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Communier dans l'Eglise catholique
Christine Fontaine


A l’occasion de la fin de la première session du synode sur la famille, l’équipe animatrice de « Dieu maintenant » a publié une déclaration sur l'accès à la communion pour les catholiques vivant des situations matrimoniales irrégulières. Nous y disions notre sentiment que la question nous semblait mal posée. Christine Fontaine développe ici les arguments qui nous ont poussés à faire cette déclaration. Elle tente également de faire apparaître la portée, pour la vie en Eglise, de notre position.

On trouve la déclaration sur l’accès à l’eucharistie des catholiques vivant des situations matrimoniales irrégulières en cliquant sur le lien suivant :
A propos de l'accès à l'eucharistie (à l'occasion du synode romain sur la famille)

Par ailleurs, un article de Michel Poirier concerne le partage de la communion entre chrétiens séparés (protestants, orthodoxes et catholiques) : Chrétiens séparés : partager la communion ?

(15) Commentaires et débats

Des croyants exclus de la communion

Claire et Philippe, divorcés remariés

Claire et Philippe étaient tous les deux profondément croyants au moment de leur mariage. En échangeant leurs consentements à l’Eglise, ils s’engageaient vraiment à vivre dans la fidélité mutuelle ; ils désiraient du plus profond d’eux-mêmes que leur couple soit indissoluble et voulaient construire une famille. Bien conscients des difficultés de la vie, ils comptaient sur Dieu pour leur donner la force et le désir d’être fidèles à ces engagements. Cinq ans après, ils ont deux enfants. A la naissance du second, quel bouleversement s’est opéré chez la jeune-femme pour qu’elle en vienne brutalement à ne plus supporter son époux ? Elle lui déclare qu’elle ne l’aime plus. Il croit que cette mésentente est passagère, due sûrement à une dépression après l’accouchement. Mais le temps passe et la vie commune devient impossible. Elle ne revient pas sur sa décision. Elle ne l’aime plus et veut divorcer. Il finit par y consentir comme le seul acte d’amour qu’il peut encore lui donner : il lui accorde la liberté de le quitter convaincu que l’amour ne peut jamais s’imposer.

Claire et Philippe vivent cette séparation comme une blessure profonde, dans leur chair et dans leur foi… L’un et l’autre croyaient vraiment que Dieu les aiderait à venir à bout des difficultés et voici qu’ils ont sombré… L’amour qui se casse entre eux leur fait douter de l’Amour même de Dieu. Il faudra une bonne dizaine d’années à Claire pour pressentir que la naissance du second enfant a réveillé chez elle un traumatisme de sa propre enfance, indépassable pour elle et se traduisant par un « je ne t’aime plus » à l’égard du père. C’est Claire qui a demandé le divorce, mais l’un souffre autant que l’autre. Leurs amis ne comprennent pas ce qui se passe : ce couple paraissait si solide et enraciné dans la foi ! Témoins d’une souffrance intense, ils ne pensent pas à juger l’un ou l’autre, ils ne peuvent que compatir.

Il faudra bien des années à Claire de son côté et à Philippe du sien pour croire à nouveau que l’amour entre un homme et une femme peut durer toujours au point de devenir le socle sur lequel fonder une famille. L’un et l’autre en viennent, chacun de leur côté, à se remarier civilement et à avoir des enfants. Malgré l’échec de leur première union, ils croient possible de s’engager pour toujours. Ils ressuscitent et leurs amis croyants ne peuvent que rendre grâce à Dieu pour cette résurrection.

Durant toute cette période et jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont jamais cessé de communier. Recevoir le corps du Christ signifiait leur désir de croire à l’Amour plus fort que la mort qu’ils traversaient. Communier manifestait leur désir de croire qu’ils demeuraient bien-aimés de Dieu et capables d’aimer à leur tour alors qu’ils se découvraient incapables d’aimer ou d’être aimés par la seule personne qui avait compté à leurs propres yeux. Il n’est venu à l’esprit d’aucun de leurs amis croyants – prêtres ou simples fidèles - de leur dire qu’ils avaient tort ou de leur conseiller de passer par un temps de pénitence avant de pouvoir communier à nouveau. Il leur aurait même semblé inhumain que l’on impose une pénitence pour un échec qui causait à Claire comme à Philippe autant de souffrance. Il n’était pas non plus pensable que, lorsque la possibilité d’aimer et d’être aimé durablement ressuscitait en leur vie, leurs amis croyants envisagent autre chose que de se réjouir avec eux de la joie même de Dieu ! On agit ainsi quand on est vraiment des amis, c’est-à-dire quand l’amour commande.

