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Fête du Corps et du Sang du Christ

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean
Jn 6, 51-58

Après avoir nourri la foule avec cinq pains et deux poissons, Jésus disait: "Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie." Les Juifs discutaient entre eux : "Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ?" Jésus leur dit alors : "Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. Tel est le pain qui descend du ciel : il n'est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement."

Nouvelle homélie : « Le sacrement du frère »
Michel Jondot

Adultes dans la foi
Christine Fontaine

Le temps de croire
Michel Jondot


« Le sacrement du frère »

La faim apaisée

Nous sommes dans un pays où un grand nombre de citoyens a de quoi manger. Dans toutes les collectivités, on s’arrange pour qu’un repas soit servi aux heures voulues ; on peut être assuré que la plupart du temps, dans les écoles, les universités, les entreprises, on trouve une nourriture minutieusement étudiée par des diététiciens qui veillent à ce que les convives aient les protides, les sucres, les vitamines nécessaires à la santé. Une nourriture de ce genre peut-elle suffire à notre humanité ? Il faut lui préférer celle qu’on trouve chez l’ami qui nous invite à sa table. Celui-ci ne se contentera pas de calmer notre faim ; s’il connaît nos goûts, il veillera à nous servir des plats qui nous feront plaisir. Viandes ou légumes entretiendront les liens qui nous unissent. Ils seront inséparables des propos amicaux que nous échangerons.

Les foules avaient reçu de Jésus le pain qui apaise la faim. C’était au terme d’une journée où sa parole, pendant des heures, avait manifesté l’amour que le Père lui portait et qu’il partageait avec ses interlocuteurs. Hélas ! Les foules eurent bien vite oublié la déclaration d’amour pour ne retenir que le fait d’avoir été nourris. Jésus n’est pas dupe. On s’en aperçoit aux propos qu’il tient le lendemain à ceux qui couraient à sa rencontre : « Vous me cherchez parce que vous avez mangé du pain et parce que vous avez été rassasiés ! » l’Evangile de ce jour nous plonge dans ce contexte. Le pain qu’il a distribué est véhicule de l’amour ; il est inséparable de Jésus lui-même qui donne et se manifeste comme donné par le Père : « Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. » Le pain et lui ne font qu’un, offert aux foules « à corps perdu ». Jésus est tellement livré qu’il en vient à prononcer des mots qui font scandale : « Les Juifs se querellaient ; comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ! » Jean a compris que ces paroles prendraient tout leur sens à ce fameux repas où, « présentant du pain et prononçant la bénédiction, il leur dirait : Prenez et mangez, ceci est mon corps donné pour vous. » Ces paroles désigneraient le corps livré sur la Croix, offert au Père et à l’humanité entière.

Le pain et le message

« Le pain que je donnerai, c’est ma chair. » Ces mots nourrissent la foi des catholiques : ils reconnaissent au pain de l’Eucharistie, le cadeau sans prix que le Père nous adresse en nous envoyant son Fils, mort sur la croix et ressuscité. Prenons garde : après la multiplication des pains, les foules oubliaient les propos de celui qui les avait nourris. Aujourd’hui les chrétiens risquent d’oublier que cette présence est un message. On ne peut se contenter de vénérer l’Eucharistie ; on ne peut séparer le Corps du Christ que nous célébrons aujourd’hui, du message qu’il nous a transmis. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est inconcevable de participer au repas de l’Eucharistie sans que soit proclamé l’Evangile. De même que les Juifs oubliaient les paroles de Jésus qui accompagnaient le pain distribué, de même nous risquons de vivre à côté du mystère que nous célébrons chaque dimanche. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi je demeure en lui. » Nous vivons dans le monde, ce monde dont Jésus disait : « il ne m’a pas connu. » Il nous faut trouver, dans ce monde, le chemin qui, au milieu des hommes, débouche chez Dieu lui-même : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange lui aussi vivra par moi. »

Recevoir le Corps du Christ

Comment recevoir le Corps du Christ, comment s’en nourrir, comment entrer dans l’intimité même de Dieu, sans inventer une certaine manière de vivre ?

