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Comment peut-on pardonner ?
Le pardon dans les conflits politiques…
Mgr Henri Teissier


Monseigneur Henri Teissier, aujourd’hui archevêque émérite, a été ordonné prêtre pour le diocèse d’Alger en 1955, alors que l’Algérie amorçait son combat pour obtenir son indépendance. Il a partagé le sort de son pays malgré les blessures que les communautés chrétiennes ont subies. Il témoigne de ce que peut être le pardon dans les conflits politiques (1).

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Quand on pense au pardon, comme croyant, on se situe, le plus souvent, devant la réalité du pardon, au sein de nos relations individuelles. Pour un chrétien c’est en lien, en particulier, avec les appels au pardon que Jésus nous adresse dans l’évangile. Tout chrétien, connaît par exemple, cette réponse de Jésus à Pierre. Pierre demande à Jésus : « Combien de fois devrai-je pardonner à mon frère, s’il se rend coupable envers moi ? Jusqu’à sept fois ? Non répondit Jésus jusqu’à soixante-dix-sept fois sept fois… » (Matthieu 18,21). Et on sait que cet appel au pardon est souvent mis en lien avec la demande que nous faisons à Dieu de nous pardonner, comme dans la prière chrétienne du Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… » (Matthieu 6,12).

Mais dans d’autres passages de l’évangile, des allusions sont faites au pardon entre groupes humains, pardon qui est souvent plus difficile à consentir, parce qu’il est impliqué dans des épreuves de groupe à groupe ou de peuple à peuple. On connaît cet appel de Jésus dans le sermon sur la Montagne : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Ainsi vous deviendrez les fils de votre Père qui est dans les cieux…Si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire, même les païens en font autant ! » (Matthieu 5,43-47). D’ailleurs à plusieurs reprises Jésus prend comme symbole de la fidélité à Dieu des ennemis des juifs, à son époque, les « samaritains ».

C’est justement le thème sur lequel je voudrais réfléchir, en appliquant notre méditation sur le pardon au très grave conflit que nous avons connus, avec tous nos frères et sœurs algériens, pendant ce qu’il est convenu d’appeler ici « la décennie noire », entre 1992 et 1999. On sait que, pendant cette grave crise, plus de cent cinquante mille morts ont été victimes de la violence. Nous-mêmes dans notre communauté chrétienne d’Algérie nous avons perdu dix-neuf morts, religieux et religieuses, victimes d‘attentats, soit dix pour cent de notre petit groupe qui ne comptait guère plus de cent quatre-vingt-dix personnes à l’époque dans le diocèse d’Alger. On trouvera donc dans les lignes qui suivent, quelques réflexions sur le « pardon » dans un contexte comme celui qui a été créé par la crise algérienne des années 1992-1999.

Comprendre le contexte

On connaît le contexte. Le 26 décembre 1991 le corps électoral algérien avait été convoqué pour des élections législatives. Le parti FLN, jusque-là dominant, avait préparé une loi électorale qui donnait tous les sièges, dans chaque circonscription, au parti qui avait obtenu la majorité. Le FLN pensait ainsi obtenir la plus large représentation. Ce fut l’inverse qui se produisit. Dans la plupart des circonscriptions, en dehors de la Kabylie, le peuple votait pour les candidats du F.I.S. Le lendemain des élections, le 27 décembre, le Général Belkheir, alors ministre de l’intérieur, annonçait, donc, que le F.I.S. avait obtenu, dès le premier tour, 188 sièges. Il n‘en restait que 15 au F.L.N et 25 au F.F.S. Les responsables du F.I.S. (Front Islamiste du Salut), dès le sur-lendemain, annonçaient que les citoyens algériens allaient avoir à changer de comportement vestimentaire, alimentaire et de forme de loisirs. Une partie de la population prenait peur des conséquences prévisibles de ce vote sur leur vie quotidienne. Le F.F.S, les syndicats et les forces libérales organisaient une très grande manifestation qui vit défiler près d’un million de personnes sur les avenues du port. L’armée réagissait, à son tour. Le 11 janvier le Président Chadli démissionnait et un « Haut comité d’Etat » était formé avec cinq personnalités algériennes présidées par Mohamed Boudiaf, un ancien membre du groupe de militants qui avaient décidé l’insurrection du premier novembre 1954. Ali Haroun, ancien chef de la wilaya 7 (FLN de France), avait été le chercher au Maroc, où il s’était réfugié l’année qui avait suivi l’indépendance. Le F.I.S était dissous le 4 mars 1992, accusé, en particulier, d’avoir mené des attaques armées contre l‘ANP dans le Sud Est de l’Algérie, en novembre, avant même les élections. Beaucoup de ses militants furent internés dans des camps, dans le sud de l’Algérie. Une résistance armée se développait alors, qui entraina une lutte violente contre les forces de l‘ordre, puis, plus tard, contre la population algérienne elle-même.

