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Itinéraire d'un militant de la solidarité
Menotti Bottazzi


Fils d'un mineur de potasse, immigré d'Italie en Alsace, fuyant la misère et le fascisme, Menotti Bottazzi est entré à 14 ans au centre d'apprentissage des mines à Mulhouse, et, à partir de 18 ans, est descendu travailler au fond. Il rencontre alors la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) qui fait de lui un militant. Avant 30 ans, il rejoint l'équipe dirigeante de l'Action Catholique Ouvrière où il est chargé des relations internationales.
Un peu plus tard, il découvre le C.C.F.D. (Comité Caholique contre la Faim et pour le Développement) dont il devient au bout de quelques années, Secrétaire Général. Il marquera profondément cette organisation de sa forte personnalité.
A la fin de son mandat, il poursuit son engagement dans le domaine de la solidarité entre les hommes et entre les peuples en devenant permanent au Secours Populaire.

(2) Commentaires et débats



Comment j'ai découvert l'engagement et la foi chrétienne

La vie est faite d'un ensemble d'évènements, de situations, d'actions, dont on voit l'importance ou les faiblesses avec le temps, quand on a réussi à renouer les fils de sa vie d'action et de sa vie tout court avec ses grandeurs et ses misères.

Pourquoi suis-je engagé pour la justice, pourquoi je crois en Jésus-Christ, et pourquoi y a-t-il un lien fort entre les deux ? Réagir contre l'injustice, l'exploitation des plus faibles, plus encore contre l'humiliation, contre la domination des uns sur les autres, m'a toujours motivé même à l'école primaire. Je n'ai aucun mérite à être engagé, c'est venu naturellement. Mais j'ai été aidé par mes parents qui m'ont inculqué des principes de travail, d'honnêteté, et mon père, immigré italien qui a eu du mal tout jeune avec les chemises noires fascistes en Italie, m'a dit de me méfier des curés car ils sont toujours avec les patrons. Mais c'est la JOC d'abord, le mouvement ouvrier ensuite, qui m'ont aidé à organiser ce que je ressentais, et mes idées, et mon bouillonnement, pour que mes engagements soient utiles et efficaces. Cela a commencé dans le football, au Centre d'apprentissage des mines de Potasse, et plus tard dans le travail au fond de la mine ou au comité central d'entreprise. Après le service militaire, pendant la guerre d'Algérie, retour à la mine puis l'ACO, le CCFD, les associations européennes de développement et Le Secours Populaire maintenant. La foi est présente dans tous ces épisodes et engagements de ma vie. Je n'ai jamais beaucoup prié pour qu'il pleuve, mais j'ai souvent arrosé le jardin ou aidé les paysans du Sahel à avoir des systèmes d'irrigation. Je crois qu'il faut agir dans la vie quotidienne en personne complètement autonome comme si Dieu n'existait pas, tout en sachant que sans lui, je n'existerais pas non plus.


Homme d'action

J'essaye d'être un homme d'action qui réfléchit avant et après l'action ; le voir, juger, agir de la JOC n'est pas seulement une méthode pédagogique, mais est encore pour moi aujourd'hui la possibilité d'être pleinement ancré dans le quotidien tout en ouvrant des perspectives sur demain et après demain en évaluant ce que je fais maintenant, sans oublier de tirer les leçons du passé et de regarder vers l'avenir.

La lutte contre la faim c'est le développement. C'est pour les paysans du tiers-monde des prix justes pour leur travail et leur production, c'est davantage de productivité, ils travaillent beaucoup pour des résultats médiocres, c'est des règles de commerce plus justes et plus équitables qui ne transfèrent pas l'essentiel des fruits du travail vers ceux qui ne transpirent pas dans les champs.