C’est avec cette question peut-être qu’il faut regarder le monde où nous vivons. Chacun connaît des familles où, à partir du 20 de chaque mois, on ne peut plus acheter le pain de chaque jour. Certes, les catholiques ne manquent pas de générosité et n’hésitent pas à soutenir le Secours Catholique ou les Restaurants du cœur. Cela ne suffit pas : « L’homme ne vit pas seulement de pain ! » Ceux qui ont faim sont séparés des privilégiés de la société. Ils ne trouvent plus à qui parler. Nourris du Corps du Christ, nous nous devons de rejoindre ceux de nos contemporains qui, loin de chercher leurs propres intérêts, luttent pour transformer notre société et faire en sorte que s’établissent entre tous une réelle convivialité.

A notre époque de globalisation, il est impossible de fermer les yeux sur l’ensemble du monde. Jésus n’a pas livré son message sans prendre soin de tous ceux qui sont blessés dans leurs corps ; il fait corps avec eux, au point que c’est lui-même que nous rencontrons lorsque nous faisons face à celui qui faim ou soif, à celui qui est malade ou prisonnier. Le lien entre personnes individuelles ou les relations à l’intérieur d’un pays sont à dépasser. Des hommes, des femmes et des enfants meurent parce que les peuples, au lieu de se parler et de s’écouter, convoitent les biens des autres. Au 4ème siècle, Jean Chrysostome, Patriarche de Constantinople, s’insurgeait devant une Eglise qui honorait le corps du Christ avec des vases d’un grand prix alors que le pauvre avait faim : le pauvre que le riche a la tentation d’ignorer est plus précieux que l’or des calices. « Le pain que je vous donnerai, c’est ma chair. » Et Jean Chrysostome commentait en disant que ce pain était « le sacrement de la fraternité ».

Michel Jondot


Adultes dans la foi

Sortir de l’enfance

Pour venir au monde, il faut quitter le sein maternel. Mais le nouveau né a besoin de la sécurité que lui procure sa mère pour que la rupture s’accomplisse en douceur. Il a besoin aussi de la présence de son père pour se détacher progressivement du sein maternel et prendre conscience qu’il ne se confond pas avec elle. Vient ensuite le moment où, lorsqu’une éducation est réussie, l’enfant repousse l’aide de ses parents et en vient à dire : « Moi tout seul ! ». Puis passée la difficile période où l’adolescent se demande qui il est, vient le jour où le jeune devenu adulte déclare à l’élu(e) de son cœur : « Désormais, je ne veux plus vivre sans toi ! ».

Moi confondu avec maman – Moi tout seul – Qui suis-je ? – Je ne suis rien sans toi : telles sont les différentes étapes par lesquelles il faut passer pour arriver à vivre un jour en adulte. Entre le « pas sans ma maman » du tout petit et le « pas sans toi » de l’adulte, la différence porte sur le fait que le petit ne parle pas encore alors que l’adulte est capable –normalement – d’écouter et de répondre à des appels venant d’autres que lui, en particulier à celui de sa ou de son bien aimé(e). La parole sort chacun de la confusion et lui permet de vivre en relation avec d’autres sans pour autant se confondre avec eux. L’union charnelle de ceux qui ne veulent pas vivre l’un sans l’autre ne risque plus de les faire sombrer dans la confusion. L’union entre deux adultes n’est source de vie que si elle respecte la différence des partenaires. Sinon elle est source de mort pour l’un ou pour l’autre, si ce n’est pour les deux.

Devenir adulte

« Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. » On pourrait croire que Jésus pousse les foules auxquelles il s’adresse à demeurer vis-à-vis de lui comme le nouveau né vis-à-vis de sa mère ; dans une confusion pire encore puisqu’il s’agirait alors de s’incorporer totalement l’autre autrement dit de le manger ou de le tuer. Ce que Jésus appelle « la vie » serait alors ce que dans l’humanité nous nommons « la mort ». Jésus conduirait effectivement les foules dans la confusion et la mort s’il n’ajoutait : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mangera vivra par moi. » La vie de Jésus et celle qu’il propose concerne des adultes qui ne peuvent s’unir qu’en se différenciant : de même que Jésus n’est pas le Père mais qu’il n’est pas sans Lui, de même celui qui mange la chair du fils de l’Homme ne perd pas sa singularité en faisant corps avec Lui.

