Page d'accueil Nouveautés Sommaire Auteurs
Retour à "Droits de l'homme" Contact - Inscription à la newsletter - Rechercher dans le site

Doléances des tisserandes de "La Caravelle"

On ne voit guère les femmes de banlieues parmi les « Gilets Jaunes ». Elles ont pourtant, elles aussi, des raisons de se plaindre. Michel Jondot et Christine Fontaine ont interrogé les tisserandes de "La Caravelle", une cité de la banlieue Nord de Paris dans laquelle ils travaillent depuis de nombreuses années. Ces femmes acceptent de nous faire entendre leurs "doléances". (Les noms sont modifiés.)

(1) Commentaires et débats

La vie est difficile

- Malika : Oui, la vie en France est difficile maintenant. Pour moi, je le reconnais, je n’ai pas beaucoup de problèmes : je travaille et mon mari fait des heures supplémentaires la nuit.
Mais autour de moi, je vois les difficultés des familles. Je vois des personnes au chômage. Des femmes seules élèvent leurs enfants : elles ont du mal et elles n’ont plus un sou à la fin du mois. Quand dans une famille, le mari est seul à travailler et rapporte un SMIC, dès le 16 ou le 17 du mois le porte-monnaie est vide. Les femmes, dans la cité, sont nombreuses à ne pas travailler parce que les maris ne le veulent pas ou parce qu’il faut faire face à des difficultés dans la famille ou s’occuper des enfants.

- Fatima : Pour ma part, tous les mois j’ai un découvert à la banque ; maintenant, le fait d’avoir un découvert, fait partie de ma vie. Je me suis aperçue que nous sommes nombreuses à connaître cette situation. Au début cela nous inquiétait et maintenant cela semble normal à nous toutes. On se contente de faire attention à ne pas dépasser la somme indiquée : 1000 € pour les unes, 500 € pour les autres.

- Myriam : Et moi je suis seule avec un garçon. Je ne touche que le RSA et je suis à découvert dès le premier jour du mois. J’ai un loyer très cher et je ne sais pas comment me débrouiller : je paye 436 € de loyer et je touche 614 €. Si je n’avais pas les APL je paierais 816 € pour un F4. J’ai demandé un logement plus petit mais on m’a proposé un F3 qui coûte plus cher que le F4 (950 €). Mon fils a 11 ans : le père me verse 80 € par mois. J’essaie de trouver un travail mais pour quelques heures seulement : je ne peux laisser mon fils traîner dans la cité ! Je m’en sors grâce à Dieu : mes sœurs et une copine m’aident. Sans elles nous ne pourrions pas manger. Mes sœurs sont toutes deux ingénieures.

- Aïcha : Je ne travaille pas et mon mari est retraité. Il touchait 900 € mais sa retraite a diminué : il n’a plus qu’un peu plus de 850 € par mois. Je n’ai pas encore l’âge de la retraite mais j’ai été obligée d’arrêter de travailler : je touche 300 €. Loyer, assurances, mutuelle : comment s’en sortir ? Ce que nous vivons est injuste ! Un de mes enfants, près de moi, travaille à Carrefour. Un autre est parti au Canada : il y travaille dans un laboratoire. Ma fille fait des études de biologie à la faculté.

- Rachida : Financièrement je ne suis pas vraiment dans le rouge mais je suis dans de grosses difficultés parce que j’ai un fils qui a de graves problèmes de comportement. Je dépense presque 3000 € par mois pour lui. Jamais je n’ai pu trouver d’aide à domicile. Je cherche partout : à la DPH et aux alentours. Ma sœur est pédiatre aux Pays-Bas : elle m’a aidée. Mon mari travaille d’arrache-pied et mon père m’envoie de l’argent. Mais pour moi, je reste à la maison : je suis prise par mes enfants et je n’ai pas de formation professionnelle. Au début on me disait que mon fils était autiste mais maintenant on me dit qu’il a des problèmes psychologiques. On ne paie pas le psychologue ni l’orthophoniste mais les séances de « diagnostic » coûtent 500 € qui ne sont pas remboursées. On m’avait proposé un hôpital de jour qui est gratuit, mais mon fils ne faisait pas de progrès ; auparavant, il ne parlait pas et poussait des cris. On a fait appel à un établissement privé : maintenant il parle, il comprend, il va à l’école et, l’an prochain, il ira au collège mais cela coûte 500 € par mois et cela pose des problèmes avec la DPH. Mon mari a consulté un avocat pour faire des réclamations : avec lui il a monté un dossier mais les avocats spécialistes des affaires de handicap se font payer très cher.
Quand je suis arrivée en France, je ne connaissais pas le français et mon fils est arrivé tout de suite : je n’ai pas eu le temps d’apprendre. Je ne sais pas m’y prendre pour les démarches administratives ; c’est mon mari qui s’en occupe.
Avec tous les déplacements pour l’orthophoniste et tous les soins, je n’ai plus de temps à moi. J’ai trois autres enfants qui travaillent bien à l’école : deux garçons et une fille. De temps en temps, je viens à l’atelier pour voir mes copines et oublier mes problèmes.