Si leur entourage proche ne les a jamais jugés ni condamnés, il n’en a pas été toujours ainsi avec les autres catholiques qu’ils ont rencontrés. Certains baptisés se sont cru le devoir de leur rappeler qu’ils n’avaient pas le droit de communier. Un jour par exemple, alors qu’ils assistaient l’un et l’autre au mariage d’un ami commun, un prêtre du haut de sa chaire signala qu’il est interdit aux divorcés-remariés de s’approcher de la table de l’eucharistie. Ils ont ressenti ce rappel à l’ordre comme une absence totale de compassion à leur égard. Ils en ont été profondément meurtris.

Ce couple et leurs amis catholiques n’ont jamais remis en cause, pour autant, l’indissolubilité du mariage chrétien. Ils ont simplement vécu la blessure d’un échec et le surgissement d’un nouvel amour qu’ils espèrent durable. Ce n’est pas parce qu’un couple de croyants vit un échec qu’il ne croit plus à l’indissolubilité du mariage chrétien. Malgré ses propres blessures, il peut se réjouir que d’autres couples vivent un amour pour toujours. Ils peuvent rendre grâces à Dieu pour le don qui est fait à d’autres. C’est une chose de reconnaître que la loi de l’indissolubilité va dans le sens du bonheur et de la vie, c’en est une autre d’être exclu de la communion parce que, dans sa propre histoire, il n’a pas été possible d’atteindre ce que pourtant on désirait vraiment.


Arielle et Sébastien, en concubinage

Arielle et Sébastien ne sont mariés ni civilement ni religieusement. Ils ont fait ce choix ensemble dès le début de leur union. C’est leur manière de dire que l’amour mutuel n’est pas une affaire de loi. Ils vivent ensemble depuis vingt ans et ont cinq enfants. Sébastien n’est pas croyant ; Arielle a été baptisée à la naissance et catéchisée dans l’enfance. Elle a abandonné depuis l’adolescence toute pratique religieuse et n’a eu, pendant très longtemps, aucun contact avec l’Eglise. Il y a cinq ans, elle est touchée par une lecture de l’Evangile qu’elle a le sentiment de redécouvrir. Elle se rapproche de l’Eglise de son enfance, crée des liens de fraternité avec d’autres catholiques de sa paroisse et communie à chaque messe. Elle ne soupçonne pas que son attitude puisse poser le moindre problème. Là encore, aucun des croyants qui l’entourent ne pense à lui faire un quelconque reproche ; bien plus, ils se réjouissent de la fraîcheur de sa foi qui renouvelle la leur.

Arielle ne se pose aucune question jusqu’au jour où elle fait une retraite dans un monastère et demande à parler avec une religieuse. Elle espère de cette rencontre un approfondissement de sa foi. Elle raconte simplement son histoire, parle de son retour à l’Eglise et de sa vie de famille avec un compagnon non-croyant. Le terme de « compagnon » intrigue la religieuse qui lui demande si le couple est marié. Elle explique que non et les raisons de leur choix. La religieuse lui réplique alors qu’elle est en état de péché grave et qu’elle n’a pas le droit de communier. Si elle veut le faire, il faut soit qu’elle se sépare de son compagnon, soit qu’ils se marient civilement d’abord, religieusement ensuite. Arielle tombe des nues. Elle n’arrive pas à y croire et se renseigne pour savoir si c’est bien la position officielle de l’Eglise. Elle découvre que la sœur ne s’est pas trompée.

