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L'Autre roi
Michel Jondot


Le samedi 19 septembre 2020, une célébration a réuni les amis de Guy Lafon décédé pendant la période de confinement. En union avec cet hommage, vous trouvez un article de Michel Jondot sur le livre de Guy Lafon : "L'Autre roi", paru dans la revue "La Maison Islamo Chrétienne" il y a environ deux ans. Guy, Michel et Christine Fontaine étaient très proches tant par la pensée que par des relations de très longue amitié.

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Amour et amitié ne peuvent se développer vraiment que dans une société qui conteste l’ordre totalitaire et où règne la fraternité. Aux yeux des chrétiens, on ne peut aimer sans rejoindre Dieu : les rencontres humaines que la société rend possibles sont inséparables du mouvement qui oriente vers Lui. Dieu est roi lorsque je me soumets à l’autre que j’aime.

L’amour en danger

Amour ! Amitié ! Deux mots qui disent la relation de plusieurs sujets les uns avec les autres. Ils renvoient à la vie en société.

Celle-ci ne va pas de soi. Pas de société sans pouvoir mais le pouvoir peut dégénérer et se transformer en force. Le pouvoir ne va pas sans la loi qui nous permet de vivre les uns avec les autres ; mais le lien des uns aux autres peut se pervertir.

Deux types d’exercice du pouvoir se manifestent dans l’histoire. On découvre des sociétés de type théocratique où l’on considère que le pouvoir vient d’en-haut : on appelle « transcendante » cette instance à laquelle se réfère le souverain. Mais on découvre aussi des sociétés de type démocratique où l’on considère que la source du pouvoir est intérieure à elles-mêmes. On parle alors d’« immanence ». Dans les deux cas, les exigences sont les mêmes ; une société est humaine lorsqu’elle permet la relation des uns aux autres en son sein.

Un système de lois – l’État - maintient la stabilité entre les membres qui forment une alliance mutuelle. Mais ce respect entre les uns et les autres est menacé. Dans une société théocratique, le pouvoir risque de s’absolutiser et d’imposer une soumission entière, un assujettissement. Dans le système démocratique, la société peut aussi s’incarner en la personne d’un seul qui écrase ses concitoyens sous le poids de son autorité. Dans les deux cas, le pouvoir de l’Un l’emporte sur tous les autres : l’altérité est bafouée ; tous sont logés à même enseigne et doivent adopter le même comportement. La différence est abolie et, partant, amour et amitié sont impossibles. L’histoire contemporaine nous révèle la violence que suppose cette manière de régner : « l’amour est morte » dans les camps de concentration ! Méfiance et délation empoisonnent les relations et empêchent l’amour.

Par-delà nature et société : la fraternité

Ces deux situations, il faut en convenir, sont inhumaines. Faut-il dire qu’elles sont contraires à la nature ? En réalité, si l’humanité n’avait pas de loi ou si chacun n’agissait qu’à sa tête nous nous entredévorerions. Par nature, « l’homme est un loup pour l’homme ». Il n’est vraiment homme que dans le champ social, mais sa vocation ne se maintient que dans la mesure où les lois qui distinguent un ensemble n’étouffent pas une loi primordiale, celle de la fraternité. La fraternité est première ; elle devance l’individu mais elle n’est pas naturelle. Sans elle, pas de société : elle précède tout regroupement humain sans pourtant se maintenir par elle-même. L’auteur parle, à ce propos, d’une distinction entre la nature qui serait le fondement et la fondation qui serait la fraternité. Un fondement est une donnée sur laquelle repose un ensemble : dans une conception « fondamentaliste » il faut le maintenir. La fondation, en revanche, est l’acte par lequel la fraternité se manifeste. « La fraternité est fondatrice, elle n’est pas fondée… elle est à la fois instituée et instituante. » Dans une société, loin de se tourner vers un passé qu’il faut maintenir, on n’est véritablement humain qu’en se tournant les uns vers les autres, dans le présent, en inventant les gestes et les actes qui créeront et maintiendront la relation. Pour illustrer son propos, l’auteur se réfère à une œuvre littéraire, un roman de Stendhal (Le Rouge et le Noir). Dans une ville de province, Verrières, les relations se nouent uniquement en fonction des pouvoirs des uns sur les autres que leur reconnaît la société ; ainsi le fils est-il contraint de se soumettre au pouvoir du père. Ce dernier, Monsieur Sorel, confond la nature et la société ; ayant engendré son fils, Julien, il lui semble naturel de le dominer puisqu’il est de son sang. En lui se croisent l’appartenance physique à celui dont il est la source et l’appartenance sociale. Se fixer sur le lien charnel conduit à la violence : le père n’a de cesse d’humilier son fils. Dans ce contexte, les frères de sang se déchirent : la violence se déchaîne lorsqu’on oublie une autre fraternité, celle qui est une tâche à accomplir et non une situation à subir, qu’elle soit familiale ou sociale. Ce dont il s’agit c’est de se tourner vers autrui pour le reconnaître comme un frère et pas seulement comme un fils ou un concurrent dont on aurait à craindre le pouvoir.