- Fatiha : Je suis dans l’incapacité de travailler. J’ai été reconnue comme handicapée. Au bout d’un certain temps, on a prétendu que je n’étais plus malade. Je ne touche plus mon allocation mais je suis toujours dans l’incapacité de travailler : ma maladie n’a pas changé. J’ai fait appel à une assistante sociale ; elle aussi a essuyé un refus.

A propos des impôts

- Aïcha : J’entends parler des « Gilets jaunes » : en voyant les difficultés qu’on a à vivre je comprends qu’ils ne soient pas contents mais je n’aime pas leur façon de s’exprimer ; ils disent n’importe quoi dans la rue. Mais toutes les femmes de Mes-Tissages se reconnaissent dans leurs démarches : partout en France on a des difficultés.
Ils parlent des impôts : ce problème-là ne nous intéresse pas beaucoup car nous sommes très peu à gagner suffisamment pour en verser.
Celles qui en payent se plaignent du prélèvement à la source. Jusqu’à présent on pouvait calculer : un mois on dépensait un peu plus quitte à dépenser moins le mois suivant. Ce n’est plus possible. Cela nous limite. On a encore moins de liberté qu’avant. On a déjà de très nombreux prélèvements : loyer, assurances, électricité, gaz, remboursements pour la voiture et maintenant on rajoute les impôts. L’argent qu’on gagne arrive et ressort tout de suite par la fenêtre.

- Myriam : Pour moi, j’ai payé des impôts il y a deux ans parce que, cette année-là, mon mari avait travaillé un peu plus. Mais l’année suivante, il a changé de travail et nous n’en payons plus. Mais on a la taxe d’habitation. L’an dernier l’Etat a oublié de nous la demander. Je viens de recevoir une facture de 240 € à payer immédiatement. Si on passe le délai, on a une majoration alors que ce n’est pas notre faute. J’ai demandé qu’on paye en plusieurs fois. Mon mari a eu un accident de travail le 19 décembre : il est arrêté pour deux mois. On devait être payé par la Sécurité Sociale, mais nous n’avons toujours rien reçu depuis le mois de novembre. Heureusement, on avait mis un peu d’argent de côté pour partir en vacances : tout est parti. On ne peut pas payer ces 240 € : il faudra payer la majoration !

- Fatiha : En ce qui me concerne, je trouve que la TVA est injuste. Les riches devraient payer plus que les autres.

La France et les pays d’origine

- Rachida : Je n’ai pas choisi de venir en France : c’est là que je suis née. Mes parents sont venus dans les années 70. Il est vrai qu’il est plus facile de vivre ici qu’au bled, ne serait-ce que pour la santé : on est mieux soigné ici. Je suis tombée malade à 23 ans et j’en ai 35. Heureusement que j’étais en France parce que si j’avais vécu en Tunisie, je serais morte maintenant.

- Myriam : Oui, il y a des avantages à vivre en France. Malgré tout, je suis contente d’être là. Mais depuis l’époque où mon grand-père est arrivé, on a l’impression que tout se dégrade. La vie est de plus en plus chère. A cette époque-là, on n’achetait pas une paire de baskets pour 150 € !

- Aïcha : Je comprends ceux qui quittent le bled quand il s’agit de jeunes qui ont fait de longues études ; ils sont ingénieurs ou médecins dans leur pays mais pour survivre ils sont obligés de faire des petits boulots : plongeurs dans des restaurants ou balayeurs dans une entreprise. Ils viennent ici pour tenter de trouver un boulot intéressant : ils ont raison de tenter leur chance. Mais si c’est venir pour faire la manche, je ne suis pas d’accord. Quand mon grand-père est venu, dans les années 60, la France avait besoin de travailleurs pour le bâtiment. Aujourd’hui, ceux qui quittent leur pays en prenant le risque de mourir dans la Méditerranée ne savent pas qu’ils trouveront ici une situation pire que chez eux. Là-bas, on se soutient en famille ; ici ils n’auront personne sur qui s’appuyer. Ils dormiront dans la rue, acculés à voler pour survivre !

- Fatiha : C’est vrai, aujourd’hui la solidarité est partie avec les anciens. Les plus pauvres n’ont rien à attendre des plus riches. Ceux qui ont de l’argent veulent toujours en avoir plus. J’ai vu à la TV, dans une chaîne qui ne s’adresse qu’aux riches, une dame qui expliquait ses dépenses : 2000 € pour un manteau ou 1000 € pour une paire de chaussures. Le journaliste lui a demandé : « Connaissez-vous des pauvres ? » Elle a répondu : « non je n’en connais pas. » Ils ne pensent qu’à eux et ils veulent toujours plus : quand ils ont une voiture ils en veulent une autre plus belle. Il ne leur suffit pas d’avoir une belle maison ; il leur en faut plusieurs. Les riches ne voient pas ceux qui sont au plus bas de l’échelle.

Islamophobie

- Fatima : Pour que cela change, il faudrait retourner à la religion. En Islam, les riches ont le devoir de faire attention aux plus démunis et de leur verser des aumônes.
Mais l’islam n’est pas respecté. Nous sommes trop critiqués dans ce pays. Éric Zemmour, Marine Le Pen, c’est trop ! C’est trop ! On n’est pas libre de pratiquer. La laïcité ne nous permet pas de vivre dignement.

Les tisserandes de La Caravelle