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Le calvaire des chrétiens d'Irak et des autres minorités
Jean-Michel Cadiot


Jean-Michel Cadiot n'est pas seulement membre de l'équipe animatrice de "Dieu Maintenant", il est aussi journaliste à l'Agence France Presse et spécialiste des chrétiens du monde arabe. Auteur du livre "Les Chrétiens d'Orient.Vitalité, souffrances, avenir" (éditions Salvator), il connaît particulièrement bien l'Irak et la situation des minorités, en particulier chrétiennes, dans ce pays. Il nous livre son analyse de la situation actuelle. (Article mis en ligne le 9 Septembre 2014).

Cet article paraîtra courant septembre-octobre 2014 en version papier dans le bulletin du CVPRPO (Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient).
Les dessins de cette page représentent le " n " pour " nazaréens " (nun en arabe) dont sont marquées les maisons des chrétiens dans le " califat ".

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Depuis la guerre déclenchée par Georges Bush

Les chrétiens d’Irak ont connu, depuis 11 ans, depuis que Bush a déclenché sa folle guerre, trois exodes. La guerre religieuse sunnites-chiites réveillée, organisée par les Américains en confessionnalisant la vie politique du pays, a touché les chrétiens pris en otages, comme minorité. D'un million en 2003, ils sont passés à 400.000 début 2014, tant ils ont connu d'attentats : l'évêque chaldéen de Mossoul Faraj Raho assassiné en 2008, la cathédrale syro-catholique de Bahdad victime d'une tuerie générale à la Toussaint 2010, 44 morts. Les chrétiens, dont l'enracinement en Irak, le pays d'Abraham, date du début de l'ère chrétienne, ont fui, vers la Syrie voisine, la Jordanie, la Turquie, et plus encore les pays occidentaux.

Depuis 2006, Al-Qaïda, qui n'existait pas sous Saddam Hussein, est devenu une force puissante. Autant que l'invasion et l'exécution des anciens dirigeants irakiens, ce sont les décisions en mai 2003 de Paul Bremer, administrateur civil de l'Irak, homme-lige des néoconservateurs et du lobby pétrolier, qui ont tué l'espérance de ce pays. Coup sur coup, il a interdit aux Baasistes la fonction publique, privant le pays de son élite. Imagine-t-on la Russie se priver des cadres soviétiques ? Plus grave encore, il a dissous l'armée irakienne plongeant dans le désarroi et la misère, quand ils n'étaient pas emprisonnés, les anciens officiers irakiens, en particulier ses généraux.

Depuis 2006 également, une jonction s'est faite entre nombre de ces militaires de haut rang, désœuvrés, désespérés, avec Al-Qaïda, devenue Al-Qaïda en Irak, puis l'Etat islamique en Irak et au Levant en 2012, et, le 29 juin 2014, l'Etat islamique tout court, et le califat.

Plus puissant qu'Al-Qaïda

Son chef, al Baghdadi, est d'idéologie wahabbite, celle qui inspire l'Arabie saoudite, prétendument «pure», alors qu'elle néglige tous les versets du Coran reconnaissant et respectant les « gens du livre », et l'amitié unissant califes abassides et chrétiens ; théologien formé dans la grande mosquée sunnite Adhamiyah, emprisonné durant cinq ans par les Américains, puis fondateur du Front al-Nosra en Syrie, il veut tout simplement supprimer toute présence qui ne soit pas arabe et sunnite au Moyen-Orient.

Très brillant stratège, grand orateur, bien plus intelligent et plus riche aussi (de vols, d'impôts prélevés de forces, de donations venant des pays du Golfe) que Ben Laden, puissamment armé des armes capturées aux armées syrienne et irakienne, il s'est affranchi d'Al-Qaïda. Il est beaucoup plus dangereux, car il a une stratégie. Fin 2013, faisant la jonction avec ses forces déjà puissantes en Syrie, il s'empara de Falouja et Ramadi, villes sunnites qui avaient le plus résisté aux Américains en 2003. Puis cela va très vite. Il s'empare de sa ville natale, Samarra. Ses troupes, formées de miliciens venant de différents pays, commandées souvent par d'ex-généraux irakiens, bien que dix fois moins nombreuses, sont bien supérieures à celles de l'armée irakienne, à l'armement ultra-sophistiqué, mais dans la débandade. Il profite de la colère des sunnites, très majoritaires dans le nord et l'ouest du pays qui se sentent discriminés par le gouvernement chiite.

