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Lecture du livre du Deutéronome (1ère partie)
Michel Jondot


Avant son départ, Michel Jondot avait préparé, pour Dieu maintenant, une lecture du livre du Deutérome que nous avons retrouvée dans ses archives. Elle comporte trois parties qui seront mises en ligne successivement. En voici la première.

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Dieu maintenant

Introduction

Le Deutéronome signifie étymologiquement « la deuxième loi », c’est-à-dire le renouveau de la Loi. Il est le dernier ouvrage d’un ensemble composé des cinq premiers livres de la Bible que les chrétiens appellent le Pentateuque et que les Juifs appellent la Torah. Il évoque le parcours du peuple hébreu depuis la sortie d’Egypte jusqu’à l’entrée en Canaan. Il contient trois discours attribués à Moïse et raconte sa mort au moment d’entrer dans la Terre Promise.

D’après le second livre des Rois (2 R. 22,3), il se serait agi d’un rouleau découvert dans le Temple, par des ouvriers travaillant à sa restauration et aurait été au point de départ d’un renouveau de la foi voulu par le roi Josias (640-609). D’après les exégètes, la rédaction aurait sans doute commencé au VIIème siècle avant J.C. et aurait été terminée au retour de l’Exil (VIème siècle).

Mieux que les autres livres de la Loi, le Deutéronome est un texte qui n’enferme pas les préceptes dans un carcan étroit ; il révèle un Dieu qui aime et touche les cœurs. Manifestement il a nourri la méditation de Jésus. A en croire Matthieu, les tout premiers mots sur sa bouche, lors de la Tentation au désert, lui sont empruntés : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

Pour aborder ce livre on propose de commencer par le milieu. Pour apprécier un paysage, il faut savoir trouver le bon point-de-vue ; de même il est utile de prendre du recul, dans un texte, pour mieux comprendre son déroulement. Le Deutéronome est constitué par le passage de voix en voix entre trois interlocuteurs : le narrateur - celui qui raconte cette traversée qui conduit en Canaan -, Moïse et IHWH. Au milieu du livre, les mots de IHWH passent par les lèvres de Moïse ; on a du mal à distinguer qui parle, lorsqu’on trouve par exemple les mots « je vous prescris aujourd’hui ».

Dans les mots qui précèdent le passage qu’on va lire, on trouve le récit de la rencontre entre Moïse et le peuple après qu’il eut reçu les tables de la Loi. Le peuple adore un veau d’or et Moïse implore le pardon de YHWH : « Je me jetai à terre devant IHWH ; comme la première fois, je fus quarante jours et quarante nuits sans manger ni boire d’eau, à cause de tous les péchés que vous aviez commis. »

Lecture du Deutéronome
10,10 à 12,7

Pour moi, je me tins sur la montagne, comme la première fois, quarante jours et quarante nuits. Cette fois encore YHWH m’exauça et YHWH renonça à te détruire. Mais YHWH me dit : « Debout ! Pars et va-t-en à la tête de ce peuple, afin qu’ils aillent prendre possession du pays que j’ai juré à leurs pères de leur donner. »

Et maintenant, Israël, que te demande YHWH ton Dieu, sinon de craindre YHWH, de suivre toutes ses voies, de l’aimer, de servir YHWH ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, de garder les commandements de Dieu, et ses lois que je prescris
aujourd’hui pour ton bonheur ? C’est bien à JHWH ton Dieu qu’appartiennent les cieux et les cieux des cieux, la terre et tout ce qui s’y trouve. Yhwh pourtant ne s’est attaché qu’à tes pères, par amour pour eux, et après eux il a élu entre toutes les nations vous-mêmes, jusqu’aujourd’hui. Circoncisez votre cœur et ne raidissez plus votre nuque, car YHWH votre Dieu est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, vaillant et redoutable qui ne fait pas acception de personnes et ne reçoit pas de présents. C’est lui qui fait droit à l’orphelin et à la veuve et il aime l’étranger, auquel il donne pain et vêtement. (Aimez l’étranger car au pays d’Egypte vous fûtes des étrangers.) C’est YHWH ton Dieu que tu craindras et serviras, t’attachant à lui et jurant par son nom. C’est lui que tu dois louer et c’est lui ton Dieu : il a accompli pour toi ces choses grandes et redoutables que tes yeux ont vue  ; et alors que tes pères n’étaient que soixante-dix quand ils sont descendus en Egypte, YHWH ton Dieu t’a rendu aussi nombreux à présent que les étoiles des cieux.

