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Entre l'Europe et l'Afrique
Lucien Heitz


Lucien Heitz est un ami ; il est religieux, de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit, et à ce titre il connaît bien l'Afrique. Dans l'Eglise de France aujourd'hui, on trouve de plus en plus de prêtres africains pour suppéler au manque de vocations sacerdotales. Que pense-t-il de cette situation ? Lui semble-t-elle bonne pour les communautés chrétiennes françaises ? Y a-t-il, en Afrique, un même émondage de l'Eglise qu'en Europe ? Telles sont les questions auxquelles Lucien a bien voulu répondre.

Présentation de Lucien Heitz
(2) Commentaires et débats





L'Eglise se vide en Afrique ?

Quand on constate que les églises se vident en France (et en Europe) beaucoup nous disent : "Oui mais en Afrique, elles se remplissent". D'autres cependant nous disent que ce n'est pas vrai, et qu'un certain déclin s'amorce aussi en Afrique. Qu'en penses-tu?

J'ai lu, il y a quelques semaine dans le journal Jeune Afrique un article de M. Tshitenge LUBABU; il dit qu'en Afrique, malgré de nombreuses sectes, le nombre de chrétiens pratiquants non seulement ne diminue pas mais augmente. J'entends aussi dire que de nombreux chrétiens partis dans les sectes par désir d'assistance économique et désir de merveilleux en reviennent déçus et redoublent d'énergie dans leur Église.

Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi le nombre de pratiquants devrait baisser en Afrique comme il a chuté en Occident. Certains prétendent que le développement d'une certaine société de consommation ferait baisser presque automatiquement le nombre de pratiquants. Ce n'est pas vérifié.

Je ne suis donc pas d'accord pour dire que l'Église diminue en nombre. Voici quelques statistiques publiées par l'Annuaire pontifical, édition 2010, à partir des 2 945 circonscriptions ecclésiastiques. Les données sur l'Afrique sont claires.

L'Église catholique en chiffres :
Alors qu'entre 2007 et 2008 la population mondiale est passée de 6,62 à 6,70 milliards,
le nombre des baptisés dans l'Église catholique a augmenté de 1 147 à 1 166 millions.
Les catholiques passent de 17,33 à 17,40 %.
Le nombre des évêques catholiques, de 4 946 à 5 002.
Celui des prêtres, diocésains et religieux, de 408 024 et 409 166.
Le clergé européen passe de 51,5 % en 2000 à 47,1% en 2008.
Le clergé américain représente 30%, le clergé asiatique 13,2%,
le clergé africain 8,7% et le clergé océanien 1,2%.
Le nombre de séminaristes passe de 115 919 à 117 024.
Augmentation en Afrique (3,6%), en Asie (4,4%), en Océanie (6,5%).
Diminution de 4,3% en Europe. État stationnaire en Amérique.
Le nombre des religieuses a diminué de 801 185 en 2000 à 739 067 en 2008 :
Europe (- 17,6%), Amérique (-12,9%), Océanie (-14,9%), Afrique (+21,2%), Asie (+16,4).

L'Eglise en Afrique, une force ?

Indépendamment des chiffres, quelle est la force de l'Eglise dans la société africaine, tant au point de vue spirituel que social ou politique?

Je suis sûr que l'Église représente une force de transformation de la société africaine. Je rappelerai d'abord le grand service de santé que l'Église rend par ses multiples centres de santé (des dispensaires de villages aux hôpitaux de ville). Cela a commencé et continue en partie par les instituts et congrégations missionnaires. Mais se développe encore et de plus en plus par les services des diocèses. Des services de dépistages du sida jusqu'aux lieux d'accueil des personnes malades en fin de vie, les Églises sont souvent aux avant-postes de la lutte contre le fléau. Même si les médias parlent bien plus de préservatifs que de tout le reste.

Je peux dire que les services d'éducation, actifs aussi en secteur rural et en ville, permettent à des millions d'Africains une entrée dans la vie avec des formations qui vont du technique à l'universitaire.

Il me faut ajouter un fait que nous ne connaissons pas beaucoup en France : des commissions « Justice et paix » initiés par Rome et les diocèses. Ce sont des groupes de personnes, laïques pour la grand majorité, qui analysent leurs conditions de vie, les critiquent et interviennent auprès des décideurs et des médias. Avec des résultats différents selon les pays. Ces groupes ont porté une foule de revendications au 2e Synode pour l'Afrique en octobre dernier. Les propositions finales des évêques en font état : de la dénonciation de la corruption interne aux pays à l'ingérence économique et militaire occidentale dans de nombreux pays africains. L'Église en Afrique est bien la seule à oser parler de la sorte, grâce au soutien de l'Église universelle.

Un dernier fait à signaler : l'ensemble des Conférences épiscopales d'Afrique et de Madagascar (SCEAM) sont en lien avec l'Union Africaine dont le siège est à Addis Ababa en Ethiopie pour que l'Eglise puisse s'exprimer au nom de millions de chrétiens (et d'autres, bien sûr !) du continent. Ce sont de grandes instances où l'Église se veut présente et agissante. J'ajoute un dernier rôle important de l'Église en Afrique. C'est presque toujours elle qui a l'initiative du dialogue avec l'Islam. Pour qu'ensemble les croyants oeuvrent pour la paix du continent.

