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Deux impensés de la pédophilie dans l’Église catholique
Christine Fontaine

Sous le titre de « Si cet homme n’avait pas été prêtre... » Constance Lalo (juriste) et Josselin Tricou (sociologue) analysent la résistance de l’Église catholique à dénoncer les pratiques des prêtres pédophiles et à les gérer en faveur des victimes. Comme pour toute analyse sociologique, il s’agit de décrire une situation et non d’apporter des solutions. Néanmoins cet éclairage n’est peut-être pas inutile au moment où les évêques de France tiennent, du 22 au 24 février 2021, une Assemblée plénière exceptionnelle pour poursuivre leur réflexion sur les abus sexuels commis dans l’Église.

Christine Fontaine résume ici l’analyse faite par Constance Lalo et Josselin Tricou. On en trouve la version intégrale en accès libre à la page :
« Si cet homme n'avait pas été prêtre... »

(2) Commentaires et débats

Une gestion incompréhensible
de la pédophilie par l’Église catholique

Depuis quelques années, les victimes d’abus sexuels sur mineurs commis par des prêtres osent parler. Ce mouvement de libération de la parole n’est pas propre à l’Église. Des agressions sont également dénoncées dans l’Éducation Nationale, des clubs sportifs ou des associations au service d’enfants ou de jeunes. Aucune étude ne permet aujourd’hui d’évaluer si le nombre de pédophiles est plus important dans l’Église qu’ailleurs. D’une part, la grande enquête, demandée par l’épiscopat, est toujours en cours  (1), d’autre part il faudrait pouvoir en comparer les résultats avec des enquêtes équivalentes menées dans les autres secteurs concernés. S’il n’est pas possible de mesurer la proportion des prêtres pédophiles par rapport à celle des enseignants par exemple, on peut néanmoins s’interroger sur le fait que la hiérarchie ainsi que de nombreux catholiques ont tenté de relativiser le problème : « Pourquoi, en dépit de la sensibilité extrême du sujet, nombre de clercs et de laïcs ont-ils tenu ou tiennent-ils des discours décalés, parfois incompréhensibles, laissant entendre qu’ils refusent tout bonnement d’entendre que leur Église est, elle aussi, bel et bien concernée par des violences sexuelles systémiques » (2).

Ce désir (au moins apparent) d’occulter le problème suscite incompréhension, scandale – voire rejet ou mépris - de la part de la société civile ainsi que de certains catholiques. En fait, ces discours décalés tiennent à une certaine « culture » catholique - appelée en sociologie un script - qui ne fonctionne pas selon les mêmes normes (conscientes et/ou inconscientes) que celles de la société dans son ensemble. Entendons par script « une forme de sous-texte de la vie sociale, qui oriente les actions d’apparence spontanées, scénarise leurs vies ainsi que leurs jugements et conditionne les processus décisionnels qu’ils mettent en œuvre ».

Deux impensés du script catholique ont fonctionné d’une part pour ne pas écarter les prêtres pédophiles, d’autre part pour dénier pendant des décennies la portée de leurs actes auprès des enfants :
- le script du pouvoir conçu comme un service,
- le script sexuel de l’Église (reposant sur un recours à la loi naturelle).

Le script du pouvoir en Église et son angle mort : l’abus de service

« Le script du pouvoir en Église se caractérise par un pouvoir institué comme service, ce qui génère un angle mort : l’impossibilité de penser ‘l’abus de service’, c’est-à-dire de pouvoir. »

Alors que dans la société civile, malgré un patriarcat latent, les femmes parviennent tant bien que mal à des postes de pouvoir, l’institution du pouvoir clérical comme un service est très efficace comme argument, dans l’Église, en faveur de la non-ordination des femmes. Selon cette conception du pouvoir-service, c’est à tort que l’on accuse l’institution ecclésiale de discrimination à l’égard des femmes puisque d’une part elles occupent des places importantes dans l’Église et que d’autre part le presbytérat n’est pas un pouvoir mais un service. Ce « service » clérical s’accompagne « d’une survalorisation compensatrice » des faibles et des petits qui représentent le Christ dans les discours de l’Église. D’où la très grande difficulté à penser un « abus de service ». L’abus de pouvoir est invisibilisé, recouvert par le terme de « service ». C’est en partie la raison pour laquelle de nombreuses familles catholiques pratiquantes n’ont pas cru leurs propres enfants quand ils ont dénoncé le comportement d’un prêtre bien connu pour les services qu’il rendait par exemple dans le scoutisme. Ajoutons à cela que le prêtre est perçu par ces familles pratiquantes comme un « alter Christus » (un autre Christ), parlant et agissant en son nom au moins dans la célébration de l’eucharistie, qu’il est envoyé à une communauté par une hiérarchie qui représente elle-même le Christ, qu’il n’a pas de compte à rendre à ses « frères » et « sœurs » mais seulement à l’évêque qui lui est un semblable, un « père » comme lui. Aucun contre-pouvoir local n’est institué pouvant faire émerger à la conscience des fidèles la toute puissance qui se cache sous le service rendu.

