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Baptisés en marche et en chemin
Brigitte Cuisinier


Charles de Foucauld a rêvé d'une Eglise où certaines structures n'étoufferaient pas le jaillissement de la vie, où prêtres et laïcs s'aideraient à défricher des terres nouvelles... Il a eu l'intuition, bien avant le Concile Vatican II, d'une Eglise où l'amitié - l'écoute mutuelle - l'emporterait sur la volonté de puissance, où la pauvreté des moyens serait une chance pour tous. Brigitte Cuisinier appartient à cette famille. Elle nous livre son parcours.

(2)Commentaires et débats



Défricheurs évangéliques

« Les mondes ecclésiastiques et laïcs s’ignorent tellement que le 1er ne peut apporter à l’autre » (le père de Foucauld à un laïc, 1912) « Il faut être, en France, missionnaire comme on l'est en pays infidèle et cela, c'est notre œuvre à tous, ecclésiastiques et laïcs, hommes et femmes » (1914). Un siècle plus tard prêtres et laïcs se reçoivent-ils les uns des autres, sont-ils dans une relation telle « que tout le monde à sa façon et dans l’unité apporte son concours à l’œuvre commune » (Lumen Gentium, 30) ? « À tout disciple du Christ incombe pour sa part la charge de l’expansion de la foi » (LG 17) : 45 ans après Vatican II, « être missionnaire » est-ce véritablement « notre œuvre à tous » ?

Je suis membre de l’UNION, la « petite confrérie » de Charles de Foucauld. Tout le monde connait les « Fraternités » nées pour les plus anciennes plus de 15 ans après sa mort (1916). Mais qui connait l’UNION, le seul groupe qu’il a lui-même fondé (1909,) fruit de sa propre vie telle qu’à travers les circonstances, lui et l’Esprit-Saint l’ont façonnée ? « Missionnaire isolé » désirant qu’il y en ait «beaucoup»: 49 à sa mort, pour moitié des laïcs, pour moitié des prêtres, religieux, consacrées, lui parmi les autres, sans titre, sans préséance, simple prêtre séculier ; jamais réunis mais unis par leurs prières et leurs travaux apostoliques. Un millier aujourd’hui, «défricheurs évangéliques», chacun seul à préparer leur petit coin du terrain, leur « Nazareth » pour les équipes de semeurs puis de moissonneurs; « isolés » tout en amont de la Mission.

Aller à la rencontre de ceux qui sont « loin », « perdus » dans les déserts spirituels, loin de se savoir aimés, loin de penser à Jésus comme à l’Ami qui est heureux et désire les rendre heureux de Son bonheur. Entrer en bonne relation avec les « autres » que chrétiens, partager prioritairement avec eux le pain et le sel de la vie, être en leur faveur bonne nouvelle, « évangile vivant » et ardente prière. Entrer dans ce dynamisme, c’est entrer dans une nouvelle dimension, c’est avancer au large et donc inévitablement aller au-devant de difficultés, mais c’est avec une telle joie en prime… Mariée, mère de trois enfants (aujourd’hui grand-mère), j’ai vécu ma carrière de professeur d'histoire-géographie au collège public de Paray-le-Monial – un lieu de friction entre deux plaques tectoniques : un corps enseignant laïque militant façon IIIème République et un centre de pèlerinage animé par des convertisseurs zélés. 25 ans à vivre en la « Cité du Cœur du Christ », apprenant de Charles et de Thérèse que Jésus regarde d’abord vers ceux qui ne regardent pas vers Lui.

Désormais retraités, nous habitons un village de l’agglomération de Montpellier. Paroisse en voie d’asphyxie. Un Conseil dont les membres ne se souviennent pas depuis quand ils sont en place, toujours les mêmes à tout faire et à former autour du prêtre un cocon protecteur, des dames pour la plupart, dévouées, toujours à se plaindre mais toujours à faire quand même ; un diacre, bientôt deux, hommes pieux et taiseux. Une assemblée dominicale réduite aux anciens du village quand la population est majoritairement d’installation récente (beaucoup de jeunes ménages et de retraités actifs dans la vie de la cité)… Baptisés nés ici ou ailleurs, enfants et vieux, hommes et femmes (dans une culture méditerranéenne machiste), prêtres, diacres et laïcs du chœur et laïcs de la nef : ce microcosme dont la foi affirme qu’il est le germe du monde nouveau, comment peut-il parler aux autres quand nous ne parlons pas ensemble de «l’œuvre commune»?