Tu aimeras YHWH ton Dieu et tu garderas toujours ses observances, ses lois, coutumes et commandements. C’est vous qui avez fait l’expérience et non vos fils. Eux n’ont pas eu l’expérience et n’ont pas reçu les leçons de YHWH votre Dieu, sa grandeur, sa main forte et son bras étendu, les signes et les œuvres qu’il a accomplis au cœur de l’Egypte contre le Pharaon, roi d’Egypte, et tout son pays, ce qu’il a fait aux armées de l’Egypte, à ses chevaux et à ses chars, en ramenant sur eux les eaux de la mer des Roseaux lorsqu’il vous poursuivaient et comme il les a anéantis jusqu’
aujourd’hui ; ce qu’il a fait pour vous dans le désert jusqu’à ce que vous arriviez ici ; ce qu’il a fait à Datân et à Abiram, les fils d’Eliab le Rubénite, quand la terre ouvrit sa bouche et les engloutit au milieu de tout Israël, avec leurs familles, leurs tentes et tous les gens qui les suivaient. Ce sont vos yeux à vous qui ont vu cette grande œuvre de YHWH. Vous garderez tous les commandements que je vous prescris aujourd’hui, afin d’être forts pour conquérir le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin de demeurer de longs jours sur la terre que Dieu a promise par serment à vos pères et à leur descendance, terre qui ruisselle de lait et de miel.

Car le pays où tu entres pour en prendre possession n’est pas comme le pays d’Egypte d’où vous êtes sortis, où après avoir semé il fallait arroser avec le pied comme on arrose un jardin potager. Mais le pays où vous allez passer pour en prendre possession est un pays de montagne et de vallées arrosées de la pluie du ciel. De ce pays YHWH ton Dieu prend soin, sur lui les yeux de YHWH ton Dieu restent toujours fixés, depuis le début de l’année jusqu’à sa fin. Assurément si vous obéissez vraiment à mes commandements que je vous
prescris aujourd’hui, aimant YHWH votre Dieu et le servant de tout votre cœur et de toute votre âme, je donnerai à votre pays la pluie en son temps, pluie d’automne et pluie de printemps et tu pourras récolter ton froment, ton vin nouveau et ton huile, je donnerai à ton bétail de l’herbe dans la campagne et tu mangeras et te rassasieras. Gardez-vous de laisser séduire votre cœur : vous vous fourvoieriez, vous serviriez d’autre dieux et vous prosterneriez devant eux ; et la colère de Dieu s’enflammerait contre vous, il fermerait les cieux, il n’y aurait plus de pluie, la terre ne donnerait plus son fruit et vous péririez bientôt en cet heureux pays que Yhwh ton Dieu te donne.

Ces paroles que je
vous dis aujourd’hui, mettez-les dans votre cœur et dans votre âme, attachez-les à votre main comme un signe, à votre front comme un bandeau. Enseignez-les à vos fils et répétez-les-leur, aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes, afin d’avoir de nombreux jours, vous et vos fils, sur la terre que YHWH a juré à vos pères de leur donner, aussi longtemps que les cieux demeureront au-dessus de la terre.

Car, si vraiment vous gardez et pratiquez tous ces commandements que je vous prescris, aimant YHWH votre Dieu, marchant dans toutes ses voies et vous attachant à lui, YHWH dépossédera à votre profit toutes ces nations et vous déposséderez des nations plus grandes et plus puissantes que vous. Tout lieu que foulera la plante de vos pieds sera vôtre, depuis le Liban, depuis le Fleuve Euphrate jusqu’à la mer occidentale s’étendra votre territoire. Personne ne tiendra devant vous, YHWH votre Dieu vous fera craindre et redouter sur toute l’étendue que vous foulerez ainsi qu’il l’a dit.