Des amis croyants tentent de lui dire que, si c’est bien la loi, nul ne vit seulement avec la loi. Elle leur répond qu’elle avait quitté l’Eglise depuis longtemps et que, puisqu’elle a décidé d’y revenir, elle ne peut pas ne pas en accepter les règles. Son comportement change : alors qu’habituellement elle prenait place dans les premiers rangs à la messe, elle se met au dernier rang et ne communie plus. En même temps, elle tente de convaincre Sébastien de la nécessité d’un mariage civil et religieux. Il lui dit respecter sa démarche de foi mais il lui demande aussi de respecter l’engagement commun qu’ils ont pris de vivre ensemble sans passer par des lois civiles ou religieuses. Le couple s’aime vraiment ; ils ont cinq enfants qu'ils aiment et dont les derniers sont encore en bas âge. Une séparation est totalement exclue. Arielle demeurera deux ou trois ans au dernier rang à la messe le dimanche. Elle franchira ensuite la porte de l’Eglise vers la sortie peut-être définitivement.

Nous connaissons tous de telles situations. Le paradoxe de l’interdiction de communier faite aux baptisés vivant des situations matrimoniales irrégulières est que ce sont ceux qui sont vraiment croyants qui en souffrent et qui, pour certains, finissent par quitter l’Eglise. Ceux qui se sont mariés religieusement pour avoir simplement une belle cérémonie et qui divorcent par la suite se moquent complètement de ne pas pouvoir communier à une messe à laquelle ils ne participent jamais. Les lois de l’Eglise chassent des croyants sincères ou leur imposent une souffrance profonde.

La loi et la grâce

La loi trace un dedans et un dehors, elle permet et aussi elle exclut. L’Amour n’exclut personne, il endure tout, supporte tout, envers et contre tout il garde l’espérance. Exclure des catégories entières de croyants, c’est donner le dernier mot à la loi et se présenter à eux, au bout du compte, comme un juge. N’exclure aucun croyant de la communion, c’est donner le dernier mot à l’Amour et se présenter à lui comme un frère, un parent ou un ami.

Aucun groupe humain ne peut vivre sans lois. Les catholiques reconnaissent à la hiérarchie la charge de légiférer en son sein. En ce qui concerne la vie de famille, les pasteurs peuvent maintenir ou ajuster les lois existantes quant à l’union libre, la contraception, le divorce, etc. Mais ils ne peuvent revenir sur le fait que le dernier commandement de Jésus est celui de l’amour. Cet amour inconditionnel de Dieu pour chacun s’est manifesté sur la Croix ; il est célébré dans chaque eucharistie. Il est alors demandé à chaque baptisé de croire en cet Amour immense que Dieu porte à chacun et d’en vivre à son tour.

Seul Jésus-Christ a eu la force d’aimer jusqu’au bout, ses ennemis autant que ses amis. Seul Jésus-Christ a pu appeler le pardon du Père sur ceux qui le crucifiaient. Nos propres capacités seront toujours limitées. Il s’agit alors de croire que, quelles que soient nos limites, nous sommes bien aimés de Dieu. « Il est grand le mystère de la foi », proclame le célébrant au cours de la messe. C’est bien le mystère le plus profond de l’humanité - et auquel elle a tant de peine à croire - que celui de l’Amour de Dieu pour les pauvres humains que nous sommes. Il est demandé aux baptisés de croire, envers et contre tout, que, de toute façon, Dieu fait corps avec l’humanité. Dieu se donne librement et gratuitement à chacun. La « valeur » que nous avons à ses yeux ne vient pas de nos mérites ou de notre obéissance à des lois. Elle vient de ce que chacun est pour lui son enfant, unique au monde. Communier au Corps et au Sang du Christ, c’est répondre au désir de Dieu de faire corps avec notre propre humanité. C’est aussi recevoir la nourriture pour la route à parcourir. C’est enfin espérer contre toute espérance que - quels que soient nos propres échecs – Dieu ne nous abandonnera pas et nous permettra de repartir, de faire un pas aujourd’hui et un autre demain, dans le sens d’un amour libre et gratuit comme le sien. La loi fait des justes et des pécheurs, la foi nous rend frères dans notre condition de pécheurs et frères dans la gloire d’être tant aimés. « Toutes nos justices ont des taches aux yeux de Dieu », disait Thérèse de Lisieux.

