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Fête du Corps et du sang du Christ

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 9,11b-17

Jésus parlait du règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Les Douze s'approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages et les fermes des environs pour y loger et trouver de quoi manger : ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons... à moins d'aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde. » Il y avait bien cinq mille hommes.Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante. » Ils obéirent et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples pour qu'ils distribuent à tout le monde. Tous mangèrent à leur faim, et l'on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit douze paniers.

Nouvelle homélie : Donnez
Michel Jondot

Donnez leur vous-mêmes à manger
Christine Fontaine

L'Eucharistie, sacrement de l'espérance
Michel Jondot


Donnez !

Vivre dans le don

On parle beaucoup des kamikazes. Ils sont heureux de mourir, paraît-il, persuadés qu’en donnant leur vie pour la cause de ceux qui les emploient, ils pourront obtenir en récompense le paradis et jouir de tous les plaisirs promis par le Coran. Affronter la mort est alors une façon d’acheter ce qu’on désire. Le contraste est grand avec le courage de ces militants qu’on a connus pendant le second conflit mondial ou qu’on voit encore dans plusieurs pays au régime totalitaire. Perdre la vie pour que reviennent dans une nation prospérité et liberté, dans ces cas-là, ne s’accompagne d’aucun désir de rétribution. Songeons surtout au sacrifice d’hommes comme les moines de Tibhirine. Ils ont risqué leurs vies en refusant de quitter leurs voisins musulmans. Ils estimaient qu’ils étaient donnés tout entiers aux hommes et femmes qui les entouraient. Les troupes ennemies pouvaient bien les enlever et les tuer, ils ne réussiraient pas à anéantir le don d’eux-mêmes qu’ils avaient décidé.

Vivre dans le don : tel est sans doute l’enseignement qu’il faut retirer de la lecture de cet Evangile. Ne nous laissons pas impressionner par ce miracle dont il importe peu de savoir s’il a eu lieu. En revanche, soyons attentifs à repérer le mouvement des acteurs de cette scène. Le premier réflexe des Douze est d’acheter : avoir de quoi manger à condition d’avoir l’argent nécessaire pour l’acquérir. En réalité on peut imaginer une façon de vivre qui dépasse celle des échanges économiques. « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! » « Donnez ! » Tel est sans doute le mot-clé du texte. Jésus joint le geste à la parole : « Il prit les cinq pains et les deux poissons et les donna à ses disciples. » Ceux-ci à leur tour les distribuèrent à la foule.

Pauvreté et abondance

Ce que le récit souligne encore c ’est le contraste entre la pauvreté de ce qui est donné (« cinq pains d’orge et deux poissons ») et la surabondance de ce qui est reçu (« On ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers »). Un autre épisode de la vie de Jésus permet de comprendre. Il regardait les passants devant le Temple faisant une offrande dont beaucoup, semble-t-il, étaient généreux. Il vit une pauvre femme donner les quatre sous qui lui restaient pour vivre : « Celle-ci a donné beaucoup plus que les autres » remarqua Jésus. De même le prix de la nourriture distribuée aux foules ne se mesure pas à l’argent nécessaire pour se la procurer. La saveur du pain dépasse infiniment le prix qu’il aurait fallu pour l’acheter. Le pain n’a vraiment du goût que lorsqu’il est reçu et donné.

Ce récit est à méditer en ce jour où nous fêtons le corps et le sang du Christ. Corps et sang de Jésus sont « livrés pour la multitude ». La manière dont Paul présente ce don que Jésus fait à l’humanité est impressionnante. Se donner c’est s’abandonner. Il se vide de lui-même et de sa dignité de fils du Père. Quand il n’a plus rien à donner alors le don est parfait : ce corps essoufflé sur la croix ne vaut plus rien. C’est pourtant le plus beau cadeau qui ait jamais été fait à l’humanité. De ce cadeau le pain et le vin de l’Eucharistie sont le signe sacramentel. « Manger de ce pain-là » devrait changer la vie.

