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Amoris Laetitia ou « La joie de l’amour »
Nicodème


A l'issue du synode sur la famille, L'Eglise attendait de connaître la position du Pape François. Il aurait pu s'exprimer par une "Encyclique", comme l'avait fait Paul VI par exemple, en publiant "Humanae vitae". Une encyclique fait loi pour toute l'Eglise. François a préféré écrire une "Exhortation". Il s'agit d'un encouragement à vivre, d'un texte qui ne s'impose pas mais donne à réfléchir. Pour notre part nous nous en réjouissons. Entre tradition et modernité, un chemin est ouvert par cette "Exhortation".

Pour accéder au texte de l'exhortation du Pape François (272 pages) cliquer ici : Amoris Laetitia

(4) Commentaires et débats

Un hymne à la joie

Le 19 mars dernier, jour de la St Joseph, le pape François a publié le document qu’on attendait, avec une certaine impatience, à l’issue de deux synodes sur la famille. Qu’en serait-il des questions difficiles posées en notre temps ? L’Eglise sortirait-elle d’un moralisme paralysant ?

Ce texte est présenté d’emblée comme un Hymne à la joie : « la joie de l’amour ». Quand on songe aux lamentations de certains clercs devant ce qu’ils considèrent comme une perte de la morale, ce titre révèle un optimisme rassurant : « Nous multiplions les attaques contre le monde décadent avec peu de capacités dynamiques pour montrer les chemins du bonheur ! ».

Par ailleurs cette « Exhortation » baigne dans une méditation biblique et théologique qu’il est bon de souligner. Il serait dommage d’en rester à une recherche de réponses de type moralisateur et d’oublier la dimension spirituelle de ce texte.

Un texte de méditation

Les revendications féminines dans l’Eglise dénoncent souvent la lecture culpabilisante de la Genèse présentant la femme comme la source du mal, l’être faible qui cède à la tentation et entraîne l’homme dans sa chute. Loin d’être une occasion de lamentation devant ce que l’on considère peut-être trop comme la cause du « Péché Originel », les premières pages de la Bible manifestent « la force de la vie qui continue » ; elles sont une révélation de la beauté du couple humain. A la suite de Jésus, sollicité de répondre sur une question concernant la répudiation, voyons dans le couple une image de Dieu : « A l’image de Dieu il les créa. » En effet l’homme et la femme sont présentés comme étant ensemble « la vraie sculpture vivante capable de manifester le Dieu créateur et sauveur. » La vie du couple, dans le jeu de la différence qui conduit chacun au don de soi à l’autre, est prise dans le mouvement même de la Trinité où les personnes sont emportées dans le va-et-vient de l’Esprit entre le Père et le Fils. Le couple qui réussit à s’aimer vraiment, le couple où chacun « se dépouille de soi-même devant l’autre », actualise le mystère de l’Incarnation : le Verbe de Dieu, dans l’amour qui se déploie, se rend présent à l’humanité. Telle est la manière de comprendre le sacrement, source de grâce, c’est-à-dire de don gratuit pour les époux. Dieu se donne réellement à eux au fur-et-à-mesure qu’ils se donnent l’un à l’autre. Cette vie commune traverse des souffrances et des joies : c’est le mystère de Pâques. Les époux sont invités à se rappeler la Croix lorsqu’ils traversent des épreuves mais aussi à reconnaître la Résurrection dans les joies de l’amour, y compris celles du plaisir sexuel.