Vois ! Je vous offre
aujourd’hui bénédiction et malédiction. Bénédiction si vous obéissez aux commandements de YHWH votre Dieu que je vous prescris aujourd’hui, malédiction si vous désobéissez aux commandements de YHWH votre Dieu, si vous vous écartez de la voie que je vous prescris aujourd’hui en suivant d’autres dieux que vous n’avez pas connus. Lorsque YHWH ton Dieu t’aura conduit dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession, tu placeras la bénédiction sur le mont Garizim et la malédiction sur le mont Ebal.(Ces monts, on le sait, se trouvent au-delà du Jourdain, sur la route du Couchant, dans le pays des Cananéens qui habitent la Araba vis-à-vis de Gilgal, auprès du chêne de Moré.) Car vous allez passer le Jourdain, pour venir prendre possession du pays que YHWH votre Dieu vous donne. Vous le posséderez, vous y demeurerez, et vous garderez et pratiquerez toutes les lois et coutumes que j'énonce aujourd’hui devant vous.

Et voici les lois et coutumes que vous garderez et pratiquerez dans le pays que YHWH le Dieu de tes pères t’a donné pour domaine, tous les jours que vous vivrez sur ce sol.

Vous abolirez tous les lieux où les peuples que vous dépossédez auront servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, sous tout arbre verdoyant. Vous démolirez leurs autels, briserez leurs stèles ; leurs pieux sacrés, vous les brûlerez, les images sculptées de leurs dieux vous les abattrez, et vous abolirez leur nom en ce lieu.

A l’égard de YHWH votre Dieu vous agirez autrement. C’est seulement au lieu choisi par YHWH votre Dieu, entre toutes vos tribus, pour y placer son nom et l’y faire habiter, que vous viendrez pour le chercher. Vous apporterez là vos holocaustes et vos sacrifices, vos dîmes et les présents de vos mains, vos offrandes votives et vos offrandes volontaires, les premiers-nés de votre gros et de votre petit détail, vous y mangerez en présence de YHWH votre Dieu et vous vous réjouirez de tous vos travaux, vous et vos maisons, parce que YHWH ton Dieu t’a béni. Vous n’agirez pas comme nous
agissons aujourd’hui : chacun fait ce qui lui paraît bon, puisque vous n’êtes pas encore entrés dans l’établissement et l’héritage que Dieu te donne. Vous allez passer le Jourdain et demeurer dans le pays que YHWH votre Dieu vous donne en héritage ; il vous établira à l’abri de tous vos ennemis alentour et vous aurez une sûre demeure. C’est au lieu choisi par YHWH votre Dieu pour y faire habiter son nom que vous apporterez tout ce que je vous prescris, vos holocaustes et vos sacrifices, vos dîmes, les présents de vos mains et toutes les choses excellentes que vous avez promises par vœu à YHWH. Vous vous réjouirez alors en présence de YHWH votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos serviteurs et vos servantes et le lévite qui demeure chez vous, puisqu’il n’a ni part ni héritage avec vous.

Relecture
Dieu maintenant

« Dieu sensible au cœur »

« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce qu’est la foi : Dieu sensible au cœur et non à la raison. »
Ces mots de Pascal (Pensées, Br 278) peuvent résumer non seulement ce passage qu’on vient de lire mais aussi le livre tout entier. Certes, le Deutéronome est un livre de loi, mais la loi y est conçue comme l’instrument qui permet d’entretenir une relation d’amour avec Dieu.