Très facilement, le 9 juin, l'Etat islamique en Irak et au Levant conquiert Mossoul, deuxième ville d'Irak, deux millions d'habitants. 2.000 soldats et prisonniers chiites, en particulier turkmènes sont exécutés. Les chrétiens - 40.000 dans la ville - et les chiites, ultra-minoritaires, sont les premières victimes. C'est un deuxième exode. Les chrétiens pour certains restent, parfois confiants. Beaucoup vont dans la vallée de Ninive, à quelques kilomètres, où ils retrouvent des proches, notamment à Karakoch ou al-Qoch, longtemps le siège du patriarcat chaldéen. Ils se croient en sécurité sous la protection des peshmergas kurdes, installés sur une terre qui n'est pas la leur, et qui ont conquis Kirkouk avec l'accord du gouvernement et des Occidentaux.

Le 29 juin, Baghdadi se proclame «calife Ibrahim», et se félicite de ce que « les croix aient été brisées ». Il fera détruire toutes les mosquées chiites, mais aussi les tombeaux du Prophète Jonas et du troisième fils d'Adam, Seth, au nom de la lutte « contre l'idolâtrie ». Son projet est de détruire les sanctuaires même en Arabie saoudite qui, du coup, l'a lâche en janvier.

Après deux semaines d'angoissante ambiguïté, le 15 juillet sur des maisons sont apposés un « n » (nazaréen, c'est-à-dire chrétien) ou d'un « r » (rafidhi, soit celui qui refuse les califes, chiite). Pour les chrétiens, préviennent des tracts de l'Etat islamique, ce sera soit la conversion, soit le paiement du tribut de « dhimmi » (Jiziyah) soit... la mort.

A part quelques personnes très âgées ou malades qui ne le peuvent physiquement, tous les chrétiens partent dans un effroyable exode, - le troisième - vers les villes du Kurdistan - notamment Ankawa, banlieue d'Erbil passée de 30 à 100.000 habitants en quelques semaines - abandonnant tout, se faisant voler argent, bijoux puis... voiture aux checkpoints. Le président du Kurdistan Massoud Barzani les recueille, pour une période provisoire. Mais c'est la mobilisation internationale, exceptionnelle, qui permet de les nourrir et de les soigner.

L'Etat islamique a également conquis la ville de Sinjar où vivent les Yezidis, minorité non musulmane opprimée depuis des siècles. Des centaines ont été tués. Ceux qui l'ont pu se sont réfugiés dans les montagnes. Ainsi, toutes les minorités du nord - arabes chiites, chrétiens, yézidis, turkmènes, shabacks, Roms - sont persécutées.

Pas d'unilatéralisme

Alors que le pape demande une action concertée pour arrêter « l'agresseur injuste » les Etats-Unis décident des frappes unilatérales, au départ exclusivement destinées à défendre leur personnel diplomatique à Erbil et protéger les peshmergas.

Après la décapitation de deux journalistes américains, présentées dans d'atroces videos par l'Etat islamique, qui fait une propagande effrayante et très sophistiquée sur les réseaux sociaux, les Américains veulent passer à la vitesse supérieure. Leurs frappes, qui détruisent des armements de l'Etat islamique, des véhicules, mais font aussi des morts parmi les civils, ont permis de prendre quelques localités. La France et l'Allemagne fournissent des armes.

Mais cette solution n'est pas à la mesure du drame. Les Américains ont un devoir politique de réparer les dégâts qu'ils ont commis par leur intervention. Mais certainement pas avec une approche unilatérale et coloniale, semant la division, et privilégiant toujours une partie - en l'occurrence les dirigeants kurdes qui veulent l'éclatement de l'Irak. Certainement pas une approche qui affaiblirait l'Irak, comme ils tentent de le faire depuis 25 ans.

Seule une action, acceptée par l'ONU, peut sauver la situation. Cette action nécessite l’implication de la Russie (hélas écartée à cause du conflit ukrainien) et de la Chine ; elle doit être menée en concertation étroite avec les pays de la région (y compris l'Iran et l'Arabie saoudite) d’une part, le gouvernement mais aussi l'opposition irakienne d’autre part. Seule cette action peut, y compris avec la force, sauver les chrétiens et les autres minorités d'Irak.

C'est aussi une question de politique et de civilisation.

Jean-Michel CADIOT