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Baptême du Seigneur

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 3, 15...22

Le peuple venu auprès de Jean Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Messie. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. »

Comme tout le peuple se faisait baptiser et que Jésus priait, après avoir été baptisé lui aussi, alors le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « C’est toi mon Fils : moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

Au plus profond de l’humanité
Christine Fontaine

« L’autre est roi »
Michel Jondot


Au plus profond de l’humanité

Dieu caché

Jean-Joseph Surin est un mystique jésuite du XVIIème siècle. Dans l’un de ses écrits il évoque sa rencontre avec un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans qui parle mal le français et n’a aucune culture. Pendant trois jours le théologien mystique se laisse instruire des mystères de Dieu par ce jeune-homme dont l’enseignement est, selon lui, sublime et solide. Jean-Joseph Surin, avec toute sa théologie, s’incline devant ce garçon de 18 ans.

Saint Antoine le Grand est considéré comme le fondateur de l’érémitisme. Il a vécu à la jointure du 3ème et du 4ème siècle. Né dans une famille riche d’Egypte, il devient orphelin et à l’âge de vingt ans, donne tous ses biens aux pauvres. Pendant de très nombreuses années, il vit dans la solitude du désert où il s’enferme dans un ancien fortin romain. Il y fait l’expérience de Dieu et de la lutte constante contre tous les démons qui l’habitent. A la sortie de cet « ermitage », Dieu lui demande d’aller rencontrer un simple artisan d’Alexandrie et il lui déclare que cet homme, dans la simplicité de sa vie, est plus proche de lui qu’Antoine qui sort de nombreuses années d’épreuves. Antoine, avec toute son expérience mystique, s’incline devant cet homme béni de Dieu.

Dieu, perdu dans la foule

Au jour de son baptême, Jésus est perdu dans la foule de ceux qui viennent se faire baptiser par Jean. Il n’est que l’un parmi tous les autres. Il plonge au plus profond de l’humanité sans que rien ne puisse le distinguer du peuple : « Tout le peuple se faisait baptiser et après avoir été baptisé lui aussi… », dit l’Evangile. Seul Jean le reconnaît et annonce aux foules qu’il vient celui qui est plus fort que lui et dont il n’est pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Comme Jean-Joseph Surin s’incline devant un jeune-homme inculte, comme Antoine du désert reconnaît l’œuvre de Dieu chez un simple artisan, Jean-le-Baptiste sait reconnaître – au sein de l’humanité – le Fils de Dieu. Il est de ceux qui ont entendu cette voix venue du ciel et qui déclare : « Toi, tu es mon Fils bien aimé, en toi je trouve ma joie » ou « moi aujourd’hui je t’ai engendré », selon les traductions.

« Moi aujourd’hui je t’ai engendré », c’est le psaume d’intronisation des rois en Israël. A en croire la voix venue des cieux, il règne celui qui ne se distingue en rien du reste de la foule mais qui plonge avec elle au plus profond de l’humanité, au fond de ses recoins les plus secrets pour y inscrire l’Amour du Père pour chacun. Il fait toute la joie de Dieu, celui qui n’a d’autres signes de sa royauté que de descendre toujours plus bas, de se perdre dans la foule des hommes pour y inscrire le triomphe de l’amour sur toutes les forces de mort.

Dieu, reconnu dans la foule

« Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ », chante-t-on dans l’Eglise au jour du Baptême du Seigneur. Le peuple des baptisés est celui qui reconnaît en Jésus-Christ une qualité d’humanité exceptionnelle, une profondeur en humanité telle qu’elle dépasse tout ce qu’on peut connaître ou concevoir. A la suite de Jésus-Christ, c’est à cette profondeur en humanité que nous sommes appelés à vivre. C’est cette profondeur en humanité, et non les prélatures, les titres ou les honneurs, qui permet de reconnaître les vrais disciples et de les distinguer de ceux qui n’en ont que l’apparence.

A la place du Baptiste, de Surin ou d’Antoine, nous sommes appelés à nous incliner devant ceux sur qui se pose la colombe de l’Esprit, c’est-à-dire devant ceux qui se laissent porter par le souffle de Dieu, qu’ils soient chrétiens ou non. Nous sommes appelés à nous laisser surprendre par cette pauvre femme qui n’a pas la même religion que nous et n’a aucune culture mais par qui suinte la bonté même de Dieu. Nous avons à nous incliner, devant cet athée ou cet agnostique à qui l’on peut tout dire sans se sentir juger tant il est porté par la compassion de Dieu. Nous avons à découvrir Dieu, au milieu des hommes, et à nous réjouir qu’il se donne non pas aux sages et aux savants mais aux tout-petits.

Où est l’Eglise de Jésus-Christ ? Elle est, aujourd’hui comme hier, perdue dans la foule de ceux qui ont une profondeur d’humanité qui permet à ceux qui les entourent de se réjouir d’être humains, simplement humains dans la joie comme dans les épreuves. Les disciples de Jésus-Christ ne sont pas meilleurs que les autres. Ils sont simplement les premiers à s’incliner et à se réjouir de Dieu qui s’incarne dans des existences bien au-delà des frontières de leurs castes, de leurs cultures ou de leur propre Eglise.

Christine Fontaine

« L’autre est roi »

Devant l’héritier de David

La façon de se présenter devant un supérieur est toujours précisée par un protocole qu’il s’agit de respecter. Un simple soldat apprend, dès son incorporation, comment saluer les différents supérieurs qu’il sera amené à rencontrer. S’il vous arrive de franchir les portes de l’Elysée, vous serez avertis sur le comportement qui s’impose lorsqu’on se présente devant un haut personnage.