Au concile de Chalcédoine, dans les premiers siècles de l’Eglise, les chrétiens se sont mis d’accord pour affirmer qu’en Jésus Dieu et l’homme sont liés « sans confusion ni séparation ». C’est à vivre, à la suite de Jésus, sans se prendre pour Dieu mais sans se séparer de lui, sans se confondre avec les autres mais en refusant tous les murs de séparation que Jésus nous invite. Il propose à l’humanité de sortir enfin de l’enfance pour accéder à l’âge adulte.

Retomber en enfance

Entre la confusion du tout petit et le « pas sans toi » de l’adulte, chacun passe normalement par le « moi tout seul ». Mais ce passage indispensable à l’enfant devient source de mort quand il s’installe chez ceux qui se prétendent adultes. Nos sociétés occidentales et nombre des individus qui la composent n’ont-elles pas aujourd’hui tendance à vouloir retomber en enfance ? « Moi d’abord, ma famille d’abord, mon pays d’abord, mon intérêt d’abord, mon argent d’abord, mon petit ou grand pouvoir sur les autres d’abord, la compétition entre tous d’abord… » et par voie de conséquence nous forgeons un monde où l’individualisme est exacerbé, où la solitude et le désespoir sont souvent profonds, où les plus démunis ainsi que les handicapés ont de moins en moins leur place, où on désire se replier à l’abri de ses propres frontières. Nous forgeons un monde de mort. Voilà le pain que nous mangeons chaque jour.

« De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. » Manger le pain de l’eucharistie, c’est en appeler à Dieu pour ne pas succomber à la tentation de retomber en enfance. C’est reconnaître chacun nos propres limites et dire humblement avant de communier : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir ! » C’est aussi entendre Dieu nous dire : « Tu ne peux rien sans moi mais moi non plus je ne peux rien sans toi… Es-tu décidé, de limite en limite à marcher avec moi dans le sens de la vie ? »

Christine Fontaine


Le temps de croire

La foi au présent

De nombreux conflits ont vu le jour ces dernières années autour de l'Eucharistie. Beaucoup de baptisés ont souffert après le Concile de voir disparaître les célébrations d'antan. Benoît XVI a tenté d'apaiser les esprits en autorisant la célébration de la liturgie dite de St Pie V. On peut comprendre ceux qui estiment que les offices d'autrefois avaient plus de beauté que ceux d'aujourd'hui. Il est vrai que le chant grégorien est un élément du patrimoine culturel chrétien qu'il ne faut pas laisser perdre. En revanche lorsqu'on entend dire que la foi en notre temps a moins de réalité qu'autrefois, il faut s'insurger. La foi en l'Eucharistie que la fête d'aujourd'hui vient vivifier nous rappelle que l'Eucharistie, quelle que soit la forme que l'Eglise propose, fait naître la foi au présent.

Essayons de nous mettre dans le contexte que Jean évoque dans l'Evangile de ce jour. C'était aux lendemains de la multiplication des pains. La foule avait cherché Jésus et l'avait retrouvé pour le faire roi. Elle n'avait pas compris que les gestes de Jésus manifestaient la volonté du Père de les rejoindre. Jésus tente de leur faire entendre qu'en les nourrissant il manifestait le don du Père, l'appel du Père qui aurait dû entraîner une réponse. Entendre le Père, lui répondre : tel est le mystère de la foi. Ils n'ont pas compris et ils demandent un signe. Ils se réfèrent à leur histoire. Les pères dans le désert n'ont-ils pas reçu la manne ? Jésus s'insurge. « Ils sont morts, ces gens dont vous parlez ! ».Ceux qui écoutent Jésus ne se rendent pas compte que le Père qui conduisait autrefois son peuple à travers le désert par l'intermédiaire de Moïse est à l'oeuvre au moment où il parle. L'important n'est pas le passé mais l'instant qu'ils sont en train de vivre en écoutant le discours de Jésus. Le pain multiplié n'était qu'un signe adressé par le Père qui leur envoyait son Verbe, la Parole qui avait pris chair en Marie. Pour ces foules rassemblées aux bords du lac de Tibériade, le vrai signe, le vrai pain qui leur est adressé n'est autre que ce Galiléen qui leur parle: «Moi, je suis le pain vivant!»