Le ressuscité se mêle à nos conversations

La mission qui requiert la coopération de tous, prêtres et laïcs s’estimant et s’encourageant mutuellement : voilà ce qui m’a fait rejoindre le Comité de la Jupe pour ensuite passer à la Conférence des Baptisé-e-s (née d’une marche le 11 octobre 2009 à Paris et en d’autres villes) ; et c’est encore ce qui m’en a fait partir. Parcours éminemment personnel, tout en même temps qu’il rejoint le parcours d’autres qui partagent peut-être un peu de ce « Grand rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon » (Jean-François Six, Albin Michel, 2008). Un seul évêque a apporté sa pierre au site de la CCBF : Mgr Jean-Charles Thomas, «baptisé depuis 80 ans»: «Si la 'Conférence des Baptisé-es de France' cherche à faire d’eux et d’elles ce qu’ils sont (ou devraient être) selon la Bible et les textes du Concile Vatican II, je ne peux m’empêcher de penser au « grand rêve » de Charles de Foucauld pendant les 7 dernières années de sa vie.» «Je ne peux m’empêcher de faire un certain lien entre « l’Union » et la « Conférence des Baptisé-es de France. Exactement un siècle sépare les deux naissances.» (25 novembre 2009)

« Ça suffit ! » avaient dit deux femmes suite à la « boulette » du cardinal Vingt-Trois : « Le tout n'est pas d'avoir une jupe, c'est d'avoir quelque chose dans la tête » (à la radio, le 6 novembre 2008). Une équipe s’était constituée : un « Comité de la jupe ». Ne pas m’y joindre aurait paru pour moi pécher par omission. Ce départ très médiatique lié à une « petite phrase » comportait un risque, oui ; mais : « Abraham partit sans savoir où il allait, et c’est parce qu’il ne savait pas où il allait qu’il était dans la bonne voie.» (Grégoire de Nysse). La foi c’est faire confiance. À Dieu qui agit en tout ce qui arrive, faisant tout tourner à bien pour ceux qui L’aiment et aux autres comme à soi-même. Rien de grave si ça partait un peu en tous sens : on allait se parler, le Ressuscité se mêlant incognito à nos conversations en chemin (Luc 24, 13-32). On était une «Conférence» en germe : on avait à organiser cette maison où l’on s’assiérait tous en cercle autour de Jésus (Marc 3, 34). À commencer entre nous, le rêve d’une «maison de parole» allait devenir réalité !

La moindre préséance tue la fraternité

J’ai commencé, pour ma part, en proposant des textes pour le site; sous le nom que j’ai depuis longtemps choisi pour les textes que j’écris pour des baptisés, à partir de notre foi en Dieu, Père Fils et Saint-Esprit : Thérèse Huvelin – Thérèse de Lisieux : mon autre patronne de baptême; l'abbé Huvelin: ce prêtre admirable qui s’attacha à «écrire dans les âmes», et qui, au bout de 17 ans, put écrire à Charles de Foucauld: «Suivez votre mouvement intérieur, allez où vous pousse l’Esprit.» (Charles de Foucauld – Abbé Huvelin, 20 ans de correspondance entre Charles de Foucauld et son directeur spirituel, 1890-1910, présentation Jean-François Six et Brigitte Cuisinier, Nouvelle Cité 2010).

Or certains de mes textes passaient, d’autres pas ; et en ce dernier cas, rien, pas un mot. Certains silences font tache d’huile. Forum interne déserté et turn-over des contributeurs du site. À quoi attribuer ces symptômes si ce n’est à la préséance de deux baptisées sur tous les autres, de la même eau, du même sang (Jean 19, 34) ? La moindre préséance tue la fraternité. Se poser en personnes « qui savent » et décident de ce qu’il convient de dire, de taire ou de faire est clérical. Plus le pouvoir des deux « fondatrices » pointait son nez, plus criait en moi notre liberté d’enfants de Dieu. Plus « Nous les baptisés » était utilisé à faux en lieu et place de « Nous les laïcs » (et même « catholaïcs »), plus s’est affermie ma résolution de travailler au bel et vrai « Nous tous baptisé-e-s » des débuts, à savoir évêques prêtres et laïcs ensemble : je sais que c’est à cela que pousse l’Esprit, aujourd’hui encore plus qu’hier…