Il y est question de préceptes, de commandements, de prescriptions, de lois et de coutumes ; il s’agit d’impératifs : « Vous garderez et pratiquerez toutes les lois et coutumes » : « garder les commandements », « demeurer dans les commandements », « prescrire » sont des expressions qui reviennent à plusieurs reprises. Le peuple est en marche et il connait déjà les tâches qui lui seront imposées quand il sera entré dans le pays vers lequel il avance. Il faudra purifier les lieux, briser les autels et toutes les traces des cultes païens qu’ils découvriront. Les anthropologues, en prenant connaissance de ces pratiques, parleront sans doute de sacralisation ; il s’agit de rendre sacré le territoire où ils vivront. Les gestes cultuels qu’ils auront à accomplir sont précisés et on trouve deux fois la liste des mêmes prescriptions : « Vos holocaustes, vos sacrifices, vos dîmes et les présents de vos mains, vos offrandes votives et vos offrandes volontaires, les premiers nés de votre gros et petit détail. »

Ne croyons pas que tout cet appareil soit révélateur d’une puissance législative venue d’ailleurs, dans les hauteurs et qui, de l’extérieur, imposerait sa volonté à des sujets. Il ne s’agit pas de se soumettre mais d’intérioriser. Dans la Bible, le mot « cœur » désigne ce point à partir duquel chacun accueille ou écarte et joue son existence, pour le meilleur ou pour le pire, pour la vie ou pour la mort. Ce dont il s’agit, en observant les commandements, c’est de « L’aimer… et le servir de tout son cœur. » Une expression, dans ce contexte, est significative de cette intériorisation de la loi ; elle sera reprise par Paul dans l’épitre aux Romains (2,25). Il s’agit d’un impératif qui concerne la circoncision ; celle-ci est une marque extérieure d’appartenance au peuple qui suit Moïse : elle n’est qu’une illusion ou un masque si elle ne s’accompagne par d’un véritable désir de répondre à l’attente d’un Autre et de lui appartenir : « Circoncisez votre cœur ». C’est ce point, en effet que visent les prescriptions qui passent par les lèvres de Moïse : « Ces paroles … mettez-les dans votre cœur et dans votre âme, attachez-les à votre main comme un signe, à votre front comme un bandeau … Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur les portes. »

« Dieu caché »

« Dieu est un Dieu caché … c’est ce que l’Ecriture nous marque, quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle ‘comme le jour en plein midi’. On ne dit pas que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l’eau en pleine mer en trouveront ; et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus (vraiment tu es un Dieu caché) » (Pascal ; Fragment Br.243).

« Ces paroles… attachez-les… » Ce verbe « attacher » qui dit la relation du croyant à Dieu, est intéressant à souligner. Il permet de dire le lien entre ceux qui entendent les paroles et Celui qui les énonce. Il s’agit aussi d’une réciproque ; il permet de dire le lien entre l’Autre et le peuple auquel il s’adresse : « Dieu ne s’est attaché à tes pères que par amour pour eux. » Qui donc est ce Dieu dont un peuple reçoit les paroles ?

On nous montre une étrange contradiction. Ce Dieu est à la fois inaccessible et proche. D’une part, il siège dans les hauteurs et d’autre part il est présent. C’est à lui « qu’appartiennent les cieux et la terre », « Il est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le dieu grand, vaillant et redoutable. » Mais on attend d’être avec lui : « vous mangerez en sa présence » ; ces mots sont adressés pour que, sur la terre où ils avancent, « son Nom … puisse habiter ». Cette proximité s’exprime tout au long de la marche dont parle le Deutéronome ; son Nom est attaché par amour à ceux qui reçoivent ses paroles : « YHWH ton Dieu t’a béni. » Il ne s’agit pas d’un amour abstrait ; aux yeux de ceux à qui s’adressent les mots de Moïse, il est le Dieu qui les a choisis : « Après vos pères, il a élu vous-mêmes entre les nations. » On le reconnaît à ses actes et ses bienfaits. Il donne, il conduit, Il s’engage (« La terre que j’ai juré à vos pères de leur donner ») ; il pardonne : « il renonça à te détruire » ; il promet : « Vous vous réjouirez. » En même temps il demande et attend d’être aimé. Au nom de Celui dont il est le porte-parole, Moïse demande au peuple qui l’écoute « de l’aimer, de servir Dieu de tout son cœur et de toute son âme. »