Guy Lafon recourt encore à une parabole empruntée à Pascal pour dire la position de chacun face au pouvoir. L’auteur des Pensées raconte qu’un homme, ayant fait naufrage, poussé par les flots, trouve refuge dans une île inconnue. A sa vue, les habitants s’inclinent devant lui. Le naufragé a les traits de leur roi qui avait disparu. En le voyant sortir de la mer, tous sont persuadés que leur souverain est de retour. Pour sauver sa vie, l’homme joue le jeu mais il est assez conscient pour ne pas confondre le pouvoir qu’il exerce et ce qu’il est en vérité. Ainsi en va-t-il de la vie en société ; chacun devrait avoir un certain pouvoir reconnu par l’entourage : prince ou simple artisan, parent ou enfant. Mais ne nous faisons pas illusion : là n’est pas d’abord ce qui fait la vérité de notre condition humaine. Nous avons cette capacité de nous reconnaître frères et sœurs, de reconnaître l’autre et de poser ensemble les actes qui contribuent à rendre la société fraternelle. Amitié et amour, tout comme la fraternité, sont les mots qui désignent ce travail de relation.

Amour et religion

Ce travail est religieux, inséparable du nom de Dieu. On dit de Celui-ci qu’Il est extérieur à notre humanité, mais ne soyons pas dupes de cette extériorité. En christianisme, elle n’est qu’une figure de l’altérité : Dieu, Autre que nous mais avec nous, entre nous. Telle est l’originalité du christianisme. Un concile, au 4ème siècle, a su définir ce lien : en Jésus, Dieu est avec nous « sans confusion, sans changement et sans séparation ». La parabole du Jugement dernier dans l’Évangile décrit ce lien ; Jésus, au moment où il parle est présenté comme le roi « qui doit venir » pour juger ; par le fait même est abolie la distance entre le temps de l’histoire et un futur mythique. En fin de compte le Jugement dernier est dans le présent. Il s’opère dans la rencontre. Le Roi qui vient pour juger s’avère être l’autre – malade, prisonnier, marginal - que je rejoins lorsque je vois ses besoins et lorsque j’entends ses attentes : « Venez à moi », dit le Roi de la parabole. Il est aussi celui dont je m’écarte lorsque je reste sourd et aveugle à ses appels ou ses besoins (« Allez-vous- en loin de moi »). Autrement dit : « Autrui est le Roi en personne, un roi qui n’est pas au-delà mais dans la proximité d’un même séjour. » Ainsi, le christianisme s’avère-t-il une religion de l’altérité et de l’association : le lien entre les uns et les autres – c’est-à-dire l’amour - ne va pas sans le lien à un Autre.

Cette manière de voir, bien sûr, est ancrée sur la foi des chrétiens en Jésus-Christ. Qui est-il pour eux ? Il ne se réduit pas à ce que l’on peut savoir objectivement de lui. Il ne se confond pas non plus avec ce qu’on peut éprouver subjectivement. Certes, on peut dire qu’il manifeste la puissance de Dieu mais on le reconnaît à l’œuvre dans le champ de l’entretien où les uns communiquent avec les autres, c’est-à-dire dans les propos « que tiennent les chrétiens lorsqu’ils se signifient les uns aux autres, et à l’ensemble de l’humanité, l’appartenance de la société historique tout entière à un ordre qui est religieux ».

Ainsi, plutôt que de savoir qui est Jésus-Christ, il s’agit de s’interroger sur ceux qui se réclament de lui. Dans ce cadre, on découvre que l’appartenance au christianisme ne va pas sans la foi qui reconnaît la puissance de Dieu, sans l’espérance du Royaume que cette puissance promet, sans le précepte d’amour qu’on reçoit comme un testament. Foi, espérance, amour : trois termes indissociables, pris dans un jeu de renvoi. Lorsque, dans la foi, on affirme, en christianisme, la Puissance de Dieu, on est orienté vers l’Espérance qui annonce sa victoire et son règne. L’espérance elle-même oriente vers l’amour puisque le Royaume qu’elle vise est un univers où l’on vit en frères. Mais l’amour ne vise rien : « L’amour est ce en quoi toutes les autres figures apparaissent… Il n’est pas quelque chose, comme le sont encore la foi et l’espérance alors qu’il n’est pas rien. Il est plutôt comme un milieu… On le nommerait assez bien législation de la paix, effectuation pacifique de l’entretien. »

