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Indulgence plénière !
Christine Fontaine


A la suite de l'article de Michel Poirier " Vous avez-dit : 'Indulgence plénière' ?" , Christine Fontaine relit la parabole du fils prodigue (Luc 15,1-32). Elle constate un certain contraste entre la pratique proposée par l'Eglise et l'indulgence plénière du père décrite dans l'Evangile.

On retrouvera cet article comme homélie du 4ème dimanche de Carême (année C) au cours duquel est lue la parabole du fils prodigue.

(5) Commentaires et débats

L’indulgence plénière
de l’année de la miséricorde

On entend parler d’indulgence plénière attachée à l’année de la miséricorde proclamée par le Pape François. Bien des catholiques ne savent pas très bien ce que signifie « indulgence plénière ». Mais, dans ce monde où nous ne cessons pas de nous juger et de nous condamner, nous aspirons tous à trouver ce lieu où, fatigués du chemin parcouru, nous pourrons nous reposer, ne pas cacher nos peines et reconnaître nos errances sans crainte d’être jugés. Nous aspirons à trouver un lieu où nous pourrons dire nos manquements ou garder le silence tant nous ne savons que dire sinon le poids du jour. Nous désirons trouver ce lieu où le pardon nous sera donné d’avance, inconditionnellement accordé. N’est-ce pas d’abord cela que nous entendons par « indulgence plénière » ?

Si nous nous renseignons d’un peu près, nous découvrons qu’il y a peut-être maldonne. Entre ce à quoi nombre d’hommes et de femmes aspirent et ce que l’Eglise propose, il semble y avoir quelque distorsion. Nous cherchons un lieu d’indulgence inconditionnelle et l’Eglise nous propose d’y accéder… en multipliant les conditions !

Selon elle, pour obtenir l’indulgence, il faut :
- être en état de grâce et se détacher complètement du péché, même véniel,
- recevoir le sacrement de la Réconciliation,
- recevoir la sainte communion,
- prier aux intentions du Saint-Père,
- franchir la porte de la Miséricorde : les portes de quelques églises y sont consacrées dans chaque diocèse.

On nous précise enfin que :
- Il est bon, mais pas nécessaire, que ces rites soient accomplis le même jour…
- En outre, les fidèles doivent réaliser l’une des œuvres suivantes,
Œuvres de piété : par exemple, un pèlerinage dans un sanctuaire, ou encore un acte de piété (chemin de croix, chapelet, adoration eucharistique, etc.) ;
Œuvres de miséricorde : par exemple, rendre visite à des frères dans le besoin ou en difficulté…
Œuvres de pénitence : par exemple, au moins pendant une journée, s'abstenir de consommations superflues, ou jeûner et allouer une somme convenable aux pauvres.

Lorsqu’on a rempli toutes ces conditions, alors nous pouvons recevoir l’indulgence plénière qui est « la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée. » (Catéchisme de l’Église catholique, n. 1471).

Certains catholiques sûrement n’ont aucune peine à comprendre et à entrer dans cette démarche. Mais reconnaissons que, pour la plupart, c’est quelque peu abscons. En tout cas, pour ces derniers, cela ne correspond pas du tout à ce qu’ils entendaient par « indulgence plénière ».

L’indulgence plénière
et la miséricorde du Père

« Un homme avait deux fils, le plus jeune dit à son père : donne-moi la part d’héritage qui me revient… » Et le père la lui donne sans résister. Il préfère que son fils soit libre de faire sa propre expérience plutôt que de le retenir contre son gré.

Du côté du fils, l’expérience a plutôt bien commencé. Il a suffisamment de moyens pour accomplir tout ce qu’il rêvait : séduire des filles et faire la fête. Mais la fortune du père n’était pas illimitée et voici que sa part a fondu comme neige au soleil. L’aventure tourne au fiasco : plus d’argent, plus de filles, plus de fêtes et l’obligation, pour ne pas mourir de faim, d’aller vivre dans une porcherie. Ce n’est plus une vie ! Le fils décide de retourner chez son père où les serviteurs sont quand même mieux traités. Regrette-t-il d’avoir fait la fête avec des filles ? Rien ne nous permet de le dire. Il paraît plutôt regretter que ces fêtes n’aient pas pu continuer et d’avoir été réduit à manger des caroubes. En tout cas c’est à ce moment qu’il se souvient de la maison de son père. Il n’envisage pas d’y retourner à sa place de fils puisqu’il a déjà reçu sa part d’héritage mais à celle de serviteur… Il reconnaît donc partiellement son errance et sa bêtise.