La communauté chrétienne d’Algérie
prise dans la crise


La communauté chrétienne, comme toute la nation, allait se trouver prise dans ces affrontements qui dureront dans leur forme extrême jusqu’en 1999. Quand la crise dite de la « décennie noire » a commencé la plupart des familles chrétiennes étrangères sont reparties en Europe. Ne sont restés en Algérie que les étudiants ou migrants sub-sahariens, les prêtres, les religieux et religieuses et quelques volontaires laïcs. Fin octobre 1993, une employée du consulat de France, enlevée avec son mari et un collègue, était relâchée près de la Maison diocésaine qui est le centre de la communauté chrétienne dans le val d’Hydra, à El-Biar. Ses ravisseurs lui avaient remis une lettre destinée à l’ambassadeur de France et dans laquelle le responsable de l’époque du G.I.A. déclarait, qu’à partir du Ier décembre 1993, tous les étrangers qui resteraient en Algérie seraient éliminés. Et de fait dans les premiers jours de décembre 1993 plusieurs étrangers de diverses nationalités étaient assassinés, notamment dans la région d’Alger. Le premier massacre d’un groupe d’européens, explicitement visés parce que chrétiens, fut commis, le 14 décembre 1993, par un détachement du G.I.A., contre des ouvriers croates qui participaient à l’installation d’une canalisation entre la vallée de la Chiffa et le barrage de Bou Medfaa, à quelques km en dessous du monastère de Tibhirine. C’est au cours de l’année 1994 qu’allaient être commis les premiers assassinats de religieux ou religieuses de notre Eglise catholique d’Algérie. Les attaques dont furent victimes nos communautés ont commencé le 8 mai 1994 à la bibliothèque de lycéens que le diocèse gère rue Ben Cheneb, à la kasbah. Dans ce lieu 1000 jeunes, garçons et filles du secondaire, utilisaient cette bibliothèque. 95 % des livres qu’ils prenaient étaient en arabe, ce qui prouve bien que nous les aidions à se situer dans leur propre culture. Les deux premières victimes ont été tuées le 8 mai 1994, le Fr. mariste Henri Vergès et la petite sœur de l’Assomption, Paul Hélène Saint Raymond. Le lendemain le bulletin du G.I.A se félicitait « de la politique de liquidation des juifs, des chrétiens et des mécréants de la terre musulmane d’Algérie. Une brigade du G.I.A a tué deux croisés qui avaient passé de longues années à propager le mal en Algérie ».

Lors de la seconde attaque visant l’Eglise, le 23 octobre, sur le porche de la chapelle de Bab el Oued, ce sont deux religieuses augustines espagnoles, les sœurs Esther et Caridad, qui ont été victimes de la violence au moment même où elles allaient assister à la messe du dimanche. Deux mois après les PP. Dieulangard, Chevillard, Deckers et Chessel, quatre Pères blancs, furent victimes de la troisième attaque, le 27 décembre 1994, assassinés dans leur maison de Tizi Ouzou. L’attaque suivante, le 3 septembre 1995, devait frapper à mort deux religieuses de Notre Dame des Apôtres, les sœurs Bibiane et Marie Angèle qui revenaient de la messe dans leur quartier et approchaient de la maison où elles animaient un centre de couture de l’APC de Belcourt. Deux mois après, le 10 novembre 1995, la Petite Sœur Odette Prévost était assassinée devant sa maison alors qu’elle attendait une amie qui devait la conduire à la messe dans la chapelle de Kouba. Enfin dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, ce seront les sept moines trappistes du monastère de Tibhirine à 7 km de Médéa et à 90 km au sud-ouest d’Alger qui seront enlevés et dont la mort fut annoncée le 21 mai. D’autres informations plus récentes, affirment qu’ils auraient été tués, en fait, dès la fin avril. L’assassinat de Mgr Pierre Claverie à Oran avec son chauffeur Mohamed Bouchikhi, le 1e Août de cette même année, allait représenter la dernière victime de ces dix-neuf assassinats ayant atteint notre communauté chrétienne pendant ces années 1994, 1995 et 1996.

