La République est d’abord l’idée d’un espace politique originaire, où les libertés de chacun s’essaient, s’expérimentent, se confrontent, cherchent leurs limites. Les États définissent et stabilisent ces limites, et, s’ils sont démocratiques, ils se constituent sur la souveraineté du peuple. Mais le pouvoir effectif est en réalité exercé par des oligarchies politico-économiques, despotiques en un sens. L’Église catholique est une oligarchie cléricale, masculine. Certes la multitude sur laquelle elle veille « paternellement » n’est pas législatrice, car la Loi est attribuée à un Dieu que la hiérarchie se donne le privilège de représenter et d’interpréter. Il arrive d’ailleurs que des pouvoirs politico-économiques entretiennent des courants déterminés au sein de l’Église, favorisant la docilité et le dogmatisme, défavorisant les courants d’ouverture et de liberté critiques.
Ces deux instances reposent sur un principe d’égalité : égalité et liberté de nature fondant une égalité de droits d’un côté, égalité baptismale de l’autre. En vérité les réalités oligarchiques, ici et là, ne respectent nullement le principe. Elles jouent avec lui, le déjouent, le refusent, au fond. Le peuple politique, le peuple de Dieu, se voient pour une part dépossédés de leur puissance, des capacités, des pouvoirs qu’ils pourraient, qu’ils devraient exercer. Pourquoi et comment ?
L’égalité originaire
Qu’est-ce qu’un peuple ? Définissons-le par l’acte qui le constitue : une multitude rassemblée autour de besoins, de références fondatrices qui donnent corps, sens et orientation à sa vie et son existence collectives. Mais multitude de quoi ? D’êtres vivants doués de pensée et de parole.
Dès le début des Politiques, en un texte fameux et fondateur, Aristote rappelle que l’homme est un animal social supérieur aux autres espèces sociales en ce que précisément il ne donne pas seulement de la « voix », comme d’autres êtres vivants, exprimant par là plaisir et douleur, mais que, être pensant/parlant, il peut délibérer sur le juste et l’injuste, l’utile et le nuisible, ce que les humains doivent donc ensemble établir et fixer – et c’est là un aspect du politique – car l’homme est le seul, rappelle Aristote, à posséder le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste et c’est la communauté de ces choses qui fait la famille et la cité.
S’agissant du christianisme disons que c’est la communauté d’un sentiment évangélique – de génération en génération s’aimer les uns les autres comme le Christ a aimé le siens – qui fait une Église. Dès l’origine, l’attestation symbolique des Romains envers les Chrétiens rapportée par Tertullien – « Voyez comme ils s’aiment ! » – l’affirme et le confirme.
Si l’égalité de tous les êtres humains s’origine indéniablement et d’abord en ce qu’ils sont tous des êtres parlants/pensants, c’est que le rapport de parole est impossible sans la réciprocité du « dire » et de l’« écouter », du « comprendre ». Emmanuel Lévinas le rappelle lumineusement : « Ce commerce que la parole implique est précisément l’action sans violence : l’agent, au moment même de son action, a renoncé à toute domination, à toute souveraineté, s’expose déjà à l’action d’autrui, dans l’attente de sa réponse. Parler et écouter ne font qu'un, ils ne se succèdent pas. Parler institue un rapport moral d’égalité et par conséquent reconnaît la justice. Même quand on parle à un esclave, on parle à un égal. » (« Esprit et visage » in Difficile liberté). Ce que formule aussi Jacques Rancière : « Il y a de l’ordre dans la société parce que les uns commandent et que les autres obéissent. Mais pour obéir à un ordre deux choses au moins sont requises : il faut comprendre l’ordre et il faut comprendre qu’il faut lui obéir. Et pour faire cela, il faut déjà être l’égal de celui qui vous commande. » (La mésentente. Philosophie et politique). Dans un autre ouvrage, il écrit : « L’égalité n’est pas une fiction. » « Elle est une réalité sans cesse et partout attestée. Pas de service qui s’exécute, pas de savoir qui se transmette, pas d’autorité qui s’établisse sans que le maître ait, si peu que ce soit, à parler "d’égal à égal" avec celui qu’il commande ou instruit. » (La haine de la démocratie)
Quel titre requis pour gouverner ?
La démocratie se traduit comme « pouvoir du peuple ». « Pouvoir » se distribue en « pouvoir de », pouvoir d’agir, de parler, d’exister et « pouvoir sur », une modalité du « pouvoir de » mais exercé sur quelqu’un ou quelque chose, pouvoir de commander, d’imposer, de contraindre, de modeler.