Un certain regard

Manifestement le Pape François ne raisonne pas à partir de principes abstraits. Il regarde d’abord la situation concrète des couples en nos temps modernes, sensible aux difficultés que connaissent les familles, trop souvent abandonnées par les institutions devant la crise socio-économique. Lorsqu’un couple ne peut avoir de logement décent ou lorsqu’il sombre dans le chômage, le désir de procréation est éteint ! Le Pape sait la part d’esclavage qu’entraîne le travail professionnel, les transports qu’il suppose, la fatigue qui, au retour au foyer, freine l’attention qu’on porte aux enfants. La grossesse d’une femme marque une transition quelquefois difficile. Lorsque les personnes âgées ne sont pas aidées par la collectivité, elles pèsent sur la vie des plus jeunes. Le phénomène migratoire, bien sûr, fait naître des situations délicates, en ce qui concerne la vie familiale. S’appuyant sur les remarques de l’épiscopat espagnol, il reconnaît que toutes ces difficultés sont le symptôme de changements anthropologiques profonds.

Les conseils d’un Pasteur

Son souci du concret le conduit à donner des conseils ; à le lire, on constate qu’il a une réelle expérience de pasteur. Curé pendant un certain temps il a reçu sans doute les confidences d’époux et d’épouses qui lui permettent de comprendre les attentes et les difficultés qui se sont exprimées à travers la consultation des chrétiens de la base. Les conseils très concrets qu’il adresse à l’ensemble des familles sont empreints d’une sagesse acquise. Ils sont parfois très simples : un regard aimable sur le conjoint, « un petit geste, une petite chose et l’amour conjugal revient ». Chaque conjoint doit autoriser l’autre à prendre des décisions. Il faut savoir le remercier de ses attentions et s’excuser de ses propres indélicatesses. Trois mots-clés, en effet, permettent de : maintenir ouverte la porte d’un amour durable : « Permission – Merci – Excuse. » Une relecture de l’hymne de St Paul à la Charité (1 Cor.13) le conduit à décrire le comportement permettant au couple d’avancer et de progresser. Il s’agit d’un appel à la patience, d’une attitude de service mutuel ou de rejet de toute espèce de jalousie. Les époux devraient inventer des habitudes qu’il n’hésite pas à qualifier de routine : Le baiser du soir, l’acte de se bénir mutuellement, celui de faire la paix. Il convient d’organiser des sorties et des fêtes. Il est bon « de se faire réciproquement des surprises ».

Des réflexions plus larges accompagnent ces conseils. A travers les événements vécus en commun, il s’agit de sauvegarder « la joie de l’amour ». Cette expression est à souligner puisqu’elle donne son titre au document dans son ensemble. Cette joie ne se confond pas avec le plaisir qu’il faut savoir accueillir, bien sûr, mais dans lequel il faut veiller à ne pas s’enfermer ; la joie naît de la « dilatation du cœur » capable de s’ouvrir à la réalité et de l’accueillir, quelle qu’elle soit. Elle se situe dans le dépassement de la satisfaction et de la douleur et permet de découvrir la véritable beauté de l’autre c’est-à-dire son caractère sacré.

Tendresse, miséricorde et grâce

Pour résumer la démarche du Pape François, trois mots sont nécessaires, disséminés tout au long de son texte : Tendresse – Miséricorde - Grâce. On doit souligner le rôle central de la Miséricorde qui marque le dépassement des deux autres termes. La tendresse est accessible au comportement humain, hors même de l’Eglise, et la grâce est impensable hors du mystère de Dieu. Par-delà l’opposition de Dieu et de l’homme, la miséricorde dit leur jonction. Elle dit à la fois l’amour que Dieu porte à l’homme et celui que les hommes et les femmes peuvent vivre entre eux. C’est sur ce chemin que le Souverain Pontife aborde les graves questions sur la famille qui agitent le monde catholique.

« Amoris laetitia » est-il un texte conservateur ou un texte d’ouverture en matière de morale familiale ? Les manifestations en France, à propos du « Mariage pour tous », ont fait apparaître de lourdes oppositions, dans le pays. Les premières réactions de la presse semblent affirmer une attitude ambiguë de la part du Pape François : il s’efforcerait de donner raison aux uns et aux autres pour ne mécontenter personne. Qu’en est-il exactement ?