Une méditation sur le pardon

Ces violences contre notre communauté ont suscité notre réflexion, d’étape en étape. Il ne peut être question ici d’évoquer toutes ces étapes. Je proposerai donc de rejoindre l’une des expressions de notre questionnement commun, en reproduisant la méditation de Sr Lourdés l’une des sœurs espagnoles dont la communauté fut frappée par l’assassinat de deux de ses membres. « C’est à partir de l’assassinat de Henri Vergès et de Paul Hélène que nous avons pris conscience que la menace était bien là et que nous aussi nous pouvions être touchés. Pour nous et pour toute l’Eglise d’Algérie et surtout d’Alger ce fut le temps d’une profonde démarche spirituelle, tant au niveau personnel, qu’au niveau communautaire et en Eglise. Nous, en ces moments, nous ne voulions pas mourir, mais il nous fallait continuer notre travail, nos rencontres. Il nous fallait nous déplacer, nous prenions chaque jour le risque...Tous les jours en partant au travail, nous laissions nos papiers, nos passeports sur le lit, car nous ne savions pas si nous reviendrions chez nous en vie… »

« Dans notre travail quotidien, entourés de nos collègues algériens et algériennes nous les entendions dire, malgré le désarroi dans lequel nous nous trouvions, que, devant la violence, notre présence parmi eux leur redonnait force et espoir. Car chaque jour nous apprenions qu’il y avait des personnes proches qui avaient été victimes, touchés par la violence et nous rendions grâce de nous trouver encore vivants, de pouvoir vivre ce moment d’offrande, de partage, de présence à l’autre, encore plus belle, de découvrir ce que Dieu voulait de nous. C’était chaque jour un moment très fort de demande de pardon, pour nous et pour ceux qui faisaient du mal, là où la violence était quotidienne… Pourquoi tant de morts, toutes ces atrocités apparemment inutiles… C’était ainsi que nous vivions notre solidarité avec le peuple algérien avec lequel nous partagions la souffrance, l’angoisse, le risque d’être tué à tout moment, l’incompréhension de ces horreurs, de cette situation qui nous dépassait… dans un désir profond de paix, d’un retour de l’espoir des lendemains…Comment abandonner nos amis, nos travaux, - je travaillais à l’hôpital de Ben Aknoun où nous recevions beaucoup de blessés. Ils ont même ouvert au sein de l’hôpital une unité spéciale pour prendre en charge les policiers blessés pour les soigner. Personne ne voulait aller travailler dans cette nouvelle unité, car on avait peur, il y avait beaucoup d’intégristes, dans le service d’en face… La crainte qui régnait était que si on les soignait, nous risquions notre vie à notre tour… en raison du climat de vengeance qui régnait. Moi je me suis proposé pour l’ouverture de cette Unité, et c’est comme cela que j’ai pu encourager les autres collègues de l’hôpital de Ben Aknoun à venir travailler dans cette Unité où les agents de sécurité étaient soignés.

Nous-mêmes, comme notre Eglise, nous voulions à tout prix, rester avec ce peuple dans ces moments difficiles de persécution, de terreur. C’était un appel à rester pour être solidaires…et dans cette démarche nous cheminions jour après jour…Après les vacances d’été nous sommes toutes revenues, malgré la peur de nos familles et de nos sœurs...On ne pouvait pas se permettre d‘abandonner un peuple dans la souffrance. Tous nous faisions partie de ce peuple et nous l’aimions... ».

