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La crise des mœurs dans le catholicisme
Croire l’Église ou croire en l’Église ?
Philippe B. Kabongo-Mbaya


Face au drame de l'Église catholique, un ami de Dieu de "Dieu-Maintenant", le Pasteur Philippe B. Kabongo-Mbaya, membre du " protestantisme social ", nous fait part de ses réflexions.

(1) Commentaires et débats

« Après l’avalanche de révélations aux relents pestilentiels qui se sont abattus sur l’Église ces derniers temps, on peut sérieusement se demander si celle-ci parviendra à se relever. Le ressort de la confiance, absolument fondamental lorsqu’il s’agit de foi, n’est-il pas en train de se rompre ? Les communautés chrétiennes peuvent-elles encore annoncer une Bonne Nouvelle de réconciliation, de justice et de paix, lorsque leurs autorités sont soupçonnées de duplicité ? Comment désormais résonne le mot « amour » quand il est prononcé dans les églises […] ? » [1]

C’est en ces termes que le père Etienne Grieu du Centre Sèvre réagit aux révélations et/ou accusations qui accablement depuis un temps l’Église catholique romaine au sujet de la pédophilie et des autres abus sexuels. Des conduites coupables, dont les auteurs ont été souvent protégés par l’Institution ecclésiastique.

Est-il permis à un protestant de se sentir concerné ?

Les mots du père Grieu sont durs. A la douleur, ils rajoutent la souffrance. Il y a des Églises qui sont tentées de vivre d'un sentiment d'arrogance chevillé à leur expérience d'exemplarité ; il y en a d'autres qui tiennent fébrilement à la sainteté. Même quand elle est reconnue comme la manière dont Dieu nous regarde et nous reçoit, cette sainteté est, pour beaucoup, perçue et reçue dans un registre moral, dans une logique de ce qui légitime.

Or, tout ce qui bouscule aujourd’hui l’Église catholique, dans les consciences des gens comme dans la cohérence de sa parole institutionnelle montre en même temps quelque chose de paradoxal. C’est de sa mort même, de son suicide pourrait-on dire même, que toute Église renait à une résurrection. Cette affirmation peut paraitre prétentieuse, mièvre, voire insultante face au phénomène qui, sous ses multiples facettes, nous préoccupe aujourd’hui. Dire que l’Église en a vu d’autres est-il suffisant ? Quelle consolation cela nous apporterait-il ? L’Église vit par la résurrection, disait Jean Calvin [2]. C’est une conviction d’un autre ordre, qui ne repose pas seulement sur la confiance comme expérience humaine. La foi est une autre manière d’investir cette confiance.

L’Église, c’est quoi au juste ?

L’Église catholique peut-elle se relever face à ce qui semble l’avoir si durement atteint, au point de la croire, comme le suggère le père Grieu, bien par terre ! Croire que l’Église peut se « relever » n’est pas se fier en sa solidité deux fois millénaire, ni en cette nature que les théologiens lui reconnaissent. Peut-être que croire en l’occurrence signifie tout simplement « espérer ». Mais, au fond, l’Église n’est-elle pas un « Miracle » ? Quelle Église peut se donner à elle-même, s’exposer au monde, par la seule force de sa cohérence morale et la rectitude de son enracinement institutionnel ? Il serait non seulement déplacé, mais encore dangereux, de croire en la résilience de l’Église.

L’Église qui échoue si lamentablement, cette Église qui s’est décrédibilisée à ce point, dans ce siècle impitoyable, ne pourrait ni se penser ni s’espérer elle-même puisqu’aucune performance ne peut soutenir son avenir. En revanche, penser et aimer l’Église dans son devenir, c’est se disposer à la reconnaitre et à la vivre comme un « Miracle » absolu ! La grâce possible de l’inespéré. Le catholicisme vit et vivra, à sa manière, de cette grâce.

Ni la théologie populaire de la sainteté (qui concerne la manière d’être et de faire les choses) ni la revendication ecclésiologique invitant à contempler l’Église dans son essence supposée, ne suffisent pour parler de l’Église face à une crise de cette ampleur. Tous ces discours restent assez inaptes, dès lors qu’il agit de comprendre l’Église en tant que « Miracle ». Le problème méthodologique de cette position est que de « Miracle », on ne peut normalement en parler qu’après coup. Or, nous en parlons comme si c’était acquis ! C’est la raison pour laquelle l’espérance reste fondamentalement en jeu dans cette considération. C’est pour cette raison également qu’il convient d'entendre le terme de « Miracle » pour ce qu'il est, c’est-à-dire, ce que seul Dieu peut faire et donner à voir. Il ne faudrait pas se précipiter vers une autre notion, celle de « mystère », qui viendrait là tout naturellement dans tout discours sur l’Église, comme par un effet d’automatisme.

Balayer devant sa porte et la tentation de Jean et Jacques

Que l’Église sache balayer devant sa porte, qu’elle consente à s’évangéliser elle-même : quoi de plus normal ? Mais qu’elle fasse cela pour se tirer d’affaire, s’accréditer à ses propres yeux ou bien encore devant le monde, cela peut-il suffire pour la rassurer, l’épargner de l’angoisse d’une situation qui la déborde ? Il y a énormément à dire et sans doute à entreprendre, de l’intérieur de l’Église, en matière sociétale et des mœurs. Que les abus relèvent du droit commun, ce n’est que justice. Il n’est pas sûr, cependant, que la frénésie de la performance soit pour l’Église une solution en amont. Cette théologie de l’efficacité n’apparait pas seulement dans l’évolution de l’Église ; elle remonte du vivant de Jésus.

On se souvient de la demande des fils de Zébédé contre les Samaritains (Luc 9,54). Ce récit montre le « zébédisme » [3] dans toute sa splendeur. Il consiste à vouloir être, à vouloir agir, comme Dieu, que celui-ci le veuille ou non. De bonne foi, on croit que cette manière d'être et d'agir est conforme... Dans le naufrage, chacun se débat comme il peut. Le survivant, lui, attribuera toujours son salut à l’inespéré. Il ne convient peut-être pas de désespérer prématurément l’Église catholique en ces temps difficiles. Si la confiance est une modalité de l’espérance, il est des moments où cette dernière refonde mystérieusement toute confiance.

Philippe B. Kabongo-Mbaya, mars 2019
Pastel de Noëlle Herrendschmidt

1- https://centresevres.com/billet/lÉglise-peut-elle-se-relever/? / Retour au texte
2- Institution chrétienne, IV, 1, 1-3 ; l’idée de l’Église comme « Christ en son entier » et comme manifestation actuelle de ce Christ mort et ressuscité / Retour au texte
3- Félix Mutombo–Mukendi, La théologie politique. Exégèse et histoire, L’Harmattant, Paris, 2011, pp. 245-272 / Retour au texte