L'agneau du repas

Lorsque Jean, écrivant son Evangile, rapporte ces paroles, il est plein de l'expérience du Calvaire. Il a vu ce corps livré aux mains des soldats, étalé aux regards de tous. Il a vu et au jour de Pâque il a cru. Il a reconnu que le corps torturé qu'il avait eu sous les yeux était, à travers le cadeau fait à l'humanité, l'appel à une reconnaissance, à une réponse. Déceler dans ce corps et ce sang l'agneau du vrai repas pascal, y adhérer comme on adhère à la parole d'un être où nous reconnaissons que nous sommes aimés, ne faire qu'un avec lui, communier avec lui, c'est vivre dans la foi. Fort de cette expérience, au moment où il écrit son Evangile pour apporter son propre témoignage, il reconnaît dans cette scène qui suit la multiplication des pains l'ébauche de ce jour où, au coeur de la mort, le Père adresserait à l'univers l'appel qu'il a lui-même perçu. « Ma nourriture, avait dit Jésus lors de sa rencontre avec la Samaritaine, consiste à faire la volonté de mon Père ». Au pied de la Croix, Jean comprend cette parole. Percevoir dans la mort de Jésus comme un cri poussé par le Père pour faire entendre son amour, s'en nourrir, tel est le vrai miracle, celui de la foi, dont Jean a fait l'expérience et qui vient jusqu'à nous.

Le peuple qui marchait dans le désert vers la Terre promise et à qui Dieu avait parlé, est mort. Les auditeurs de Jésus, au lendemain de la multiplication des pains, sont morts. Jean qui avait reconnu, au pied de la Croix, le Verbe envoyé par le Père et livré au monde, est mort lui aussi. Le Père demeure et sa parole continue à être adressée au monde. Elle s'est manifestée sur le visage et dans la pâque de Jésus. Aucune autre parole ne peut lui être ajoutée mais cette parole demeure. Elle est à recevoir aujourd'hui. Elle se manifeste sous «les espèces» du pain et du vin. Le mot «espèce» fait partie du vocabulaire de l'Eglise ; il a un sens bien précis qui vient du latin «species» qui signifie à la fois apparence et beauté. La beauté de Dieu se manifeste au regard et aux sens à travers pain et vin. Cette manifestation est inséparable du regard qu'on pose sur Lui. La foi est cette conjonction entre la réponse de l'homme et l'appel du Père.

Le mystère de la foi

« Il est grand le mystère de la foi ». Tout est dit en ces quelques mots. La foi est la réponse que le croyant fait au Père lorsqu'il reconnaît l'appel adressé au monde en Jésus. Elle est la réponse qui nous unit au Fils pour répondre au Père. Certes, étant donné les dimensions de ce mystère on peut comprendre le souci de beaucoup d'entourer cette manifestation de toute la beauté que nous sommes capables de créer. Mais il convient avant tout d'entrer dans ce mouvement qui est celui de la Trinité. L'Esprit amène jusqu'à nous la Pâque Jésus qui est une invitation du Père. L'Esprit amène jusqu'à nous l'appel du Père adressé à l'univers. Il y aurait danger réel pour l'Eglise à s'enfermer dans des querelles de sacristie, d'encens ou d'eau bénite. Il y aurait danger à oublier qu'on ne peut répondre au Père sans rejoindre les soucis d'un monde appelé à vivre pour l'éternité.


Michel Jondot