Lutter pour que les Palestiniens aient enfin un état afin qu'ils puissent travailler librement et vivre en paix et en harmonie avec les Israéliens, et chaque peuple vivra dans des frontières sûres et reconnues. C'est un objectif dont la réalisation s'éloigne un peu plus tous les jours, pourtant il faut y tenir plus que jamais et voir les actes de paix et de fraternité accomplis tous les jours par des Israéliens et des Palestiniens, et « espérer contre toute espérance », comme le dit joliment Elias Senbar poète et ambassadeur de la Palestine à l'UNESCO


Croyant

Est-ce prétentieux de dire que j'ai la foi, peut-être, mais je cours ce risque. Ma foi de charbonnier c'est de croire en une personne vivante Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu. Il est toujours avec moi, avec nous, et j'essaye toujours de m'accrocher à lui, c'est d'autant plus simple, que je sais qu'il est en moi. Avec le temps la foi devient une seconde nature, mais qu'il faut entretenir et purifier. Je crois ressentir dans ma relation avec Dieu ce que dit Sören "Dans le vrai rapport de la prière, ce n'est pas Dieu qui entend ce qu'on lui demande, mais celui qui prie, qui continue de prier jusqu'à être lui-même, celui qui entend ce que Dieu veut.

Pourtant parfois je me dis "mais cet évènement merveilleux où Dieu s'est fait homme, le fait qu'il ait partagé notre condition qu'il nous ait donné son corps et son sang pour nous aider à rester avec lui, n'est ce pas une histoire trop belle pour être vraie?" Mais ces doutes se dissipent quand je pense à l'idée centrale de notre foi. "Tu aimeras ton Dieu de toutes tes forces et ton prochain comme toi-même". Même si c'est plus difficile à faire qu'à dire ; tout l'enseignement chrétien est dans cette phrase. Ce qui me plaît aussi, c'est la tendresse particulière du Christ pour et avec les petites gens. N'est il pas né fils de charpentier? Compagnonner avec le Christ, agir pour un monde plus juste et plus fraternel n'est pas antinomique, même s'il faut bousculer l'ordre établi. Plus que jamais il faut choisir entre Dieu et Mammon. Je me sens bien dans cette perspective et je vais continuer, heureux de pouvoir le faire. Je crois aussi que l'action militante, pour exigeante qu'elle soit et malgré les tensions inévitables qu'elle suscite, peut aussi apporter un peu plus de bonheur dans la vie quotidienne, y compris dans la vie de famille, et dans le rapport avec les enfants.

Mais je m'efforce que la foi, qui illumine toute ma vie, ne soit pas un alibi pour remplacer les raisons humaines d'agir. Il est important de laisser sa pleine autonomie à la vie humaine et à l'engagement. La foi n'est pas le moteur auxiliaire de l'engagement, bien qu'elle l'influence profondément. Je connais des amis, dont les motivations ne sont pas du tout influencées par une religion; pourtant leur droiture, leur action pour la justice et la liberté, pour donner leur chance à tous, ici et ailleurs, leur profonde humanité n'a rien à envier aux croyants.


Vivre la spiritualité dans la conception laïque et dans la religion

Dans notre monde riche mais profondément inégalitaire, il faut davantage se retrouver entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas, car chaque être humain sur notre planète est d'abord un être spirituel guidé par son esprit. C'est à ce titre que je désapprouve la culpabilisation des pauvres, le comportement inhumain avec les Rooms, le non-accueil des réfugiés tunisiens, par exemple en France et en Europe. Tous ceux qui connaissent un peu la marche du monde savent que, quand un pays passe de la dictature à la démocratie et à la liberté, il s'en suit, après la liesse et la fête, une situation matérielle forcément plus compliquée qu'avant, qui ne peut se résoudre que dans la durée. Et pendant ce temps les pays libres et démocratiques, doivent témoigner de leur sympathie et aider concrètement ces peuples en mutation.
Laisser les réfugiés des révolutions arabes vivre chez nous, dans des squares ou des terrains vagues sans nourriture, ne pas leur permettre de se laver et surtout les considérer comme des clandestins et des sans papiers, qui viennent nous perturber et nous envahir, est une honte et un scandale. La République française s'affaiblit en laissant croire que ces gens sont un danger pour nous. Les idéaux Liberté, Egalité, Fraternité s'ils s'élargissent, sont une chance et un honneur pour tous. Si l'Europe des 27 ne peut pas accueillir 27.000 tunisiens, ce n'est vraiment qu'une entité économique qui a perdu, ou pas trouvé son système de valeurs. Oui sans inscrire les valeurs dans les réalités quotidiennes surtout quand elles sont compliqués et difficiles, les sociétés font du surplace ou reculent. L'aide et la solidarité sont indispensables par les personnes et les groupes, mais aussi et d'abord par nos dirigeants. Ils ont le devoir d'appeler les citoyens que nous sommes, vers le dépassement et la grandeur et non pactiser avec les idées de rejet et d'exclusion, qui amènent non vers la nation, mais vers le nationalisme.