Changer la vie

Changer de vie consiste à changer de regard. On oublie que notre existence de chaque jour est don de Dieu. Nous pourrions ne pas être. Il faut peut-être écouter ceux et celles qui ont traversé une grave maladie. Quand on a échappé à la mort, la lumière du jour n’a plus la même couleur. Elle est plus précieuse que tout l’or du monde puisque nous découvrons qu’elle nous vient « par-dessus le marché ».

Changer de regard conduit à regarder autrui d’une certaine façon. Celui ou celle qui viennent à moi sont don de Dieu : sachons les accueillir pour ce qu’ils sont et, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cessons de dire qu’il vient briser notre économie. D’abord parce que c’est faux. Ensuite, si c’était vrai nous aurions à transformer le manque dont nous aurions à souffrir en offrande faite à l’autre. On entend dire que parmi ces réfugiés qui franchissent nos frontières, certains sont de la graine de terrorisme. Si c’est vrai, rappelons-nous que l’amour s’étend à l’ennemi. Non, ce n’est pas folie. Que le monde entier en vienne à se débarrasser de la peur alors la violence sans doute s’émoussera.

Changer de regard enfin conduit à vouloir se maintenir dans la joie. Nous aimons, nous sommes aimés quelque part, même si nous sommes souvent déçus. L’amour est source de la joie. Les conjoints sont donnés l’un à l’autre et les parents à leurs enfants. Ces relations où nous sommes portés à nous vider pour nos proches sans nous soucier d’un quelconque retour, prolongent le mystère de l’Eucharistie. Dieu s’avère être le don parfait : le Père se communique au Fils et la transmission elle-même, l’Esprit, est emportée dans le mouvement. On nous rapporte ses toutes dernières paroles de Jésus, donnant sa vie sur la croix : « Il remit l’Esprit. » Il s’agit de l’Esprit qui l’unit au Père. « Prenez, mangez ! » En recevant le Corps du Christ, nous sommes appelés à vivre dans cette gratuité qui s’est manifestée en Jésus et qu’il a prêchée.

Le christianisme n’a pas le monopole de cet amour gratuit. L’allusion aux kamikazes pourrait faire croire qu’on méprise l’islam. C’est faire amende honorable à cette religion que d’évoquer le comportement d’une mystique bien connue : Rabia. Elle se promenait dans les rues de sa ville avec une torche dans une main et un seau d’eau dans l’autre On lui demanda ce qu’elle s’apprêtait à faire. « Je veux éteindre le feu de l’enfer et brûler le paradis. » Elle indiquait par-là que l’amour se moque d’un châtiment ou d’une récompense. Aimons tout simplement ce monde et ceux qui l’habitent. En les aimant nous faisons corps avec le Christ ; ainsi nous entrons dans l’intimité de Dieu, fils avec le Fils, dans l’Esprit.

Michel Jondot


Donnez leur vous-mêmes à manger

Rien

« Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons », disent les douze apôtres. Ils n'ont pas de quoi nourrir leur propre communauté, il n'ont pas de quoi manger en quantité suffisante pour calmer leur propre faim...

Ainsi, à certaines heures, sommes-nous acculés à découvrir notre indigence et nos limites. Nous n’avons pas la possibilité de faire disparaître la faim et la soif qui taraudent l’humanité. Nous n’avons pas les moyens de nourrir des foules, pas même de rassasier nos proches. Cinq pains et deux poissons pour les douze et Jésus, une bouchée pour chacun, une bouchée qui nous laissera sur notre propre faim. Que se taisent tous ceux qui voudraient nous faire croire que nous pouvons toujours quelque chose pour arrêter l’injustice ou la misère.
Que se taisent tous ceux qui veulent nous pousser à nous épuiser pour aller acheter nous-mêmes de la nourriture pour tout le monde. Nous ne viendrons jamais à bout de la plus petite détresse. Nous n’avons pas assez de nourriture par nous-mêmes, pas plus de cinq pains et deux poissons à partager en treize portions de misère. Ne nous prétendons pas plus riches que les douze apôtres !