Pour communier, dit-on, il faut être en « état de grâce ». Vivre en « état de grâce » n’est-ce pas reconnaître la gratuité totale de l’amour que Dieu porte à chacun et désirer en vivre à notre tour par Lui, avec Lui et en Lui ? Vivre en état de grâce ne consiste-t-il pas à s’oublier soi-même, à oublier toutes ses justices et jusqu’à son propre péché, pour se perdre dans l’amour que l’Autre porte à chacun de nous ? « Ce n’est plus moi qui vis, écrit Saint Paul, c’est Dieu qui vit en moi. » Le croyant Bernanos traduit ce qu’est l’état de grâce quand il écrit : « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

En christianisme, ce n’est pas l’obéissance à des lois qui sauve mais la foi en l’Amour de Dieu manifesté par Jésus-Christ. Alors comment comprendre – sauf par un retour de légalisme – que des pasteurs interdisent à des croyants d’accéder au « Mystère de la foi » ?

A qui le dernier mot ?

Des catholiques – évêques, prêtres, diacres ou laïcs - se battent pour que soit reconnu le droit des divorcés-remariés à communier. Ne se trompent-ils pas de combat ? Certes, si ce droit leur était reconnu, les divorcés remariés cesseraient de se sentir exclus et ce serait libérateur pour eux. Mais cela n’empêcherait pas que, dans l’Eglise catholique, l’obéissance à des lois aurait le dernier mot sur le commandement d’amour que Jésus a donné le Jeudi-Saint et qui est renouvelé dans chaque eucharistie : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés… C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra pour mes disciples… »

Un amour sans loi risque toujours de sombrer dans la confusion : on peut prétendre agir par amour de l’autre alors qu’on recherche son propre intérêt. Mais une loi sans amour risque fort de ressembler à une branche de bois sec. L’Eglise catholique, en traçant des normes, permet de sortir de la confusion d’un amour sans loi. Elle permet un va-et-vient entre des comportements généraux et chaque histoire singulière. Mais la question est de savoir ce qui de l’amour ou de la loi doit avoir, dans l’Eglise, le dernier mot. Exclure des croyants de l’eucharistie sous prétexte que leur comportement ne correspond pas aux normes, c’est donner le dernier mot à la loi. N’exclure aucun croyant, c’est donner le dernier mot à la foi en l’Amour que Dieu porte à chacun.

De la réponse à la question de savoir « ce qui de la loi ou de la foi en l’Amour de Dieu doit avoir le dernier mot ? » dépendent deux manières totalement différentes de vivre en Eglise. Une histoire récente peut nous le faire comprendre. Nous nous souvenons tous de cette fillette de 9 ans, en Amérique latine, qui a été violée par son beau-père et s’est retrouvée enceinte. Un médecin a pris sur lui de pratiquer un avortement. L’évêque du lieu a tout de suite excommunié l’enfant et le médecin alors que le beau-père n’était soumis à aucune sanction. Pour cet évêque, la loi qui interdit d’avorter devait avoir le dernier mot. Des voix nombreuses dans l’Eglise se sont élevées – venant d’autres évêques, de prêtres ou de simples baptisés – pour désavouer son attitude. Il était évident pour eux, qu’étant donné l’histoire de cette enfant, on ne pouvait éviter de pratiquer l’avortement. Ils ne revenaient pas pour autant sur le fait que, d’une manière générale, un avortement n’est pas innocent.

Donner le dernier mot à la loi, c’est exiger que chacun se conforme à des normes. Donner le dernier mot à l’amour, c’est – sans faire fi des normes – s’ajuster à l’histoire de chacun pour découvrir quel pas il peut faire dans le sens de la vie. Or il est possible, comme dans le cas de cette petite, que le sens de la vie oblige à aller contre les normes. Il est possible qu’un couple croie vraiment bon d’inscrire l’indissolubilité du mariage et qu’il soit cependant meilleur pour le mari et la femme, étant donné les circonstances, de se séparer. La loi seule rend aveugle sur l’histoire singulière de chacun. Elle devient alors profondément injuste. Elle rend esclave de normes et, plutôt que d’aider chacun à discerner le pas à faire, elle le plonge dans l’obscurité. Tout l’Evangile de Jésus-Christ nous met en garde sur le danger, non pas des lois, mais de leur donner le dernier mot. Jésus n’est pas tendre à l’égard des pharisiens et des scribes qui infligent de pesants fardeaux au peuple et sont eux-mêmes incapables de les remuer du doigt. Et, comme pour mieux avertir les croyants du danger de laisser le dernier mot à la loi, lui le juste entre les justes se laisse condamner par ceux qui demandent sa mort au nom de la loi juive et de la loi romaine. Il inscrit alors, au cœur de l’humanité, la loi de l’Amour qui surpasse toutes les autres sans pour autant les supprimer.

