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Avec Jean-Luc Rivoire

Est-il possible d'évoquer par des formes et des couleurs ce qui n'est pas visible ?
Est-il possible de représenter Dieu ?
La matière de l'icône peut-elle nous amener au coeur de notre vie spirituelle ?



Grégoire de Nysse, au IVème siècle de notre ère,
s'interrogeait sur la phrase de la Bible
par laquelle YHVH dit à Moïse :
« Nul ne peut voir ma face sans mourir ».

Il est absurde, dit Grégoire de Nysse,
de penser que le visage de Dieu tue. Le sens du texte est donc :
« Nul ne peut voir ma face et continuer de désirer la voir ».
C'est donc à la mort du désir que Dieu fait allusion,
à la perte de la liberté.

Pour que l'homme reste un sujet libre,
il faut qu'il reste un sujet désirant
et pour rester libre et désirant,
il faut que sa demande de voir ne soit jamais satisfaite ».


Cette pensée, qui est centrale dans l'art des icônes,
cherche à dire en quoi quelque chose que l'on montre
renvoie à quelque chose que l'on ne peut montrer,
à savoir la ressemblance entre Dieu et la créature.
Or le mode de ressemblance entre Dieu et les hommes
c'est la liberté. (Marie José Mondzain)

Pensée religieuse, théologie de l'icône, mais aussi peut être,
ouverture sur toutes les spiritualités
religieuses philosophiques ou poétiques :
«J'ai une relation libre avec cet objet fait librement
et je reconnais cet objet pour la liberté qu'il me donne ».

Un fond rouge,
un cheval d'un blanc éclatant de lumière,
une légèreté, une grâce, une ampleur du mouvement,
la lumière qui prend le pas sur les ténèbres.
Saint George terrassant le dragon,
icône du 15 ème siècle en provenance de Novgorod.
C'est la liberté qui domine la peur.
C'est la main de Dieu et la joie du saint.


Une icône c'est d'abord un personnage
ou une histoire dont il convient de faire mémoire :
la Théotokos : la mère de Dieu,
le Christ Pantocrator : le créateur de tout - Jean Climaque,
la Déisis : l'intercession...
l'Anastasis : la montée aux cieux,
les femmes au tombeau,
Thomas s'assurant des plaies du Christ,
l'Ascension, la dormition de la Vierge,
Elie emporté par le char de feu...

Chaque thème (ils sont relativement peu nombreux) est choisi
afin de proposer un parcours spirituel.
Pour se trouver il faut partir,
c'est-à-dire aller vers cet au-delà de nous même,
comme le dit si radicalement l'injonction de YHVH à Abram :
« Vas vers toi de la terre de ton enfantement,
de la maison de ton père
vers la terre que je te ferai voir. (Gen. 12-1)

Le peintre d'icône s'engage, lui aussi, dans un parcours spirituel.
Tout est prière, du travail du bois à la préparation des surfaces,
de la précision du dessin à la préparation des teintes,
de l'application des couleurs à la protection par l'olifa.


Les gestes de l'iconographe
doivent se trouver en harmonie
avec la vision qu'il écrit.

Se fondre dans la tradition, adopter la composition,
la scénographie, la gestuelle imposée,
pour se libérer et se consacrer
à la mise en relation du visible et de l'invisible.

Les icônes c'est aussi une école du regard,
le spectateur est appelé à parcourir un chemin de liberté.
Le plus important c'est ce qui est au-delà de l'icône.


L'idolâtre a le regard arrêté par ce qu'il voit, il en a plein les yeux.
La connaissance idolâtre a l'intelligence arrêtée par ce qu'elle sait.
L'affectivité idolâtre a le coeur arrêté par ce qu'elle aime.
La religiosité idolâtre a la foi arrêtée par ce qu'elle croit.

Il s'agit donc de ne pas se laisser enfermer
par la matérialité de l'image.
Les byzantins parlent pour dire l'essentiel,
d'archétype ou d'hypostase,
ce qui signifie ce qui est sous la matière,
ce qui est en dessous. (J-Y Leloup)

Le spectateur est appelé, grâce à l'icône,
à faire l'expérience de l'au-delà de l'apparence
c'est-à-dire chercher la réalité vivante
d'être libre et désirant.



Elie, le premier des prophètes,
celui qui les représente tous.
Elie le rebelle,
Elie le passionné du Dieu des puissances
qui reconnaît le Seigneur dans le bruissement
et écoute le silence subtile.
Elie qui sait qu'il va être séparé de son fidèle Elisée.
Char de feu chevaux de feu, la montagne est sombre,
dure, le char est incandescent, il est rouge.
D'Elisée restant, à la main de Dieu qui appelle,
Elie et son char monte.
La main gauche d'Elie donne son manteau
et sa main droite s'ouvre vers Dieu.



Beaucoup de non croyants pensent qu'adhérer à une religion
c'est peu ou prou renoncer à la liberté.

La tradition iconophile s'est construite
autour du risque de l'idolâtrie,
figure de la fermeture et de la possibilité de la liberté,
figure de l'ouverture.
Au fond, ce que le contact avec les icônes nous fait comprendre,
c'est la nature même de toute spiritualité
qui est ouverture sur le mystère de l'autre.

C'est parce que la spiritualité
est au coeur de ce qui nous fait humain
que les croyants des différentes religions,
bien que pénétrés de la profondeur de leur tradition,
ne peuvent prétendre posséder,
en ce domaine, un quelconque monopole.

Croyants et non croyants,
nous sommes tous ensemble confrontés
à la difficulté de promouvoir le développement
d'un humanisme intégral
faisant toute sa place à la vie spirituelle.





Alors, que se répand l'idée que les rapports entre les hommes
sont exclusivement commandés par l'affrontement des intérêts,
que nous assistons à la marchandisation à marche forcée
de tout le vivant
et au développement d'un individualisme
qui fait de chacun le centre du monde,
comment est-il possible de penser le « hors de prix »,
l'intériorité ouverte, le silence,
le vide, l'altérité, la liberté.

Les objets de la connaissance ou du désir
ne peuvent pas être pris comme le réel.
Ce que nous connaissons et que nous aimons
doit au contraire nous faire participer
a une réalité qui nous déborde sans cesse.
L'icône est un chemin vers une présence.







Simone Weil écrivait à la fin de sa vie :
« Dieu attend avec patience
que je veuille bien enfin consentir à l'aimer.
Dieu attend comme un mendiant qui se tient debout,
immobile et silencieux devant quelqu'un
qui peut être va lui donner un morceau de pain.
Le temps est cette attente.
Le temps est l'attente de Dieu qui mendie notre amour.
Les astres, les montagnes, la mer,
tout ce qui parle du temps nous apporte
la supplication de Dieu ».


Texte de Jean-Luc Rivoire