Sur quoi se fonde le pouvoir de commander, de gouverner ? Qu’est-ce qui le légitime ?
Dès les commencements de la philosophie politique, dans l’Antiquité grecque, on – Platon notamment – s’est posé la question des titres « naturels » autorisant à commander, ou gouverner : peuvent commander « naturellement » et logiquement les parents aux enfants, les nobles aux hommes de rien, les plus vieux aux jeunes, les maîtres aux esclaves, les plus forts aux plus faibles, les plus sages et savants aux ignorants. Pour compléter cet inventaire, on ajoute le tirage au sort que, bien qu’il soit antidémocrate, Platon, par souci d’objectivité envers une pratique athénienne instituée, présente ainsi : « Mettons le sort pour le septième titre, qui dépend de la faveur des dieux et de la chance, et disons qu'il est très juste que le commandement revienne à celui qu'il a désigné, et l'obéissance à celui qu'il a rejeté. » (Les Lois)
Ce dernier mode de désignation est remarquable par quelques traits. Il exprime de façon absolument rigoureuse l’esprit démocratique d’un type de choix qui, en toute rigueur, seul convient dans une communauté d’égaux. Il court-circuite l’intérêt, l’envie, l’ambition, et, du même coup, tente de déjouer les tentations captatrices du pouvoir. Et tenir un langage qui mêle chance et faveur des dieux écarte la mainmise de ceux-ci sur les affaires humaines. Les humains sont remis à leur entière responsabilité.
Plus décisivement peut-être, l’introduction du hasard opère une rupture dans le système des raisons. Voici remise en cause, ou du moins fissurée la légitimité revendiquée au nom des hiérarchies « naturelles » précitées. Car la part du hasard, de la contingence, celle de la convention existent partout dans la détermination des hiérarchies. Qualifier les hiérarchies de « naturelles » demande une distance critique. Ce que nous nommons nature pourrait bien n’être qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature, suggère Pascal, et l’invocation du « naturel », du nécessaire peut servir hâtivement à suturer, à dissimuler l’incertain, le hasardeux, le conventionnel. Aucun des titres invoqués pour légitimer un pouvoir et une autorité n’est « naturel » ni déterminant à lui seul. Et l’on comprend que l’individu tiré au sort n’est pas désigné en vertu d’un titre quelconque. La démocratie, en toute rigueur, pourrait ainsi être définie comme le pouvoir de ceux qui n’ont pas de titre, qui amènent seulement avec eux leur caractère d’être parlants/pensants, nés libres et égaux.
Comme le remarque lapidairement Rousseau, « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. » (Du contrat social). Sans reconnaissance, sans légitimation par les autres, l’exercice d’un pouvoir qui s’autojustifierait par l’argument du « naturel » - et la force est de cet ordre - est périlleux, menacé par le refus d’être soumis à la seule loi du plus fort, ou de l’arbitraire des supériorités diverses exercées par les uns sur les autres. Chacun mesure la force de sa liberté à la possibilité tyrannique qu’il redoute et tient en aversion. Or la reconnaissance effective ne peut se produire, comme on l’a noté, que dans une relation réciproque, d’égal à égal, de liberté à liberté.
Dès lors s’éclaire l’essentiel du problème : la contradiction du « gouverner », et donc sa fragile légitimité, viennent de ce qu’on introduit une inégalité dans une égalité originaire. J’obéis à l’ordre de quelqu’un ou de quelques-uns (inégalité) qui ne peut ou ne peuvent se faire entendre et obéir que si nous nous nous comprenons mutuellement (égalité). C’est d’abord parce que nous pouvons nous comprendre les uns les autres que celui qui détient l’autorité peut me commander. Il y a ainsi comme un entrelacement, un précipité contradictoire d’égalité et d’inégalité, toujours prêt à déborder, à exploser, à déstabiliser l’ordre établi, à y introduire le désordre.
Obéissance et obéissance
Le hasard vient signifier que n’importe qui peut commander à n’importe qui. Notons ici que la catégorie du « n’importe qui » est tendanciellement utilisée comme une sorte de catégorie-poubelle. L’individu sans qualité, au bord de l’ignorance, de la grossièreté, de l’inculture. De « n’importe qui » va sortir « n’importe quoi », dit-on pour enfoncer le clou. Mais on discerne ici, par-delà la désobligeance du propos, une crainte de l’égal. N’importe qui peut venir me déloger, de façon juste ou injuste, d’une place par ailleurs la plupart du temps méritée. Malaise avec l’égalité, conscience de la contingence des places, des rangs, des hiérarchies.