Je crois à l'Europe faite de nations et de cultures différentes et je suis heureux de lire Edgar Morin «Nous pouvons et devons avoir une identité citoyenne plurielle: citoyens de notre nation, citoyens européens en ce qui nous concerne, enfin citoyens de la Terre- Patrie» ; ou Claude Levy Strauss "La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l'échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité." Toute l'histoire du monde prouve que l'internationalisme nous ouvre et que le nationalisme nous ferme et prépare les conflits, voire la guerre.


Unir l'action de ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas

N'est il pas important que les hommes qui croient en l'homme et ceux qui croient en Dieu dans l'homme se retrouvent pour aller ensemble vers un autre horizon, une autre civilisation qui commence par l'enracinement local et qui va jusqu'aux extrémités de la terre. La foi par notre intermédiaire, et à sa place, doit être présente dans ce combat. Tout jeune militant syndicaliste, j'étudiais, au cours de session de formation syndicale dans son ancien château à Bierville, Marc Sanguier. Il situait bien le débat actuel entre : Etat , patrie et vision internationale. Le 11 décembre 1921, il disait (...) "Si nous voulons trouver quelque chose qui soit capable d'unir les diverses patries, il faut découvrir quelque chose qui soit supérieur aux patries elles-mêmes... Ceux qui font de la patrie une idole, ceux qui disent : « l'Etat est au-dessus de tout », ceux-là, qu'ils le veuillent ou non, préparent des conquêtes et des guerres. Ceux qui disent, au contraire : « Nous n'aimons tant notre patrie que parce que nous voulons nous en servir pour des fins supérieures à elle.

Il n'y a que le terrain des réalités spirituelles et morales qui puisse amener, entre les hommes, un accord solide et durable. Et voilà pourquoi nous avons réclamé le concours de ceux-là seuls qui placent les réalités spirituelles au-dessus des intérêts matériels immédiats. Ils sont venus de tous les points de l'horizon philosophique ; ils appartiennent à toutes les confessions religieuses, mais il y a cela de commun entre eux tous qu'ils ont un sens net, précis, aigu de la grande fraternité humaine.


J'ai aussi une tendresse particulière pour le formidable travail qu'a fait Mgr Rouet dans son diocèse de Poitiers avec les laïcs, les religieuses et les prêtres, pour régénérer l'Eglise, tout en suivant les problèmes de la mondialisation et du fonctionnement du marché. Il dit entre autres :

«Pourquoi tant de désordre trouble si peu l'ordre moral ? Il manque une spiritualité enracinée qui touche les choix fondamentaux que nous devons faire dans notre société. « Une vie spirituelle qui se désintéresserait d'un choix qui concerne des milliards d'existences, ne serait pas pure car elle pactiserait avec les intérêts établis. Malheureusement, des élans spirituels s'estiment d'autant plus élevés, qu'ils feignent d'ignorer les saletés de la terre qui les portent. La foi ne se limite pas à faire de belles âmes, elle s'attache à bâtir un monde selon le coeur de Dieu : un monde fraternel».

Oui la foi doit se remarquer dans notre persévérance à construire un monde plus fraternel.
Il faut changer le monde et changer l'homme, et faire les deux en même temps. C'est ainsi que les croyants, en lien avec tous les hommes, construisent le monde et honorent leur Créateur.

Menotti Bottazzi

Pastel de Pierre Menevalle