Si nos médias occidentaux avaient parlé correctement du 2e Synode pour l'Afrique (fini le 25 octobre 2009), nous aurions entendu parler de la VIE de l'Église en Afrique. Il n'y a qu'à relire les propositions finales pour se rendre compte de l'impact de l'Église sur les sociétés.

Les prêtres africains en France, une chance ou un risque ?

Pour palier le manque de vocations en France, de plus en plus de paroisses sont tenues (ou aidées) par des prêtres africains. Quelles conséquences cette situation a, à ton avis, sur l'Eglise de France, sur celle d'Afrique, et sur les prêtres africains eux-mêmes ?

Sur l'Eglise de France :
Je préférerais quant à moi que l'Église de France gère le manque de prêtres autrement qu'en faisant appel à des prêtres d'ailleurs. Nombre de communautés chrétiennes dans le monde vivent sans prêtre « à domicile ». Pour arriver à ce genre de communautés, il faut une formation et une vraie volonté de laisser leur place aux laïcs. Tant qu'on aura des « célébrants » venus d'ailleurs, cette mise en route ne se fera pas.

Sur l'Eglise d'Afrique:
Je crois savoir qu'aujourd'hui la plupart des prêtres africains qui viennent travailler en France le font à partir d'un contrat établi entre évêque « envoyant » et « recevant ». Certains font en même temps des études. Quand tout est bien cadré, avant, pendant et près le séjour, les choses se passent généralement bien et sont donc profitables à tous.

Je ne peux pas dire si ce que rapportent ces prêtres de leur expérience en France est bien profitable ensuite et à leur communauté et à leur Église. Les réalités restent souvent très différentes et un court séjour ne permet pas de s'y inculturer correctement.

Sur les prêtres africains (ceux qui viennent et ceux qui restent): Je sais que « venir en France » est le « grand désir » de beaucoup d'Africains en général et de jeunes du clergé africain. Les raisons en sont multiples; économiques souvent, de promotion personnelle aussi. Du coup, ceux qui ne trouvent pas comment « partir » de chez eux se trouvent un peu déçus. Il reste beaucoup à faire pour équilibrer tout un ensemble de réalités : formation, moyens de vivre en tant que prêtre (pour soi et pour la famille qui n'est pas loin...), santé, assurance maladie et retraite.

Un choc des religions en Afrique ?

En occident, à tort ou à raison, on parle souvent de "choc des civilisations" entre l'islam et l'occident. Constates-tu, en Afrique, un choc de cultures ou de religions avec l'islam?

Voici 3 échos différents du 2e synode pour l'Afrique où des évêques parlent des relations de leur Église avec l'islam.

Tunisie - Mgr Maroun Elias Lahham, évêque de Tunis.
Les relations islamo-chrétiennes de l'Église en Afrique du Nord peuvent désamorcer les réactions de peur et de refus de l'islam. Notre Église est une Église de la rencontre composée d'étrangers dans des pays musulmans à presque 100%. Même si elle n'a pas toute la liberté, elle peut célébrer le culte chrétien. Notre Église est fortement engagée dans le service humain, social, culturel et éducatif. Elle vit dans des pays où apparaît un début de pensée critique à l'égard de l'islam rigoriste et fanatique.

Tanzanie - Mgr Norbert Wendelin Mtega, archevêque de Songea.
Vivre avec les musulmans fait partie de notre culture. Mais le danger qui menace la liberté de l'Afrique, la souveraineté, la démocratie et les droits de l'homme est le facteur islamique politique, le plan délibéré et le processus clair d'identification de l'islam avec la politique et vice-versa. D'immenses sommes d'argent provenant de pays étrangers sont investies dans nos pays pour déstabiliser la paix et éradiquer le christianisme.

Niger - Mgr Ambroise Ouédraogo, évêque de Maradi.
Le dialogue entre chrétiens et musulmans est non seulement possible mais nécessaire et urgent au regard des conflits, de guerres et des violences que traversent notre Afrique et notre monde. Si nous voulons une Afrique réconciliée où règnent la justice, la paix, ce serait utopique et contreproductif que des croyants africains travaillent en ordre dispersé.

Une compromission avec l'Occident ?

Les chrétiens africains sont-ils perçus comme compromis avec l'Occident ? Les musulmans africains sont-ils anti-occidentaux ?

Cela dépend vraiment des pays. Comme dit plus haut, très souvent ce sont les chrétiens qui lancent le dialogue avec les musulmans. Il y a eu quelques violences au moment du déclenchement de la guerre en Irak et à propos des paroles du pape. Dans l'ensemble, ça se règle assez vite par des rencontres entre personnes.

J'ajoute que l'ensemble de la population africaine constate souvent combien l'Église est EFFICACE pour tous parce que j'ai rapidement énuméré plus haut, musulmans y compris bien entendus. Partager une expérience qui fait du bien calme souvent bien des choses.