Cette rhétorique du pouvoir-service a construit un inconscient collectif (un catholic gaze) qui idéalise le prêtre et le met hors d’atteinte de toute critique a fortiori de tout condamnation. Certains clercs tentent de dédouaner la hiérarchie en reportant sur les fidèles cette idéalisation des prêtres. Mais c’est oublier que « l’institution elle-même a posé les bases d’une telle image à travers le développement de l’idéal sacerdotal (du latin sacer : sacré, séparé) qu’elle a imposé à ses clercs, qui dicte leur conduite et la justifie à leurs propres yeux. Cet idéal conditionne l’exercice légitime du pouvoir-service sacré à un certain nombre de 'sacrifices' plutôt qu’à des compétences professionnelles. Cela se traduit dans le rite d’ordination, notamment par l’allongement sur le sol devant l’évêque de l’ordinand. (…) L’investiture transforme autant la représentation que les autres se font de la personne investie ainsi que leur comportement à son égard, que la représentation que celle-ci se fait d’elle-même ainsi que les comportements qu’elle se croit tenue d’adopter. »

Le prêtre est un homme à part, sacré, dans le sens qu’il a sacrifié toute autre forme de pouvoir pour servir le Christ. Il a renoncé à exercer un pouvoir politique, économique et à l’exercice de sa sexualité. Ce dernier renoncement étant perçu, à tort ou à raison, comme le plus grand des sacrifices. « Ainsi obéit-on aux prêtres, ces hommes sacrifiés en apparence, par une sorte de crainte sacrée et en même temps, s’ils ont failli, on leur pardonne, car ils ont justement ‘tout’ sacrifié. » En dernier ressort, ce qui donne autorité aux prêtres dans l’Église n’est pas la qualité du service rendu mais le contrôle de la sexualité, la sienne et celle des autres. Le combat sur la morale (sexuelle, familiale) cache un autre combat : celui sur le pouvoir des clercs et l’assujettissement des laïcs. Cette invisibilisation et cette institutionnalisation du pouvoir clérical sous couvert de service aveuglent un grand nombre de catholiques et les poussent à relativiser la portée des abus commis par des clercs. Cette non-reconnaissance est scandaleuse non seulement pour les victimes mais pour la société civile ainsi que pour une autre partie des catholiques.

Le script sexuel de l’Église et son angle mort : le non-consentement de la victime

La seconde source d’incompréhension entre la société civile et l’Église catholique a sa source dans la différence de script (de « culture ») entre ces deux entités, cette différence se révélant particulièrement en matière de sexualité. L’une fonctionne selon un script « naturaliste », l’autre selon un script « autonomiste ».

Selon l’Église catholique, Dieu a créé le monde et tout ce qu’il contient. Il lui a donné des lois qui sont accessibles pour toute personne capable de raisonner et pas uniquement pour les chrétiens. Selon cette « loi naturelle », la différence sexuelle entre l’homme et la femme est fondatrice de toute vie sociale et familiale : elle permet la procréation et donc protège la survie de l’humanité. La loi naturelle est immuable : la différence des sexes et des générations est « l’intouchable » : ce que nul être humain ne devrait remettre en cause et ce que l’Église a pour mission de rappeler. Selon cette loi, la pédophilie est un crime puisqu’elle touche à la différence entre générations. Mais elle l’est au même titre que les comportements remettant en cause la différence sexuelle (homosexualité, transsexualité) ou à ceux qui brouillent la différence entre espèces (zoophilie). D’où cette déclaration, par exemple, du cardinal Barbarin au moment des manifestations contre le mariage entre homosexuels : « Après, ça a des conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Un jour peut-être, qui sait ?, l’interdiction de l’inceste tombera. » Ou encore au moment des délibérations à l’Assemblée Nationale : « Le Parlement n’est pas Dieu le Père. » Selon le script catholique, la transgression de la loi par les prêtres pédophiles est bien à condamner mais ce faisant on défend en premier lieu la loi et secondairement la victime.