Lorsque l’amour a le dernier mot, les lois de l’Eglise éclairent les croyants. Elles ne s’imposent pas, elles exposent ce qui, selon la foi catholique, permet normalement de marcher dans le sens de la Vie. Elles accompagnent l’histoire des croyants, qui s’y réfèrent pour sortir de leur propre jugement et pouvoir se situer dans un compagnonnage avec d’autres croyants. Elles sont un guide et non une contrainte. Alors l’Eglise peut, au sein de l’humanité, inscrire sa particularité : celle de forger ou de maintenir des lois qui autorisent sans jamais exclure ceux que leur propre histoire conduit à ne pas pouvoir s’y soumettre. Par-delà toute loi, elle inscrit que la loi de l’amour – celle de Dieu - doit toujours avoir le dernier mot. Elle devient alors ce lieu d’hospitalité pour tous les pauvres de la terre, un lieu – le seul peut-être dans le monde - où ils seront accueillis sans jamais être condamnés ni risquer d’être expulsés.

Il y va de notre foi

Affirmer que la communion eucharistique est offerte à tous les croyants n’est pas la revendication d’un droit en faveur de ceux qui en seraient exclus aujourd’hui. C’est affirmer les limites de la loi et proclamer, à la suite de saint Paul, la spécificité même du christianisme : « Car il n’y a pas de distinction ; tous en effet ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Ils sont justifiés gratuitement par sa grâce en vertu du rachat qui est en Christ-Jésus, que Dieu a exposé comme instrument de propitiation par son sang, moyennant la foi… Où donc est la vantardise ? Elle a été exclue. Par quelle espèce de loi ? Celle des œuvres ? Non, mais par la loi de la foi. » (Epître aux Romains 3, 23...28). Lorsque, dans l’Eglise, certains oublient que la foi doit avoir le dernier mot, alors les baptisés – qu’ils soient diacres, prêtres, évêques, pape ou simples fidèles – n’ont-ils pas le devoir au nom même de leur foi de résister ? Ils le font en refusant qu’un croyant soit exclu de la communion sous prétexte que son comportement ne correspondrait pas aux normes de l’Eglise.

Dans l’Eglise catholique, ce sont les successeurs des apôtres qui ont pour charge de préciser les comportements permettant aux chrétiens de se reconnaître membres d’un même peuple. Un baptisé – ou un groupe de baptisés – qui prétendrait changer les lois de l’Eglise sans leur accord ne pourrait, c’est évident, se dire catholique. Se séparant de la communion de tous les autres avec les évêques et le pape, il serait normal qu’il ne puisse pas communier au cours de l’eucharistie. Mais cette position est complètement différente de celle d’un baptisé qui reconnaît les lois de l’Eglise sans pour autant pouvoir les appliquer : il n’y a aucune raison d’empêcher celui-là de communier. Prenons un exemple : un divorcé-remarié qui dirait qu’un remariage après un divorce est normal aujourd’hui dans l’Eglise catholique ne devrait pas pouvoir communier ; en revanche, un divorcé-remarié qui considère son premier mariage comme un échec et qui en souffre devrait pouvoir communier. Faudrait-il alors lui imposer un temps de pénitence ? Il souffre de n’avoir pas pu vivre un premier mariage qu’il désirait indissoluble. Sa souffrance n’est-elle pas suffisante sans qu’on en rajoute ? En revanche, à notre avis, il ne faudrait pas accepter à la table de la communion – sans un temps de conversion – ceux qui auraient brisé la communion de l’Eglise en ne reconnaissant pas la charge des pasteurs. Il en irait de même pour un catholique qui aurait apostasié (renié publiquement la foi de son baptême).