Cette méditation de la sœur Lourdès est très proche de bien des témoignages qui nous ont été donnés par nos autres frères et sœurs, victimes de la violence. On connaît la finale du Testament du Frère Christian qui s’adresse à celui-là même dont il aura été la victime : « Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui pour toi aussi, je le veux ce « merci », cet A-Dieu, en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver larron heureux, en paradis, s’il plait à Dieu, notre Père à tous deux. Amen. » Le petit frère mariste Henri Vergès avait aussi écrit quelques jours avant d’être assassiné : « Dans nos relations quotidiennes, prenons ouvertement le parti de l’amour, du pardon, de la communion, contre la haine, la vengeance et la violence » (lettre du 4 février 1994 au Fr. Christian de Tibhirine).

La réconciliation nationale

Les témoignages exprimés par des chrétiens qui viennent d’être présentés nous permettent de rejoindre les sentiments de religieux et religieuses vivant cette crise nationale de l’intérieur de la société algérienne. Ils expriment bien ce qu’ont vécu tous les membres de notre communauté pendant cette période. Mais l’Etat algérien se devait aussi de rétablir la paix dans la Cité. Le Président Bouteflika, et par conséquent les autorités politiques actuelles, ont fait approuver, par consultation du peuple, (17.9.1999) la « démarche générale du Président de la République visant à la réalisation de la paix et de la concorde civile » (approuvée par 98,6 % des voix). Par la suite le Président a fait approuver par referendum, le 29 septembre 2005, (90 % d’approbation) « la Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Ces deux instruments juridiques interdisent de revenir sur les événements de cette période appelée la « décennie noire ». Cette décision nous a été rappelée par Mr le Wali de Médéa quand nous avons voulu marquer le dixième anniversaire de la mort des moines à Tibhirine. Lorsque ces textes juridiques furent publiés, en tant qu’évêques d’Algérie, nous avons publié un communiqué qui fut repris par certains organes de presse algériens. Nous voulions insister sur le fait que le pardon est un acte de la personne et qu’il ne peut faire l’objet d’une décision de l’Etat qui s’imposerait, à tous, de l’extérieur des consciences individuelles. D’ailleurs dans la tradition musulmane, aussi, les grandes fêtes religieuses sont, en principe, un appel à se réconcilier, comme en témoignent les accolades de ceux qui sortent de la mosquée après la prière du matin. Mais, en fait ce qui tiendra la place principale pour le retour à la paix civile, c‘est surtout le souvenir terrible des épreuves traversées et la peur qu’une nouvelle crise puisse conduire le peuple à une épreuve semblable à celle que la nation a déjà traversée. C’est sans doute la raison pour laquelle le « printemps arabe » n’a pas conduit, en Algérie, aux manifestations de masse qui ont marqué plusieurs pays arabes.

Toutefois la plus grande difficulté pour une vraie réconciliation vient du fait que les responsables des violences, notamment les responsables islamistes, continuent de considérer qu’ils étaient dans leur droit en s’opposant à l’interruption du processus électoral et, par conséquent, que c’est l’Etat qui est responsable de cette période de violence et non leur groupe. Cette position, toutefois, est particulièrement choquante quand on se rappelle quel usage extrême de la violence a été fait. Bien souvent ce furent des massacres aveugles, sans distinction ni d’âge, ni de sexe, jusqu’au massacre des petits enfants, des vieillards et des handicapés. Les romans qui évoquent cette période comme ceux, par exemple de Leila Aslaoui ou d’Anouard Abd el Malek, ne parlent pas de pardon, mais évoquent ces crimes dans toute leur inhumanité.

Pourquoi la communauté chrétienne, elle de son coté, a-t-elle consenti au pardon ? Sans doute parce ce que tout le Nouveau Testament et la vie de Jésus, nous adressent cet appel. Mais peut-être aussi parce que nos ressentiments vont moins aux jeunes que l'on a fanatisés, et réservent leurs reproches à ceux qui, au Moyen Orient, ont fabriqué et fabriquent encore l’idéologie qui conduit à de telles violences. Peut-être aussi parce que la célébration quotidienne de l’eucharistie nous prépare à comprendre le sacrifice de nos vies comme une offrande en prolongement de celle du Christ. Et une offrande rédemptrice.

Alger, 24 février 2017
Henri Teissier, Archevêque émérite d'Alger


1- On trouve la version papier de cet article dans le numéro Le Pardon dans les religions La Maison Islamo Chrétienne n° 38 (Printemps 2017). / Retour au texte