Si n’importe qui peut gouverner n’importe qui, alors la démocratie, pouvoir du peuple, pourrait signifier que personne ne gouverne personne. Ce que peut le peuple, ce qu’il veut, c’est peut-être se passer de commandement, en répugnant à l’obéissance. Ainsi le mouvement des « Gilets jaunes », qui ne cherchait nullement à choisir un chef ! Moments d’anarchisme politique (différent de l’anarchie chaotique), d’autogestion, d’organisation collective, telles sont les figures d’une démocratie le plus souvent empêchée de durer, voire même d’exister dans sa pureté. « Ni Dieu, ni Maître » auxquels obéir, clame l’anarchisme.
Il est cependant une façon de fonder la pleine légitimité de l’obéissance, telle que le formule Rousseau au chapitre VIII du premier Livre du Contrat Social : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » (Du Contrat social I,VIII). C’est rappeler exactement ce qu’est l’ « auto-nomie ». Obéissance raisonnable – impliquant liberté et égalité - et fidélité à la loi, si cette loi est celle de tous, donc en même temps la mienne, si elle commande ce que veulent tous et chacun. En obéissant à la loi, on n’obéit à personne en particulier. Sans quoi la volonté est serve. Celui qui détient un pouvoir qui lui a été confié ne fait pas valoir la loi de sa volonté propre, mais celle de tous, dont il est le garant, et, en quelque manière, le serviteur. Grandeur du « Service public ».
C’est aussi le sens que peut critiquement revêtir l’idée de l’obéissance à la volonté divine. Dans une certaine vision du religieux, on peut dire qu’en obéissant aux commandements divins on n’obéit à personne en particulier. En réalité la « Voix » qui interpelle n’exerce aucun « pouvoir sur », ne peut ni contraindre, ni sanctionner. Elle n’est pas incarnée, ni particularisée dans un être (Dire cela rend certes problématique le statut du Christ). Elle exprime l’absolu de l’exigence éthique, qui travaille tous les humains. Il y a une égalité éthique, une égalité de responsabilité, celle qui oblige tout humain à la justice à l’égard de tout autre. Nulle servitude dans l’obéissance éthique. Chacun entend cette Voix, cette interpellation au cœur de la conscience, l’interprète personnellement, actualise dans les situations concrètes ce qu’elle implique pour le rapport à autrui. Tel est du moins le tour donné par le judaïsme au rapport à Dieu, un rapport non mythique qui ne trouve sens, encore une fois, que dans la pratique effective de l’obligation et de la responsabilité éthiques – ce que l’on peut retrouver mutatis mutandis dans le sens du commandement d’amour évangélique.
Mais au total, on ne sait que trop comment l’effectivité de la relation commandement/obéissance se résout, s’alourdit, se tord dans des dissymétries sociales, des inégalités de positions installées, transmises entre des classes, des catégories, des rangs, puisque ceux qui initialement ne font que représenter une loi qui ne leur appartient pas, qui n’est pas la leur, finissent souvent par se l’approprier, la prendre, se prendre pour elle. Le champ religieux ne fait pas exception à cette pesanteur et ce détournement. On sait comment l’obéissance, dans l’institution catholique, en particulier dans les ordres réguliers, peut devenir l’occasion d’une emprise cruellement aliénante, folle, dépersonnalisante exercée par les instances supérieures.
L’égalité contredite
Il n’y a pas, au fond, de régime démocratique effectif établi – aujourd’hui les politiques « démocratisantes » constituent aujourd’hui environ 30% des Etats dans le monde –, il n’y a que des « moments » démocratiques, des élans et des combats, qui surgissent toutes les fois que les inégalités et les injustices sont telles qu’elles occasionnent des crises, voire des ruptures. Ces moments interrompent l’ordre établi pour constituer provisoirement quelque chose de nouveau, des organisations égalitaires souvent précaires, contre lesquelles les oligarchies envoient la police, pour les marginaliser, voire les étouffer. On fait valoir à juste titre que le principe de l’égalité des droits, la liberté d’expression, le droit de vote, d’entreprendre etc à quoi il faut ajouter symboliquement le tirage au sort des jurés pour les cours d’assises, constituent des éléments démocratiques réels. Mais ils sont toujours pris dans des structures oligarchiques dominantes qui entretiennent des inégalités manifestes, globales et durables au sein des peuples dans le monde. Ainsi que l’écrit Jacques Rancière : « La société inégale ne porte en son flanc aucune société égale. La société égale n’est que l’ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires » et : « La démocratie n’est confiée qu’à la constance de ses propres actes. » (La haine de la démocratie)
Considérant le fonctionnement de l’institution catholique on saisit qu’elle obéit à ce même schéma. Certes l’élément « démocratique » y est signifié par une certaine pratique du vote – élection du pape mais entre « pairs », au sein même de l’oligarchie ; élection des abbés et abbesses, des prieurs et des prieures, de quelques conseils paroissiaux. Mais à qui à chaque fois on devra obéissance aux élus et aux élues avec, comme on l’a remarqué, les terribles dévoiements qu’on fait régulièrement subir à cette notion. La liberté de parole, comme de recherche, y est finalement limitée. On connaît les sanctions infligées aux théologiens-chercheurs trop audacieux, trop libres, sans doute trop cohérents.