Il y a donc bien un « droit » de communier dont peuvent être exclus… ceux qui ne sont pas croyants et ceux qui ne sont pas catholiques. En ce qui concerne des chrétiens non catholiques, nous entrons dans un autre sujet : celui de l’hospitalité eucharistique entre confessions chrétiennes différentes. Cet aspect est traité dans un autre article (voir le lien en haut de page) dont nous partageons la conclusion : " Il se trouve bien des circonstances de profonde fraternité (entre chrétiens de confessions séparées), de communion spirituelle vécue, où s'abstenir de participer à l'eucharistie devient impensable. Je reste opposé à la pratique d'une participation sans réfléchir, sans vouloir voir que dans la situation de division où demeurent nos Églises elle pose encore problème, mais je souhaite qu'en toute situation où ce qui est en jeu c'est la vérité de notre fraternité chacun, lucidement, prenne sa responsabilité personnelle, jusqu'à oser faire passer la fidélité à la fraternité avant la fidélité aux règles. Chacun est alors renvoyé à son discernement, à sa sensibilité, à l'idée qu'il se forme de son approche de l'autre – bref, à sa responsabilité. La seule chose dont je sois sûr, c'est que les solutions simplistes mènent dans une impasse." En dehors de ces cas, nous croyons que tous les baptisés peuvent, par grâce, accéder à la communion.

On pourrait s’étonner que cette possibilité d’exclure des baptisés de la communion n’ait pas été dénoncée plus tôt et qu’il faille attendre le XXIème siècle pour le faire. Toutes les générations antérieures se seraient-elles trompées ? Il est toujours dangereux de juger du passé en projetant sur lui les questions du présent. Or il y a seulement quelques décennies que les chrétiens appelés « sociologiques » - et qui n’étaient pas forcément croyants - ont quitté l’Eglise. Aujourd’hui, personne ne va plus à la messe pour avoir des relations avec les grands de ce monde, du moins nous l’espérons. Personne n’y va plus pour faire comme tout le monde. Ceux qui demeurent aujourd’hui pratiquants l’ont choisi parce qu’ils sont croyants. Autant il est normal que seuls des croyants communient au « Mystère de la foi », autant il nous semble impensable que des croyants en soient exclus. C’est la situation des croyants en situations matrimoniales irrégulières qui a permis qu’émerge cette question. On pourrait dire que c’est grâce à eux qu’elle est apparue.

Aux plus belles heures de l’inquisition, alors que toute la société occidentale se déclarait chrétienne, on conduisait des hommes et des femmes au bûcher parce qu’ils ne se conformaient pas aux normes de l’Eglise. Reste qu’aucun pape ni évêque n’a jamais mis en cause la possibilité de leur salut éternel. On reconnaissait que la miséricorde de Dieu dépasse tout ce qu’on peut imaginer ou concevoir et que personne ne pouvait savoir qui Dieu élevait auprès de lui. Ce que nous demandons aujourd’hui c’est que, sans attendre le ciel, la miséricorde de Dieu s’inscrive parmi nous sur cette terre. Nous croyons que sa miséricorde s’incarne dans le fait de n’exclure aucun croyant de la communion. Jésus-Christ, dans l’eucharistie, ne se présente pas à nous comme un juge mais comme un ami et un frère. Nous demandons que l’eucharistie soit ce lieu sur la terre où personne ne pourra se sentir jugé. Ne juger personne, aller selon le désir de Dieu et s’y perdre, s’applique non seulement aux autres mais aussi à chacun de nous : « Comme nous savons peu ce qu’est réellement une vie humaine ! La nôtre, écrit Georges Bernanos. Nous juger sur ce que nous appelons nos actes est peut-être aussi vain que de nous juger sur nos rêves. Dieu choisit, selon sa justice, parmi ce tas de choses obscures, et celle qu’il élève vers le Père dans le geste de l’ostension, éclate tout à coup, resplendit comme un soleil. »

Christine Fontaine
Peintures et vitraux de Georges Rouault