Tout

« Il y avait bien cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, les bénit, les rompit, et les donna à ses disciples pour qu’ils en distribuent à tout le monde. »

Jésus a les moyens. Il peut ce que nous ne pouvons pas. Il multiplie les pains, il multiplie les possibilités de ses disciples. En passant par Jésus, ils découvrent qu’ils peuvent nourrir la multitude des hommes avec moins que rien. Les disciples seuls, ne peuvent rien ; les disciples, avec Jésus, cinq pains et deux poissons, peuvent tout.

Dieu, par Jésus, leur donne les moyens de nourrir les foules sans s’épuiser en allant eux-mêmes acheter de la nourriture pour tout le monde. Si nous consentions, comme les disciples, à obéir à Jésus, à lui faire confiance lorsque nous découvrons nos limites ou notre impuissance ! Si nous consentions à cesser de partir tout seul en comptant sur nos propres forces pour acheter de la nourriture à tout le monde ! Si nous acceptions notre indigence, notre propre absence de moyens, nos propres manques ! Si nous acceptions de ne pas même pouvoir la moindre chose à nous tout seuls, alors nous commencerions peut-être à avoir les moyens de nous reposer sur Dieu et de le laisser agir par nos mains !

Plus que tout

« Tous mangèrent à leur faim, et l’on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit douze paniers. »
Ils étaient douze autour de Jésus et ils n’avaient pour se nourrir que cinq pains et deux poissons. Les Douze ont reconnu leur impuissance et ont fait toute confiance à Jésus. C’était le seul moyen non seulement pour nourrir une foule mais pour recueillir douze paniers pleins : un pour chacun.

Ils étaient arrivés sans nourriture en suffisance pour eux-mêmes. Ils repartent rassasiés et possédant chacun de la nourriture en réserve par surcroît… Et par surcroît encore, les disciples découvrent que les réserves sont devenues inutiles : ils n’en en pas besoin pour le lendemain puisque Dieu donne en abondance à tous le pain quotidien.

Douze paniers, pour rien… simplement pour manifester que Dieu aime non seulement donner le nécessaire mais qu’il donne avec luxuriance, avec surabondance…
Douze paniers pour apprendre aux disciples qu’en obéissant à Jésus – en lui faisant confiance – ils ne manqueront ni du nécessaire, ni du superflu !

Les disciples sont dépositaires de ce mystère. Ils nous le communiquent pour qu’à notre tour nous éprouvions par nous-mêmes que la puissance de Dieu trouve son accomplissement dans notre faiblesse.

Christine Fontaine


L'Eucharistie : sacrement de l'Espérance

Silence et solitude : l'Evangile à l'envers

J'ai eu l'occasion de voir un film auquel le texte d'aujourd'hui me fait penser. « Le grand silence » nous fait entrer dans la vie des Chartreux pendant trois heures de projection. J'ai été impressionné par cette vie inhumaine au premier abord. Deux détails me reviennent à l'esprit.

Le silence, d'abord : ce mot a donné son titre à l'oeuvre. Le moine, quand il n'est pas occupé à quelque travail solitaire indispensable pour la Communauté, reste cloisonné entre les quatre murs d'une cellule, enfermé dans la prière intérieure, alimentée seulement par quelques versets de la Bible qu'il lit à genoux.

Une deuxième chose m'a frappé. Chacun est tellement isolé des autres qu'à l'exception du dimanche, il mange sa maigre pitance dans une solitude telle qu'il n'aperçoit même pas celui qui lui passe la gamelle, comme à un prisonnier, à travers un guichet.