Le livre ne dépasse pas la contradiction : elle est tellement grande que le Deutéronome ne peut désigner ce Dieu qu’il révèle que par quatre lettres mystérieuses : YHWH. Ce tétragramme ne dit rien de celui dont parle le livre mais on devine son importance quand on connaît la manière dont il fonctionne lors des lectures publiques. Le lecteur doit s’arrêter lorsque les quatre lettres frappent son regard si bien qu’en entendant le texte, les auditeurs perçoivent un manque au fur-et-à-mesure que défile le texte. L’écriture en est, pour celui qui le copie, l’objet d’autres précautions. Le talmud interdit toute rature et tout effacement. Si une erreur du scribe s’insinue dans l’inscription, le feuillet tout entier doit être enterré. La moindre erreur sur ces quatre lettres tue le texte. Il ne faut pas abîmer dans son inscription ce Nom qu’on ne doit pas prononcer. Ainsi la contradiction du texte s’inscrit dans ces quatre lettres. Ne pouvant apparaître dans la voix, elles ne peuvent disparaître du texte ! Dieu y est présent mais il s’y cache.

La route à prendre

« Dieu a choisi ce peuple charnel auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait » (Pascal ; fragment Br571).

On sait où conduit cette marche que raconte le livre : « au-delà du Jourdain. » Mais le chemin qui y mène ne se confond pas avec les déplacements des autres tribus nomades à cette époque. Le chemin à prendre n’est pas seulement celui que le cours du soleil peut indiquer ; on n’a pas à craindre de perdre le Nord pour le trouver puisqu’il suffit de se laisser guider. Une expression équivoque permet de comprendre le « sens » de cette marche. La route à prendre se confond avec l’obéissance aux prescriptions : « Ne vous écartez pas de la voie que je vous prescris. » En effet, le texte que nous lisons, d’un bout à l’autre multiplie les expressions qui allient le fait d’avancer et celui de « garder les commandements ». La parole qui prescrit est aussi celle qui fait avancer ; dès le début, la voix de YHWH met en route : « Debout ! Pars et va-t-en à la tête de ce peuple… » Le peuple, en suivant Moïse, est déjà passé par des étapes qui lui sont rappelées depuis « le cœur de l’Egypte », « ce pays » d’où ils sont « sortis ». On fait allusion au chemin « qui conduit jusqu’ici », c’est-à-dire jusqu’au lieu où ils reçoivent, par la bouche de Moïse, les paroles de YHWH. Elles permettront, si on les écoute d’aller de l’avant : elles sont des promesses. Elles annoncent des bienfaits merveilleux, des « biens charnels » comme dit Pascal : « Le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin de demeurer de longs jours sur la terre que Dieu a promise par serment … terre qui ruisselle de lait et de miel. » … « Le pays où vous allez passer pour en prendre possession est un pays de montagnes et de vallées arrosées de la pluie du ciel. »

Du cœur de l’Egypte en passant par la mer des Roseaux, les paroles conduisent jusqu’au Jourdain qu’il faudra « passer ». De l’autre côté du fleuve, « au-delà du Jourdain », il y aura encore à marcher en « suivant » ses paroles qui sont des promesses et qui permettent d’aller de l’avant ; elles conduiront dans une région où il faudra continuer d’avancer : « Tout lieu que foulera la plante de vos pieds sera vôtre, depuis le Liban, depuis le fleuve Euphrate jusqu’à la mer occidentale. » Là sera l’héritage qui les attend. Avancer, c’est recevoir des paroles et des promesses qui ne cesseront pas après l’entrée dans le pays qu’on espère.

Le temps de l’Ecriture

« Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne… » (Pascal, fragment Br205)

La marche dans le désert jusqu’au pays « au-delà du Jourdain » ainsi que les lieux par où l’on passe, se conjuguent avec le temps.