Il est vrai que la morale et même les sensibilités traditionnelles sont rappelées dans cette « Exhortation ». On souligne l’importance de la mère au foyer dans la croissance des enfants et celle de la procréation. Quand un foyer ne peut avoir d’enfants, qu’il recoure à l’adoption ! Vivent les familles nombreuses ! Vivent les écoles catholiques qui peuvent les aider à comprendre la vie « comme un appel à servir Dieu ». De nombreux développements soulignent l’importance de la procréation dans le couple et du travail d’éducation qui en découle. Les principaux interdits sont rappelés. La condamnation de l’avortement est vigoureusement réaffirmée et on nous rappelle que « le divorce est un mal » : « Celui qui aime ne peut envisager que cette relation puisse durer seulement un temps. » L’homosexualité n’est pas condamnée mais l’union entre deux hommes ou entre deux femmes ne peut être considérée comme un mariage proprement dit. Refusons l’idéologie de ce qu’on appelle « le gender » qui abolit « la base anthropologique de la famille ». Cette théorie empêche « la réciprocité naturelle entre un homme et une femme ». Les bio technologies empêchent de prendre conscience que la vie est un don et non le fruit d’une technique ou d’un travail humain. Les fins de vie interrogent la conscience contemporaine : l’Eglise s’oppose à l’euthanasie et au suicide assisté.

Faut-il considérer quelques aménagements comme une concession faite à certains courants contestataires ? Le recours aux méthodes naturelles pour espacer les naissances doit être « encouragée » : la formule est souple ; encourager n’est pas obliger. On devrait, nous dit-on, davantage reconnaître la nullité de certains mariages et éviter ainsi le nombre des personnes écartées de la communion. On peut même espérer que les évêques, dans leurs diocèses, sauront autoriser des personnes divorcées à s’approcher de l’Eucharistie. Jusqu’à la parution de « Amoris laetitia », lorsqu’un catéchumène vivait avec un conjoint sans être marié à l’Eglise, il ne pouvait demander le baptême. Cette mesure est atténuée désormais : l’évêque peut lever l’interdiction.

Par-delà permis et interdit

De telles mesures sont-elles vraiment une réponse à l’attente que beaucoup attendaient ? En réalité, on ne peut comprendre l’attitude du Pape François qu’en refusant de s’enfermer dans l’alternative opposant ce qui est permis et ce qui est interdit. Il emploie, pour éclairer sa démarche, le mot « gradualité » en élargissant son sens originel. Le terme est apparu dans la théologie morale en 1980 à l’issue d’un précédent synode sur la famille. Devant les comportements nouveaux dans le domaine de la morale conjugale, en particulier devant le recours à des méthodes contraceptives autres que les méthodes dites « naturelles » prônées par Paul VI dans Humanae vitae, les évêques parlaient de « cheminement pédagogique » pour conduire les époux à se soumettre peu-à-peu à la morale officielle. De cette signification le texte de « l’Exhortation » garde l’idée de décalage dans le temps entre le comportement que l’on constate dans les familles et celui que prône la loi. En réalité le texte fait apparaître que, quelles que soient les situations matrimoniales, les hommes et les femmes qui s’unissent sont dans une même situation, qu’ils soient en règle avec la loi ou non, les couples sont tournés vers l’avenir. Aucun d’eux n’est au terme de sa marche vers un amour plus parfait ; autrement dit, nul n’échappe à la nécessité « d’une constante maturation ». Une formule qu’on trouve deux fois dans le texte éclaire cette position : « Le temps est supérieur à l’espace. »