A la lumière de l'Evangile de ce jour, cette vie prend sens. Elle est très exactement l'image en négatif de ce que nous présente Luc. A la place du silence, la parole de Jésus se déploie tout au long de la journée, depuis le matin sans doute, jusqu'au moment où « le jour commençait à baisser ». Le décor contraste avec celui de l'abbaye : non pas des murs qui isolent mais un vaste espace à l'écart des villages et des fermes. Loin d'être isolés les uns des autres, dans ce coin de Palestine, les hommes et les femmes se sont rassemblés en foule. Au moment du repas, on s'organise, par groupes de 50 ; c'est une manière de permettre qu'on sorte de l'anonymat et que le temps du repas rende possible la parole entre les convives.

Dernier contraste entre le film et la scène d'Evangile : à la frugalité monastique s'oppose la surabondance évangélique. Pain et poisson apaisent la faim de la foule : « on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit 12 paniers » !

Le jour où la Parole fera merveille

Pourquoi cette poignée d'hommes, dans les Alpes, se sont-ils lancés dans une vie si opposée à celle dont Luc nous livre le souvenir. Pourquoi « le grand silence » au lieu de la parole ? Pourquoi la solitude plutôt que la convivialité ? Il faut en convenir : aucune de nos vies humaines ne peut prétendre qu'elle réalise l'avènement de ce règne de Dieu dont Jésus, ce jour-là, a parlé du matin jusqu'au soir. Celui-ci reste à désirer. Le silence et la solitude des Chartreux ressemblent à la marche d'un homme ou d'une femme qui avance, sous la pluie et dans le froid, le visage fouetté par le vent mais qui reste au fond de lui-même profondément joyeux ; il s'approche de sa propre maison où on l'attend, où le bois brûle dans la cheminée et où déjà, sans doute, la table est dressée. La vie du moine, par son silence, sa frugalité, sa solitude n'a de sens que dans la mesure où elle est habitée par l'attente et le désir de ce monde promis par Jésus où la Parole humaine fera merveille et guérira tous ceux qui en auront besoin, où nulle personne ne sera renvoyée sous prétexte qu'il n'y a pas de quoi les loger ou les nourrir. De ce désir suscité par les promesses de Jésus, de cette espérance (pour parler en termes théologiques), ils apportent le témoignage.

Guérir l'histoire

A chacun sa vocation : nous ne sommes pas tous faits pour être moines ou chartreux. A chaque baptisé, pourtant d'être le témoin de la même espérance. La multiplication des pains, la bénédiction et les gestes de Jésus annoncent l'Eucharistie que nous célébrons aujourd'hui. Nous affirmons sa présence réelle, ce qui ne signifie pas sa présence passive. Une Eucharistie n'est pas un beau musée où l'on admire une merveille exhumée du passé. La présence réelle de Jésus est une présence dynamique : elle ouvre des perspectives (« nous attendons sa venue dans la gloire !).

Nous l'attendons ce Règne de Dieu dont Jésus parlait à la foule. Les Chartreux en apportent un témoignage spectaculaire. A chaque baptisé de trouver le geste qui peut anticiper le Royaume. Une des grandes tentations de notre temps c'est d'oublier l'Espérance chrétienne. En cela nous ressemblons aux apôtres lors de cette multiplication des pains. Le pain de chaque jour est l'élément primordial pour une société humaine. « Donnez-leur vous-mêmes à manger » et il balaye l'objection des disciples. Il donne ses consignes «faites-les asseoir!». Les raisons ne manquent pas aujourd'hui pour rester les mains dans les poches pendant que d'autres renvoient dans leurs pays les hommes qui traversent les frontières, au risque de leur vie, pour trouver pain ou logement. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » disait un ministre, il y a quelques années. Cette phrase a fait recette même chez ses adversaires politiques qui ne se privent pas de la reprendre à leur compte. L'Eglise devrait protester ; elle le fait d'ailleurs, dans une certaine mesure. Avouons qu'elle n'est pas très suivie. Nos moyens sont limités ? Moins que nous pensons. Moins que pour les disciples, en tout cas, au moment de la multiplication des pains. Trouvons le geste efficace qui témoignera que nous voulons guérir l'histoire. Le reste suivra. L'engagement est contagieux ; il entraîne le miracle !

Michel Jondot