Le père, quant à lui, n’a cessé d’espérer son retour. Son cadet lui manque. Il craint pour lui mais il ne fait rien pour le forcer à rentrer. Il attend, il espère, il guette son retour. Quand son fils apparaît à l’horizon, il court vers lui, se jette dans ses bras et le couvre de baisers. Son fils s’apprêtait à reconnaître son errance, il ne le laisse même pas s’en accuser. Son fils est de retour, tout le reste est oublié. Rien ne peut, pour le père, gâcher la joie de ce retour. Demande-t-il à son fils de réparer les torts qu’il lui a causé ou ceux qu’il a causé en faisant la fête avec des filles ? Il n’en est pas question ! Bien plutôt, le père veut lui-même réparer son fils et il le fait en organisant un grand festin. En honorant ainsi son retour, le père sort son fils de la honte d’être parti.

Le pardon du père est inconditionnel. Il n’exige pas l’aveu des fautes. Il ne demande pas de réparation pour les préjudices commis. Il n’y a pas de pèlerinage à faire, de porte à franchir, d’œuvres de piété à accomplir. Peut-on même parler de pardon dans ce cas ? Le père – contrairement à son fils aîné - a même oublié qu’il y avait peut-être quelque chose à pardonner !

Jésus raconta cette parabole aux pharisiens et aux scribes qui récriminaient contre lui. Ceux-ci constataient que les publicains et les pécheurs venaient tous vers Jésus, qu’il leur faisait bon accueil et mangeait même avec eux. Les pharisiens et les scribes n’avaient pas compris que c’était une fête d’abord pour Jésus que d’accueillir les pécheurs. Ils n’avaient pas compris que pour sortir un pécheur de ses ornières, il ne faut surtout pas le juger ni lui demander de réparer mais qu’il suffit de fêter son retour ! C’est de ce « pardon » là dont nous avons tous besoin !

L’indulgence plénière
de la portioncule

A l’époque de François d’Assise une indulgence plénière était accordée à ceux qui partaient en croisades ou à ceux qui finançaient les croisés. François demanda qu’une indulgence soit accordée, totalement gratuitement, à ceux qui iraient dans une église : celle de la Portioncule, berceau de la fraternité qu’il avait créé. François, le petit frère universel, désirait que le pardon inconditionnel du père soit accessible à tous. Cette indulgence plénière demeure aujourd’hui encore attachée à la Portioncule. Mais, ceux qui connaissent Assise le savent, cette toute petite chapelle de la Portioncule est enchâssée aujourd’hui dans une immense église (Cf. photo ci-contre). De l'extérieur, il faut être très averti pour savoir que ce bâtiment monumental contient ce joyau.

Quand l’Eglise aujourd’hui parle d’indulgence plénière et pose tant de conditions ne construit-elle pas une grande basilique qui cache la Portioncule ? Certes pour elle, la basilique qu’elle construit doit mener au trésor caché. Cependant à force de poser des conditions pour accéder à l’indulgence plénière de Dieu, ne construit-elle pas une citadelle qui rend l’accès impénétrable ? Les uns passent devant cet immense édifice en ignorant qu’il contient un trésor. D’autres connaissent la chapelle intérieure mais n’ont ni le goût ni la force de franchir toutes ces portes qui ressemblent à des murailles. D’autres encore se gausseront de tout ce « fatras » ecclésiastique. Il est vrai que certains rempliront aisément toutes les conditions requises mais combien sont-ils ?

A Rome actuellement, un des prêtres officiant dans l’une des églises dont il faut franchir la porte pour recevoir l’indulgence plénière, constatait que d’année en année les personnes qui viennent se confesser sont de moins en moins nombreuses mais que cette année bat tous les records d’abstention. Si un très grand nombre de catholiques désertent ces lieux n’est-ce pas, au moins en partie, parce qu’ils aspirent à ce que l’Eglise abatte les murs des basiliques qui cachent des Portioncules, ces petites parcelles de terre où ils seront assurés d’échapper au jugement, où ils seront attendus et heureusement surpris de la fête qui les attend ?

Mais sans attendre, nous pouvons selon nos pauvres moyens – à la suite de François d’Assise et de bien d’autres – tenter d’être des « Portioncules » pour nos frères en humanité. Nous pouvons ouvrir nos maisons pour y accueillir tout homme – fût-ce le plus grand pécheur – en ami qui pourra trouver chez nous un lieu de parole ou de silence, un coin de terre pour se reposer et repartir fortifié par un bon repas partagé. Certes notre accueil sera toujours bien limité si on le compare à l’accueil inconditionnel de Dieu. Il nous reste alors à reconnaître nos limites et à plonger au fond de notre propre existence, en ce lieu secret où le Père nous espère, nous désire et nous attend pour nous prendre dans ses bras et fêter notre retour !

Christine Fontaine
Photos de la Portioncule à Assise