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L’Église a-t-elle été fidèle à Jésus  ?
Michel Leconte

Et si le véritable critère de la fidélité de l'Église n'était pas la cohérence de sa doctrine, mais l'annonce du Royaume par Jésus de Nazareth ? À partir de ce déplacement de perspective, Michel Leconte montre que l'histoire du catholicisme est traversée par une double vérité : avoir transmis l'essentiel de l'Évangile tout en développant des constructions dogmatiques et institutionnelles qui en viennent à masquer le cœur du message de Jésus.

Rappel : Après une année de noviciat à l’abbaye trappiste de Notre-Dame des Neiges, Michel Leconte a poursuivi des études en psychologie et une formation en psychanalyse. Il a exercé son métier de psychologue clinicien dans la Marine nationale durant toute sa carrière. Depuis sa retraite, il se consacre à la théologie. Il a publié, aux éditions Karthala (2026)
Jésus après les dogmes – Histoire critique et liberté de croire.

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L'Église a-t-elle transmis l'esprit du Royaume annoncé par Jésus ?

Si l’on prend comme critère non pas la fidélité à une doctrine chrétienne élaborée ultérieurement, mais la prédication historiquement vraisemblable de Jésus de Nazareth, je répondrais : l’Église catholique romaine lui a été à la fois profondément fidèle et profondément infidèle. Et cette ambivalence traverse toute son histoire.

Jésus n’a pas annoncé l’Église catholique. Il n’a pas prêché une doctrine sur sa propre nature divine, ni la Trinité, ni les sept sacrements, ni une institution gouvernée universellement par le successeur de Pierre. Le centre de sa prédication était le Règne de Dieu : « Le Règne de Dieu s’est approché » (Mc 1,15). Ce Règne signifiait que Dieu venait rejoindre les êtres humains, relever ceux qui étaient écrasés, accueillir les pécheurs, rendre leur dignité aux exclus, relativiser les frontières religieuses et rappeler que la Loi était faite pour l’homme et non l’homme pour la Loi. Les paraboles, les guérisons, les repas avec les réprouvés et les conflits de Jésus avec certains détenteurs de l’autorité religieuse donnent à cette annonce sa forme concrète.

Sur ce point, l’Église a incontestablement transmis quelque chose d’essentiel. Elle a conservé les Évangiles sans les expurger des paroles parfois redoutables pour l’institution elle-même. Elle a transmis le Bon Samaritain, le fils prodigue, les Béatitudes, le jugement de Matthieu 25, le pardon des ennemis, la préférence accordée aux petits. Elle a engendré aussi, au cours des siècles, d’innombrables hommes et femmes qui ont effectivement vécu de cet esprit : soin des malades, accueil des pauvres, création d’hôpitaux, défense des délaissés, mouvements de paix et de justice. François d’Assise, par exemple, peut apparaître comme une extraordinaire réapparition, au cœur même de l’institution ecclésiale, de quelque chose de la radicalité évangélique.

Mais simultanément s’est produit un déplacement considérable. Celui qui annonçait est devenu celui qu’on annonce. Jésus proclamait le Royaume de Dieu ; le christianisme a progressivement proclamé Jésus-Christ. Ce déplacement n’était pas nécessairement une trahison : après sa mort, ses disciples ont compris que ce qu’il avait annoncé était inséparable de ce qu’ils avaient rencontré en lui. Le problème commence lorsque le messager finit par occulter le message.

Du Royaume annoncé par Jésus au Christ des dogmes

C’est particulièrement visible avec la transformation progressive de la foi en un système doctrinal. À la question évangélique : « Comment vivre devant Dieu et avec les autres ? » s’ajoutent progressivement d’autres questions : qui est exactement le Christ ? Comment articuler son humanité et sa divinité ? Quelle relation entretiennent le Père, le Fils et l’Esprit ? Comment la grâce est-elle communiquée ? Quelle autorité possède l’Église ? Ces questions étaient compréhensibles historiquement et parfois inévitables. Mais elles ont produit Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine, puis une immense construction dogmatique dont Jésus de Nazareth n’aurait probablement pas compris le vocabulaire conceptuel : ousia, hypostasis, consubstantialité, deux natures en une personne, etc.