De même que la hiérarchie catholique se donne pour mission de défendre la loi naturelle d’où découle la (sa) morale sexuelle, elle a pour devoir de défendre les moyens que Dieu, selon elle, a donné aux croyants pour rejoindre et régénérer les croyants : les sacrements. La hiérarchie rappelle souvent qu’elle a condamné la pédophilie dès 1922, sous le nom de Crimen sollicitationis, autrement dit avant bien d’autres institutions. « Toutefois, ce ‘délit de sollicitation’ consiste, selon ce texte qui a été actualisé depuis, à détourner le sacrement de la confession pour obtenir des faveurs sexuelles de la part du pénitent. Son objet premier est donc de défendre non pas une victime, mais un sacrement. » « A bien y regarder, dans le droit de l’Église, il semblerait qu’on ne ‘viole’ jamais des personnes, mais des obligations. » Le consentement de la victime n’est jamais pris en compte.

De son côté, la société civile contemporaine ne fonde pas ses lois sur une « loi naturelle » préexistante et immuable. Les lois scientifiques elles-mêmes ne sont que des hypothèses qui doivent être remises en cause lorsqu’un élément nouveau apparaît. Ainsi, les lois qui excluaient hier les homosexuels doivent aujourd’hui permettre leur insertion dans la mesure où l’homosexualité n’est plus classée par le consensus mondial des scientifiques comme une perversion. Le script de la société civile « s’ancre dans un cadre général de liberté dans l’égalité entre les individus. Il s’appuie donc sur l’individu et sa capacité à s’autodéterminer – à consentir – tout en prenant en compte que céder n’est pas consentir… » En matière de sexualité, le consentement de la personne est dirimant. Dans l’Église catholique comme dans la société civile la pédophilie est également condamnée mais pas pour les mêmes raisons : pour l’Église il s’agit d’une violation de la loi naturelle, pour la société civile il s’agit d’une atteinte à la liberté de l’enfant qui n’est pas en âge d’exprimer ou de décliner son consentement. En revanche, pour la société civile – contrairement à l’Église - l’homosexualité n’est pas condamnable puisqu’elle concerne deux adultes consentants.

Le script « naturaliste » qui se veut universel de l’Église catholique s’oppose frontalement à un autre script qui se veut tout autant universel : « La déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen » pose comme première la liberté et l’autonomie de la personne, chaque État signataire ayant pour tâche de la concrétiser dans la situation qui particularise un pays. La cohérence « naturaliste » de l’Église et la cohérence « autonomiste » de la société ne reposent pas sur les mêmes présupposés. Les arguments de la société civile sont irrecevables par l’Église et réciproquement. Bien sûr, des catholiques – dont le Pape lui-même – ont intégrés des éléments du script « autonomiste » de la société civile. C’est ainsi qui François a pu déclarer : « Si deux personnes homosexuelles s’aiment, qui suis-je pour les juger ? » Mais en même temps, le Catéchisme de l’Église Catholique maintient que l’homosexualité est une perversion. Vis-à-vis des personnes abusées par des prêtres pédophiles, leur statut de victimes commence à être perçu comme premier par des évêques. Cependant le fait de croiser deux scripts incompatibles rend souvent le comportement de la hiérarchie incompréhensible tant par la partie la plus conservatrice de l’Église que par la société civile.

Conclusion

« Le pouvoir comme service qui appelle une protection spécifique pour les prêtres qui y sont consacrés, la sexualité comme reflet d’une supposée nature humaine qui échapperait à tout débat démocratique et ne prendrait pas comme pivot le libre choix des individus : comment imaginer un script plus en décalage avec la vision que nous avons, contemporains, de la pédocriminalité, prise de pouvoir par la sexualité s’il en est ? Alors que l’Église défend des positions mal comprises, parce que 'décalées' au fur et à mesure que se révèlent les abus de nombre de ses serviteurs, le silence et/ou les maladresses de certains évêques ne peuvent que renforcer ce décalage et tourner à la confrontation et, enfin, au scandale. Même si, prise dans sa globalité, l’Église évoluait, peut-être trop lentement au goût de certains, mais sûrement, vers une approche plus soucieuse du consentement des individus, plus sensible à la parole et à la souffrance des victimes, ainsi qu’à la réalité des situations vécues. Si la 'crise pédophile' a assurément fait voler en éclat ce qu’on a appelé ici le catholic gaze, en plaçant les prêtres hors de toute condamnation dans le regard des fidèles, ces interventions redoublent le scandale et font émerger aujourd’hui une sorte de société civile catholique revendicative, qui exige désormais que les responsables ecclésiastiques rendent compte de leur passivité coupable et que le 'système' change. »

Christine Fontaine, le 15/02/2021
Peinture de Vasilij Kandinskij

1- La Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église (CIASE) rendra publique ses premiers résultats fin 2021. / Retour au texte
2- Toutes les citations sont extraites de l’article de Constance Lalo et Josselin Tricou « Si cet homme n’avait pas été prêtre... ». / Retour au texte