On distingue les lieux les uns des autres ; le lieu où nous nous nous trouvons ; « ici », nous est-il plusieurs fois précisé. « Ici » n’est plus l’Egypte d’où le peuple est sorti ; il n’est pas encore le pays « au-delà du Jourdain » « où coulent le lait et le miel ». Mais ce point dans l’espace est aussi un point dans le temps, un moment dans le déroulement du temps. « Ici » se confond avec « maintenant ». Deux expressions, l’une et l’autre redondantes, sont équivalentes : « Jusqu’à ce que vous arriviez ici » revient à dire « Jusqu’aujourd’hui ».

Certes, Il arrive, dans notre texte, que le mot « aujourd’hui » oppose une période à une autre : « Suivre les commandements de YHWH » au cours de la marche est à distinguer de la façon dont ils seront suivis après l’entrée dans le pays ; « Vous n’agirez pas comme nous agissons aujourd’hui. » Mais le passage d’un lieu à un autre débouche toujours sur « aujourd’hui ».

Cet « aujourd’hui » est comme une clef qui permet de dominer l’ensemble du livre. Il met des frontières à l’intérieur du texte. On le rencontre dans les premiers chapitres : « Ecoute Israël les décrets et les règles que j’énonce à vos oreilles aujourd’hui. » (5,1). On le retrouve encore lorsqu’on approche de la fin : « Aujourd’hui, YHWH ton Dieu te commande d’exécuter ses décrets et ses règles … A YHWH ton Dieu tu as fait déclarer qu’il serait ton Dieu … et YHWH t’a fait déclarer que tu serais aujourd’hui son propre peuple. » (26,16-19) Le temps se conjugue avec l’espace pour faire entendre le déplacement. C’est « aujourd’hui » dans les plaines de Moab lorsque Moïse « commença à exposer cette loi ». C’est encore « aujourd’hui » lorsque Moïse, aux approches de la mort, se présente à Josué qui va lui succéder en un lieu désigné comme « la Tente de la Rencontre ». Aux toutes dernières lignes on a changé de lieu : « au-delà du Jourdain », là où le rédacteur écrit et termine son livre ; parlant de Moïse encore dont on nous apprend la mort, l’auteur nous dit : « Nul n’a trouvé son tombeau jusqu’à ce jour. »

Ainsi se manifeste un temps autre que celui des historiens. Ceux-ci mettent le passé à distance et ignorent l’avenir. Ils séparent et distinguent les temps. L’Ecriture de la Bible connaît, certes, la séparation des époques ; le Deutéronome ne confond pas le temps où YHWH envoya Moïse au pays de Pharaon avec celui où Il parle à l’Horeb. Mais cette succession des temps ne va pas sans un autre temps qui ne cesse de se joindre à lui.

« Nul n’a trouvé son tombeau jusqu’à ce jour ».
« Ce jour » est celui où s’écrit le livre. C’est aussi celui où nous le lisons et où, par le fait même, nous sommes rejoints.

Il est plusieurs façons de lire la Bible. On peut y chercher une documentation sur une période de l’histoire. On peut y trouver le plaisir d’écouter un récit, à la façon de Cecil BeDemil pour qui « Les dix commandements » sont le prétexte d’un film d’aventure grandiose. En réalité le Deutéronome nous invite à lire dans la foi. C’est « aujourd’hui », au moment même où nous lisons le livre qu’il nous est possible, par-delà les siècles, d’accepter d’être dépassés et où, sans échapper à l’histoire où nous vivons, nous nous reconnaissons interpelés par un Autre, dans le temps de l’Autre. Après la tentation au désert, selon Saint Luc, Jésus retourna à la synagogue dans la ville où il avait grandi. Comme la coutume le voulait, il prit le livre et tomba sur un passage du prophète Isaïe, écrit plusieurs siècles avant lui. Refermant le livre « il se mit à leur dire : « aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture. » Accomplir les Ecritures c’est répondre, en trouvant les paroles et les actes qui s’imposent, à celui dont les propos, relayés par Moïse, nous parviennent aujourd’hui. « Aujourd’hui ne fermons pas notre cœur mais écoutons la voix du Seigneur ». Dieu nous parle maintenant. Michel Jondot


Mis en ligne le 14 janvier 2021