Il faut donc distinguer développement et déplacement. Dire avec la tradition catholique que tout cela constitue simplement le développement homogène de ce qui était déjà contenu implicitement dans Jésus me paraît historiquement difficile à soutenir. Quelque chose de nouveau s’est réellement produit. Le prédicateur juif du Royaume est devenu le Christ métaphysique de la dogmatique chrétienne.

Le déplacement devient plus problématique encore lorsque l’Église se constitue elle-même en institution sacrale détentrice des moyens du salut. Jésus annonçait un Dieu qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants, mangeait avec ceux que la religion classait parmi les pécheurs et pouvait faire d’un Samaritain le modèle de l’homme juste. L’histoire catholique a pourtant progressivement développé des frontières extrêmement précises entre orthodoxie et hérésie, état de grâce et péché mortel, clercs et laïcs, licite et illicite. Elle a parfois donné l’impression que Dieu lui avait confié l’administration de sa grâce.

Il existe là une contradiction particulièrement frappante avec certains gestes de Jésus. Jésus ne demande pas d’abord à Zachée s’il satisfait aux conditions religieuses permettant de l’accueillir : il entre chez lui. Il ne demande pas à la femme de Luc 7 de régulariser préalablement sa situation : il la reconnaît. Dans la parabole du Samaritain, l’homme religieusement suspect devient celui qui accomplit la volonté de Dieu. Le mouvement va constamment de l’exclusion vers la réintégration. Or l’institution ecclésiastique a trop souvent effectué le mouvement inverse : définir les conditions d’appartenance, déterminer qui peut communier, qui peut exercer un ministère, quelles conduites excluent de la pleine communauté.

Et il y a plus grave. Lorsque l’Église a béni des pouvoirs politiques, justifié des guerres, persécuté des hérétiques, participé à des systèmes de contrainte, imposé la foi, fait peser une culpabilité excessive sur la sexualité ou préféré la sauvegarde de son autorité à celle des personnes, il devient extrêmement difficile d’appeler cela un simple développement de l’Évangile. Il faut accepter le mot d’infidélité.

« L’Évangile conservé par l’Église n’a jamais cessé de juger l’Église elle-même. »

Mais c’est précisément ici qu’apparaît quelque chose de remarquable : l’Évangile conservé par l’Église n’a jamais cessé de juger l’Église elle-même.

C’est, me semble-t-il, une intuition très proche du « principe protestant » de Tillich. Aucune réalité historique, aucune institution, aucune doctrine, aucune Église ne peut s’identifier absolument à Dieu. Dès qu’une institution prétend posséder sans reste la vérité divine, elle transforme quelque chose de relatif en absolu et tombe dans ce que Tillich appelle le démonique. Le message dont l’Église est porteuse devient alors le principe critique de l’Église qui le porte.

C’est pourquoi je ne dirais ni « l’Église a trahi Jésus » sans autre précision, ni « l’Église lui est demeurée fidèle ». Je dirais plutôt ceci : le christianisme catholique est né d’une interprétation légitime de l’événement Jésus, mais cette interprétation s’est progressivement chargée de constructions dogmatiques, sacrales et institutionnelles qui ont parfois masqué ce qui constituait le centre de sa prédication.

Et il existe un critère assez simple pour en juger. Chaque fois que l’Église rend à quelqu’un sa dignité, relève celui qui est à terre, pardonne, libère de la peur, refuse de confondre Dieu avec la puissance, accueille celui que la société ou la religion rejette et rappelle que l’être humain vaut davantage que la règle, elle retrouve le Royaume annoncé par Jésus. Chaque fois qu’elle exclut au nom de Dieu, absolutise son propre pouvoir, impose des fardeaux, sacralise une discipline historique ou transforme l’Évangile en appareil de culpabilisation, elle s’en éloigne.

Il y a même là un paradoxe magnifique : ce qui permet de critiquer le plus radicalement l’Église catholique, ce sont les Évangiles qu’elle-même nous a transmis.

Autrement dit, la question décisive n’est peut-être finalement pas : « L’Église est-elle fidèle à Jésus ? » mais : « Lorsque l’Église parle et agit, reconnaît-on encore le Royaume dont parlait Jésus ? » C’est une question beaucoup plus redoutable, parce qu’aucune institution chrétienne ne peut y répondre une fois pour toutes.

Michel Leconte, mise en ligne septembre 2026