Ceci explique sans doute les paroles de Jean-Baptiste. Il sait les origines humaines du Galiléen de Nazareth : St Luc a pris soin, dès le récit de l’Annonciation, de préciser qu’humainement Jésus est de la race de David ; Marie et Elisabeth, la mère de Jean, sont parentes et confidentes. Le Baptiste a toute raison de croire que ce cousin dont il attend la venue au Jourdain sera un jour couronné et montera sur le trône de celui dont l’héritier rétablira Israël dans toute sa gloire. Le Messie attendu n’est pas, dans l’Esprit des Juifs de cette époque, manifestation du Dieu trinitaire que Jésus fera connaître. On voit en lui un Sauveur politique devant qui tous un jour, à Jérusalem, auront à s’incliner.

« Il vient celui qui est plus puissant que moi, je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales ». Même si le Baptiste a quelque intuition du mystère que manifeste le charpentier de Nazareth, les marques de respect auxquelles il fait allusion sont celles qu’un jour, pense-t-il, tous dans le royaume de Juda seront amenés à lui manifester. Que s’est-il passé exactement, aux bords du Jourdain, lorsque Jean fut baptisé ? Les historiens ont sans doute du mal à préciser ce qu’était cette déchirure du ciel. A coup sûr, ce que dit la voix confirme les sentiments du Précurseur : « C’est toi mon Fils : moi aujourd’hui je t’ai engendré ». Voici Jésus, intronisé comme Fils de Dieu. « Fils de Dieu » : ce titre n’a pas, dans l’esprit des auditeurs, la portée théologique que nous lui connaissons. Fils de Dieu était le titre réservé à l’héritier de David. Ce titre de roi, d’ailleurs, lui restera collé à la peau jusqu’à son dernier souffle : sur la croix, par moquerie, on a fait affiché une pancarte : « Celui-ci est le roi des Juifs ».

Roi ou serviteur ?

Revenons sur ces paroles d’infini respect auquel fait allusion Jean-Baptiste qui veut tomber aux pieds de son parent. J’y vois l’annonce d’un geste proprement révolutionnaire accompli par Jésus. Lorsqu’il entra à Jérusalem sur un âne aux jours des Rameaux, lorsqu’on lui réserva cette parodie d’intronisation (« Hosannah ! Au fils de David ! »), il se retrouva avec ses derniers fidèles pour fêter la Pâque une dernière fois. Il faut avoir présent à l’esprit les paroles prononcées au Jourdain pour comprendre l’attitude du Maître. Ce ne sont pas les disciples qui s’abaissent jusqu’à terre devant lui. C’est Jésus, l’héritier de David, qui se jette aux pieds de ses disciples pour leur laver les pieds. Quel retournement ! Qui a droit au respect ? Non le plus digne mais le plus modeste.

« Ce que j’ai fait, faites- le vous aussi   ».

« Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales ». Quel changement de regards il nous faut accomplir ! Bien sûr, il faut vivre avec son temps. Rien ne sert de jouer les provocateurs : jouons le jeu des conventions et respectons l’art de vivre que chaque civilisation élabore mais ne soyons pas dupes. D’ailleurs, les conventions elles-mêmes laissent deviner quelque chose de cette vérité que Jésus révèle en ce qui concerne les relations humaines. Je pense à un philosophe juif, Emmanuel Lévinas, dont la pensée n’est pas loin de celle que suggère l’Evangile. Il fait remarquer que lorsque deux personnes qui ne se connaissent pas, se trouvent par hasard en même temps devant une porte à ouvrir, par exemple, le réflexe, à moins qu’il ne s’agisse de goujats, est de s’écarter l’un devant l’autre : « Passez donc, je vous prie ! ». On peut saisir dans ce comportement qu’on n’est vraiment humain qu’à partir du moment où l’on considère qu’autrui est toujours le maître. En réalité c’est toujours l’autre qui est roi et chaque personne rencontrée est digne qu’on s’efface devant elle.

Pour une nouvelle Evangélisation

A chacun, bien sûr, de s’interroger. « Il faut qu’il grandisse et que je diminue », disait un jour Jean-Baptiste en parlant de Jésus. L’impératif s’est déplacé ; il s’impose à chacun. Il s’impose en famille, bien sûr, entre époux sans doute, mais aussi entre frères et sœurs, entre les parents et leurs enfants. L’équilibre est parfois difficile à trouver entre l’autorité qui s’impose et l’infini respect qu’on doit aux plus faibles. Il s’impose dans le monde du travail ; peut-on inventer une façon d’être efficace sans sombrer dans une rivalité qui transforme le collègue en menace pour sa propre carrière ?

Nous sommes à une époque où ce changement de regards prend des dimensions tragiques. Les relations entre personnes et entre peuples reposent sur ce qu’on appelle « la libre concurrence ». Laissons fonctionner les lois du marché, laissons chacun calculer son intérêt personnel et s’instaureront des sociétés nouvelles où chacun aura la place qu’il mérite. Que les politologues et les économistes fassent le bilan de ces théories ! Mais soyons réalistes ; constatons que ces façons de voir sont en complet désaccord avec le comportement qui, loin de miser sur l’intérêt personnel, prêche l’oubli de soi au profit de la seigneurie d’autrui à commencer par celle du plus faible. L’Eglise est invitée à se lancer dans une nouvelle Evangélisation. Celle-ci commence peut-être par ce terrain où le sort des nations et des personnes est en jeu.

Michel Jondot