Dans ce contexte, Guy Lafon emprunte à Pascal le terme de « figure » pour évoquer ces relations entre foi, espérance et amour. « Les choses figurantes » annoncent « les choses figurées », un peu comme un mot renvoie à d’autres pour faire sens. Foi et Espérance « figurent » l’amour. Dans ce jeu se manifeste le mystère de Jésus vers qui aboutit ce travail. Il est celui qui est figuré : « Tout par rapport à Jésus-Christ », dit Pascal ; « Chef et consommateur de la foi » dit le Nouveau Testament (Heb 12,2). Dans ce mouvement de figuration, ceux qui prononcent le nom de Jésus, au milieu de la société des hommes, forment une communauté particulière. L’Église est elle-même engagée dans ce procès de figuration. Cette alliance particulière, en christianisme, prend place au milieu d’autres religions et d’autres familles idéologiques. Chacune de celles-ci, la chrétienne comme les autres, court un double danger, d’une part celui de se replier et, de ce fait, se tenir à l’écart des autres au milieu de la famille humaine et, au contraire, celui d’enfermer tous les sujets humains dans un même ensemble. En réalité, lorsqu’on l’envisage comme une religion de l’altérité, le christianisme ne peut succomber à l’une ou l’autre de ces tentations sans briser ce qui fait sa cohérence. Le repli consiste à considérer que les membres qui appartiennent à une communauté précise doivent préserver leur identité et se préserver de toute altération. La volonté de forger une alliance universelle consisterait à abolir toutes les différences. « Dans ces conditions, le choix n’est pas entre les religions particulières et une religion universelle mais, pour chaque religion, entre une particularité qui tourne à l’égoïsme et une autre où l’amour fasse loi, c’est-à-dire où les uns vivent avec les autres, dans le respect des uns et des autres. »

Amour ou Violence

La société séculière ne manque pas de reprocher au christianisme d’être source de violence : en lui « l’amour se change en cruauté » et ainsi se trouve « manquée la réconciliation des hommes avec eux-mêmes et avec le monde » (Merleau-Ponty).

Il est vrai que l’Église n’a pas toujours été capable de comprendre le mystère de Dieu. Mais il est également vrai qu’elle n’est pas prisonnière de son passé : elle peut repenser la relation à son Seigneur. Celui-ci a été conçu comme une puissance supérieure, extérieure au monde, déployant sa force sur la création, la dominant de son pouvoir. Dans le Rouge et le Noir, on voit le père de Julien Sorel écraser son fils sous le poids de sa puissance paternelle. Il aurait fallu que le père devienne frère pour que s’établisse une relation pacifique. « Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant », disent les chrétiens : s’ils s’en tiennent à cette image, ils rendent l’amour impossible et la violence inévitable. En réalité, ils oublient que leur foi vise un Dieu qui abandonne sa puissance : « Je crois en Jésus-Christ, son Fils… qui a souffert sa passion, est mort et a été enseveli. »

Le Dieu auquel nous croyons abandonne sa puissance ; le Dieu auquel nous croyons ne nous domine pas : il est avec nous.

Pour être fidèle à Celui en qui ils croient, les chrétiens doivent apprendre à vivre avec lui. Il s’agit moins de se soumettre à ses commandements que de vivre dans l’amour. En christianisme, l’amour devrait faire loi. L’exercice de cette prescription empêche que nous réduisions Dieu à un être parmi les êtres, fût-il l’Etre suprême. Nous le reconnaissons moins dans ce qu’Il est que dans ce qu’il fait et prononcer son nom ne revient pas à désigner quelqu’un qui nous dominerait mais à reconnaître son travail parmi nous, avec nous. D’une part son nom construit la communauté de ceux qui croient en lui : nous nous réunissons « en son nom ». D’autre part, il est lié à l’action que nous déployons au sein de la communauté humaine : son nom n’a pas de sens en-dehors de notre œuvre : « Le nom de Dieu est lié à notre croyance à l’œuvre : il est devenu typique de l’éthique. Sa prononciation, son inscription dans nos textes, la signification qu’il reçoit dans nos pensées, ne peuvent pas se disjoindre de nos conduites : celles-ci font qu’il signifie quelque chose car, pris en lui-même, le nom ne signifie pas… C’est au nom de Dieu que nous existons les uns avec les autres lorsque, dans notre existence commune, nous refusons les constructions meurtrières de la guerre pour leur préférer les différentes alliances de paix. »

Pour comprendre cette manière d’entendre la relation à Dieu, il convient de ne pas oublier la signification du Concile que nous avons signalée. Dieu est inséparable de nous ; il est avec nous « sans confusion, sans changement et sans séparation ». Il n’y a pas d’un côté le rapport à autrui et d’un autre le rapport à Dieu. Aimer l’autre c’est en même temps aimer l’Autre. Autrement dit, certes le rapport à Dieu ne se confond pas avec le rapport à l’autre dans la société mais le rapport à autrui est, en même temps, rapport à Dieu.

Guy Lafon conclut son livre avec une lecture originale du sacrifice d’Abraham dans la Bible qui éclaire son propos. Il y voit une conversion du regard du Patriarche. En remarquant que la référence à Dieu s’exprime de façon différente au début et à la fin du texte, il se demande s’il n’y a pas, dans ce récit, le passage d’une conception de Dieu à une autre. Dans un premier temps la relation du père à son fils Isaac suppose une relation de soumission à un Seigneur : cette manière de voir est mortifère. Elle commande la mise à mort du fils. En revanche, dans un second temps, la main qui va retirer la vie à Isaac est retenue par Dieu : le lien du père au fils se transforme en relation de respect mutuel et ouvre l’avenir. Ce passage d’une vision à l’autre est constamment à opérer en christianisme pour qu’advienne entre les hommes, comme l’a promis Jésus, « un règne de justice, d’amour et de paix ».

Michel Jondot
Peintures de Jankel Adler