Il faut encore, semble-t-il, éclairer la démarche du Souverain Pontife par une question soulevée dans la société ébranlée par l’existentialisme de J.P. Sartre au milieu du siècle dernier. On parlait, dans les années 50, de « morale de situation ». Chaque sujet, selon les cas, devrait se décider par lui-même sur la conduite à tenir sans se référer à une loi considérée comme aliénante. L’Eglise a toujours refusé de considérer qu’on pouvait agir sans référence à une loi indiquant objectivement le chemin du bien. En réalité la position du Pape François est une rencontre entre la morale de gradualité et la morale de situation. Certes, il faut une règle mais, en même temps, chacun se doit de considérer sa situation pour décider la façon d’entrer dans « la joie de l’amour » et se rapprocher des exigences de la loi morale, tant bien que mal et sans se laisser asservir. Ce mot de « situation » est clairement employé au fil du discours. Lorsque, par exemple, un couple en vient à décider de cohabiter, certes il enfreint la loi mais, dans la mesure où il est habité par l’amour, il demeure « en état de grâce » et la communauté à laquelle il appartient se doit de reconnaître qu’il a place entière en son sein. Ne l’écartons pas de la communion : « l’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. » (Note 351).

Laxisme ou rigorisme ?

Certains parleront de laxisme. Le Pape leur répond que la loi en Eglise doit s’effacer devant la loi de Charité : « En toute circonstance, face à ceux qui ont des difficultés à vivre pleinement la loi divine, doit résonner l’invitation à parcourir la via caritatis. La charité est la première loi des chrétiens. » Ces termes rejoignent parfaitement le comportement de Jésus. Celui-ci n’abolit pas la loi : il l’accomplit plutôt. Mais ses pas le conduisent vers ceux que cette Loi réprouve pour les maintenir dans la joie d’aimer. Entre le publicain que sa situation marginalise et le Pharisien à qui rien n’est à reprocher, Jésus n’hésite pas. A ses yeux, le premier est justifié et le second est à plaindre : n’ayant plus rien à attendre, étant sorti du temps et de la gradualité, il n’a plus l’espoir ni la joie de goûter aux saveurs inépuisables de l’amour.

Dans cette perspective on comprend ce que peut signifier le mot « Miséricorde ». Le Pape François emploie l’expression qu’il avait déjà utilisée pour désigner la tâche de l’Eglise : « Un hôpital de campagne ». Puisse-t-elle rejoindre tous ceux qu’elle risque de condamner en étant auprès de tous témoin de « la miséricorde inconditionnelle » dont nous sommes tous recouverts. Puisque, par-delà tout mérite, la grâce est offerte à tous, quelle que soit leur attitude, soyons pleins les uns pour les autres de la tendresse que manifestait Jésus sur les routes de Palestine.

En fin de compte L’Exhortation donne-t-elle raison aux tendances laxistes qui s’expriment ou aux réactions rigides qui les condamnent ? Le Pape a répondu : « Un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations "irrégulières", comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l’Eglise pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelques fois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées. »

Conclusions

Ce texte est à lire et à méditer par tous ceux qui exercent une fonction pastorale dans une paroisse. Celle-ci est le lieu privilégié dont parle abondamment l’Exhortation, « l’hôpital de campagne » le plus proche de ceux et celles qui, à cause de leurs situations matrimoniales, ne peuvent jouir du confort que procure la bonne conscience. Il s’agit de redonner à tous « la joie de l’amour ».

Sans doute ce texte est-il important et rendra un grand service spirituel à beaucoup de baptisés. On risque pourtant de s’étonner. Le Pape François évoque les « situations » qu’on trouve dans les pays d’Occident ou d’Extrême Occident, aux Amériques. Qu’en est-il des pays où les chrétiens sont minoritaires ? Il est fait allusion, certes, aux mariages entre musulmans et chrétiens mais on ne parle pas des comportements souvent patriarcaux dans les familles de pays arabes. Il n’est pas fait allusion non plus aux familles africaines où souvent la condition de la femme laisse cruellement à désirer. L’Eglise n’est-elle pas universelle ? En réalité l’Exhortation laisse entendre que c’est d’abord aux évêques diocésains de faire face à la réalité. Quel que soit leur environnement culturel, « Laetitia amoris » ouvre à tous les pasteurs un chemin évangélique.

Nicodème

Peinture de Zao Wou Ki