mégarbané emprunte une voie résolument dialectique. Inspiré par la philosophie de Paul Ricœur, il explore le texte biblique en maintenant la tension féconde entre ces deux pôles rivaux.

D’un côté, il assume pleinement la dimension spirituelle du récit et reconnaît la légitimité du surnaturel qu’il met en scène. De l’autre, il se défait de tout dogmatisme pour analyser, dans l’écriture même de la Genèse, les dynamiques du désir, du pouvoir et de l’inconscient à l’œuvre. Plus encore, il montre avec une rigueur convaincante que le texte biblique appelle lui-même ce double régime d’interprétation, désamorçant ainsi par avance l’objection selon laquelle une telle lecture lui serait étrangère.

En adoptant cette démarche, l’auteur plonge au plus près de la matérialité du texte et en révèle la puissance narrative. Il intègre les acquis de la recherche contemporaine tout en poursuivant l’enquête dans ses zones d’ombre, explorant les procédés stylistiques, les répétitions, les silences et les ambivalences constitutives de l’écriture biblique. Ce qui a longtemps été perçu comme des incohérences ou des traces de réécritures successives apparaît alors comme le fruit d’une stratégie narrative sophistiquée, destinée à restituer la complexité de l’expérience fondatrice d’Abraham.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’une des propositions les plus audacieuses de l’ouvrage. Patrick Mégarbané soutient, arguments textuels à l’appui, que le récit de la naissance d’Isaac dissimule en réalité un drame conjugal. Isaac ne serait pas le fruit d’une conception surnaturelle chez une femme ménopausée et stérile, mais l’enfant issu d’une relation adultérine entre Sarah et Abimélek, roi des Philistins, survenue au paroxysme d’une crise conjugale. Le « miracle » célébré par le texte ne renverrait donc pas à une impossibilité biologique, mais à la réconciliation d’un couple, capable de traverser l’infidélité par le pardon et d’accueillir cet enfant comme une bénédiction.

La Genèse raconte ainsi, en filigrane, l’épreuve d’un couple et la naissance de deux enfants en marge des normes matrimoniales de leur temps : Ismaël, né de l’union d’Abraham avec sa servante Hagar, et Isaac, issu de la relation entre Sarah et Abimélek. Ces infidélités auraient pu conduire à la rupture ; elles ouvrent au contraire un chemin de pardon et d’accueil : Sarah consent, fût-ce provisoirement, à la présence d’Ismaël, tandis qu’Abraham reconnaît Isaac comme son fils.

Ce drame conjugal est ensuite réécrit à la lumière de la réconciliation, dans un mouvement qui efface la faute. Ismaël n’apparaît plus comme l’enfant d’une liaison avec la servante, mais comme le fruit d’une maternité de substitution voulue par Sarah pour pallier sa stérilité. Isaac, de son côté, n’est plus présenté comme un enfant adultérin, mais comme le fils miraculeux de la vieillesse. Cette version lissée, où le mal est gommé, reflète le regard que les conjoints portent sur leur passé une fois le pardon accompli. C’est cette narration recomposée qui occupe le premier plan du texte biblique et que retiennent les lectures convenues.

Toutefois, en arrière-plan, le texte laisse affleurer les péripéties de la crise conjugale et des infidélités. En superposant ces deux niveaux de lecture, la Genèse raconte l’histoire d’un couple qui, par le pardon, réinvente un passé douloureux pour le transfigurer en récit de grâce.

Loin d’être extravagante, cette interprétation s’impose par la rigueur de son argumentation, son ancrage précis dans la lettre du texte et la portée à la fois existentielle et théologique de ses implications. L’auteur ne se contente pas de proposer une nouvelle grille de lecture : il exhume des strates de sens enfouies sous des siècles d’exégèse et de traditions doctrinales qui avaient progressivement neutralisé la radicalité originelle du récit.

On peut toutefois regretter que l’ouvrage n’approfondisse pas davantage la question de la réception historique de cette lecture : à quel moment, pour quelles raisons et sous quels impératifs a-t-on cessé de lire la Genèse dans cette radicalité première ? Une esquisse de réponse aurait sans doute renforcé encore la démonstration.

« Abraham n’est proclamé père d’une multitude – et la terre de Canaan promise à sa postérité – qu’en raison de l’hospitalité qu’il accorde à ces deux enfants marginalisés. »

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Mégarbané déploie les implications théologiques de sa relecture. Le récit d’Abraham, relu à cette lumière, rejette la superstition au profit d’une vision du divin qui en préserve le mystère. Il interdit toute appropriation exclusive de Dieu et de ses promesses, tout en impulsant un mouvement d’émancipation des femmes et de libération de la condition servile. Mais surtout, il érige l’accueil inconditionnel de l’enfant déshérité – symbole des exclus – en condition fondamentale de l’alliance.

Le cœur du message est là : la descendance bénie d’Abraham n’est pas composée d’enfants « bien nés », mais de deux enfants issus du métissage et considérés, selon les normes de leur temps, comme illégitimes. Ismaël, fils d’Abraham le Chaldéen et de Hagar l’Égyptienne, aurait dû hériter du statut servile de sa mère. Isaac, né de la relation entre Sarah la Chaldéenne et Abimélek le Philistin, aurait dû être rejeté comme enfant adultérin. Or c’est précisément en eux que Dieu établit son alliance.

Ce choix fonde une vision radicalement inclusive : Dieu constitue son peuple comme une mosaïque humaine, mêlant lignées et appartenances, et étend sa bénédiction à ceux qui placent l’accueil de l’exclu au cœur de leur communauté. Abraham n’est proclamé « père d’une multitude » – et la terre de Canaan promise à sa postérité – qu’en raison de l’hospitalité qu’il accorde à ces deux enfants marginalisés.

À l’heure où la figure d’Abraham est instrumentalisée pour légitimer des politiques cyniques et exclusives, où des accords géopolitiques se parent abusivement de son nom, Abraham redécouvert apparaît comme une contribution essentielle. En restituant au récit biblique sa portée émancipatrice et universaliste, Patrick Mégarbané offre une lecture à la fois fidèle au texte de la Genèse et pleinement à la hauteur des défis de notre époque.

Rakia Moalla-Fetini, février 2026
Tableau de Marc Chagall : Abraham au chêne de Membré, l'hospitalité d'Abraham


1- Patrick Mégarbané Abraham redécouvert, une histoire sans superstition, sexisme, ni sionisme, Ed. BOOKS ON DEMAND 2025 / Retour au texte
2- Les sous-titres sont de la rédaction. / Retour au texte