L’Église rompt l’égalité baptismale par l’instauration d’une oligarchie cléricale masculine. Certes l’égalité baptismale est rappelée par la hiérarchie, invoquée pour dire en particulier qu’aux « yeux de Dieu » tout humain possède une valeur absolue, est digne d’être aimé et est aimé - que « tout homme est une histoire sacrée », que le peuple de Dieu est peuple de prêtres. Mais ce langage de l’égalité est en même temps contredit, démenti, rendu insincère, par les contraintes et les interdits hiérarchiques relatifs à l’organisation de la vie communautaire, par tous les droits que se réserve le personnel clérical lui-même. La dissymétrie clerc/laïc est pensé en termes ancillaires : les laïcs, s’ils ont une vocation propre, n’agissent ni ne vivent pleinement in persona Christi, comme il est en revanche dit des clercs dont ils sont, somme toutes, les « aides ». De sorte que s’ouvre une porte vers un jeu de langage assez retors : la référence à la justice que rend à chacun le regard d’amour singulier que Dieu lui porte peut bien servir d’alibi pour justifier les hiérarchies humaines, donc ecclésiales, « hélas » nécessaires pour maintenir un ordre par trop souvent perturbé par les transgressions diverses auxquelles les humains – désobéissants ou pécheurs – ne sont que trop enclins…
L’opération est toujours la même : se rendre bénéficiaire d’un ordre dont la déstabilisation est interprétée en négatif, alors qu’elle peut signifier l’irruption de l’égalité originelle dans la forme d’une volonté de parler et d’être entendu, de penser et d’exercer collectivement des fonctions et des responsabilités dont personne ne saurait avoir le monopole. Qu’une société, en tant structure vivante, ne puisse vivre sans règles ni sans définition de fonctions nécessaires à sa durée, cela est bien sûr recevable. Que ces fonctions deviennent l’apanage de castes et de classes constitue la pesanteur de décisions, d’habitudes, de justifications inscrites dans l’histoire – maintenues et entretenues, dans le champ religieux, par le verrouillage que constitue la sacralisation des pouvoirs exercés.
Esquisse pour une pratique vivante de l’égalité baptismale
De même qu’on pouvait faire croire qu’une transformation ontologique faisait qu’un peu de pain et de vin devenait le corps du Christ, de même a-t-on fait du clerc un être ontologiquement transformé, seul apte, en vertu de la descente gracieuse d’une onction divine, à exercer, à vie, certaines fonctions – seul choisi pour agir in persona Christi. Ce langage n’est plus de saison, non seulement par l’évolution des modes de pensée, mais encore en raison des abus que cette position cléricale séparée a autorisés.
Il faut alors se faire attentif aux « moments » d’égalité baptismale qui, ici et là, s’expérimentent déjà, au risque de la désapprobation hiérarchique. On les remarquera de façon sensible et significative dans l’exercice de fonctions liturgiques et du service de la parole. Il faudra admettre que n’importe quel baptisé et n’importe quelle baptisée sont en principe aptes à présider une eucharistie, à parler devant l’assemblée, à tour de rôle, sans que précisément les rôles soient accaparés à vie. Il devient alors nécessaire de démystifier les statuts et rôles, de repenser le « sacré » et, sans doute, de recentrer les choses en passant, selon l’expression de Lévinas, « Du sacré au saint ». Dans le mode de désignation des personnes, et l’organisation de la vie communautaire, toutes les ressources d’invention et d’ouverture, de vigilance et de réalisme – le tirage au sort aurait-il sa place quelque part ? - seront ici requises pour que qui que ce soit puisse prendre sa part dans la marche collective des choses, faire entendre et partager publiquement, en communauté, sa parole singulière, porter soi-même témoignage de sa lecture des textes, du chemin spirituel qui éclaire son histoire.
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