Les pieds dans le bénitier (Anne Soupa et Christine Pedotti aux Presses de la Renaissance, 2010) a amené de nouvelles recrues, beaucoup témoignant que leur confiance en l’Église était en train de sombrer, beaucoup s’attachant aux auteures comme à une bouée. Pourtant, quand on lit leurs récits, la plupart n’étaient pas loin de savoir nager en cette mer froide et agitée… « Je ne suis pas seul (e) à penser ce que je pense ! », s’exclame-t-on : est-ce un critère de justesse ? Un critère selon l’Évangile ? Comment mettre ces personnes en recherche ardente et confiante de la vérité ? Pour elles j'ai continué à écrire des commentaires et des textes, m’appuyant sur Charles, Thérèse et les autres. Mgr Riobé en cadeau d’adieu (Pentecôte 2011).

Jésus-Christ n'a pas vieilli !

Qui sait où l’aventure aurait pu mener si la configuration avait été véritablement « Conférence » ? Des baptisés avaient pris le départ aux quatre coins de France. À Bordeaux ils étaient autour d’une centaine ; à Montpellier, nous étions quatre. Quand Paris m’a transmis les coordonnées des personnes qui s’étaient approchées suite au livre, j’étais la seule à pouvoir leur permettre de se rencontrer ne serait-ce qu’une fois pour partager leur désir profond quant à l’avenir de la foi et de l’Église ; et décider éventuellement de faire un bout de chemin ensemble, sous label CCBF ou non. Nous nous sommes tout de suite retrouvés à huit, nous découvrant le commun désir que notre Église diocésaine retrouve son élan missionnaire vers les « autres », vers ceux « dont l’Église est loin » (Mgr Riobé, membre de l’UNION). Nous sommes navrés de voir tant de personnes qui voudraient entrer ou revenir dans l'Église et ne le peuvent pas. Nos évêques en prennent-ils toute la mesure ?

En tout cas, nous avons invité le nôtre qui était à peine arrivé, autour de la table de deux d’entre nous, parlant avec lui en baptisés tous appelés à l’évangélisation, en commençant, comme en donnait le conseil Ch. de Foucauld, par nous-mêmes. Qu’en sortira-t-il ? Demain montrera. Notre petit groupe n'a pas de nom, est jusqu’à présent informel. Louis Massignon, l’ami de Foucauld qui a veillé au grain de l’UNION, mettait en garde contre les structures qui « fossilisent l’Esprit ». J’aime l'informel parce que l’Esprit y a certaines coudées franches, Lui, le grand « défricheur ». Nous sommes en liens avec « Chrétiens Ici et Maintenant en Église » (CIME), un lieu né à Montpellier du désir d’échanges et de célébrations fraternels, une respiration, une fois par mois, pour celles et ceux qui étouffent ailleurs. Nous sommes en marche, sans savoir où cela nous mènera ; comme Foucauld, comme Abraham, comme Jésus.

Ce qui ne peut se faire dans le strict cadre de structures locales trop mal en point, on doit s’efforcer de le susciter autrement. L'ère d'Internet et des réseaux ouvre un champ d’action nouveau, si on veut bien décrypter les projets sous les mots. Ce que Foucauld et Vatican II ont remis sur le lampadaire doit tout éclairer: le baptême et le «sacerdoce mystique de l’âme fidèle » (Foucauld, 1916), « le sacerdoce du Christ (qui) est participé sous des formes diverses, tant par les ministres que par le peuple fidèle » (LG 62). Encore faut-il s’entendre sur les moyens. Pour moi je n’en veux pas d’autres que ceux que Jésus a pris: pauvreté, douceur, non-pouvoir jusqu’à la mort sur une croix. Lui, « l’Unique Sagesse, l’Unique Vérité… Nous ne trouverons pas mieux que lui et il n’est pas vieilli… » (Foucauld, 1908).

Brigitte Cuisinier

Peinture de soeur Marie-Boniface