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Le métier d’orpailleuse : aumônière de prison
Federica Cogo


Jusqu’à l’an dernier Federica a été aumônière au sein de l’Aumônerie Œcuménique des prisons du canton de Genève. Elle a exercé cette profession pendant quinze ans. Elle la compare au métier d’orpailleur : « En aumônerie, les gens arrivent avec toutes les bizarreries de leur vie et tu es là, en train de passer au tamis pour trouver la pépite ou à aider la personne à découvrir elle-même cette pépite. »

Merci, Federica, d’avoir accepté de nous partager ton expérience !

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Avant de nous parler des 15 années que tu as vécues en tant qu’aumônière de prison à Genève, peux-tu nous situer d’où tu viens et ce qui t’a menée là ?

J’ai 55 ans et je suis italienne. Je suis née et j’ai vécu dans le Piémont jusqu’à l’âge de 28 ans. J’y ai fait des études de commerce et j’ai débuté ma vie professionnelle dans cette branche. J’ai redécouvert la foi à l’âge adulte même si la brèche s’était entrouverte plus tôt. Très vite la tension entre ma profession et ma vie de foi m’est apparue insupportable. J’ai décidé de changer de métier et je suis devenue aide-soignante. Me sentant très proche de l’esprit de Charles de Foucauld, je suis ensuite entrée dans une branche de sa famille, les petites sœurs de l’Évangile. Leur postulat était à Montpellier. J’y suis donc partie et j’y ai vécu deux ans et demi tout en demeurant aide-soignante. La vie qui m’était proposée chez les petites sœurs ne me convenait que partiellement et j’ai donc décidé de ne pas poursuivre avec elles. Je sentais que j’avais un pas à faire pour avancer. Rentrer en Italie aurait été en quelque sorte un retour en arrière qui ne correspondait pas à ce que je vivais. La Suisse représentait pour moi un espace neutre qui me permettrait d’aller de l’avant. Je me suis inscrite à « l’école de la foi » à Fribourg pour suivre un parcours de formation axé sur la Bible. Après ces deux ans, j’ai poursuivi les études de théologie à l’université. Les horaires d’aide-soignante, devenus difficilement conciliables avec ceux de mes cours, j’ai travaillé dans un lieu d’hébergement d’urgence pendant la dernière partie de mes études. Lorsque j’ai été aumônière de prison, mon emploi a occupé de 60 à 80% de mon temps (selon les périodes) et pour le reste j’ai toujours continué à travailler dans un centre d’hébergement d’urgence, jusqu’à ce que je quitte la prison il y a un an.

A la fin de mes études de théologie, une personne que je connaissais à Genève m’a demandé si le travail dans une aumônerie de prison m’intéresserait. Ce monde m’était totalement inconnu bien que j’eusse accueilli des personnes sortant de prison dans le centre d’hébergement. La relation n’avait pas été difficile donc je me suis dit « pourquoi pas… » J’ai quand même demandé à faire un stage de 3 mois avant de m’engager pour la suite. Je m’y suis sentie à ma place… et j’y suis demeurée 15 ans, d’abord comme aumônière dans une équipe œcuménique, puis comme responsable de l’aumônerie catholique.

Quel est ton statut professionnel ? Es-tu salariée de l’État ou de l’Église ?

Je suis embauchée comme assistante pastorale. Dans quelques cantons, l’État donne une participation financière pour certaines missions ecclésiales, en particulier les aumôneries, alors qu’à Genève ce n’est pas le cas parce qu’il y a un régime de séparation entre l’État et l’Église. J’ai un Contrat à Durée Indéterminé qui se concrétise dans des missions à durée déterminée à négocier avec l’évêque. Pendant longtemps le salaire était très bas et la vie en Suisse, surtout à Genève, très onéreuse. Certains assistants pastoraux sont mariés et ont des enfants. Leur vie était trop précaire et l’Église a accepté de réévaluer les salaires. Aujourd’hui, la situation financière est convenable.

Peux-tu nous décrire le cadre de la prison dans laquelle tu as travaillé ?

La prison de Champ-Dollon, à Genève, est la plus grande de Suisse. C’est ce qu’on appelle en France une maison d’arrêt : les inculpés y résident avant le jugement définitif. La durée d’incarcération peut aller de quelques jours à plusieurs années quand il s’agit d’une faute lourde où un long temps d’enquête est nécessaire avant le jugement. Si la personne inculpée fait appel, la durée d’incarcération peut aller jusqu’à 4 ans.

La prison comporte une unité pour les femmes de 30 personnes et une beaucoup plus vaste pour les hommes. Il a existé aussi, pendant un temps, une unité spéciale pour les auteurs d’exactions sexuelles qui, méprisés par l’ensemble de la population carcérale, devaient être protégés. Quand je suis arrivée, l’effectif total était de 400 personnes incarcérées, 600 à 700 quand j’ai quitté, avec des pics à 900.

En dehors du personnel de la prison, nul n’a le droit de circuler dans les couloirs ni d’entrer dans les cellules. Une aile est aménagée où l’on trouve des bureaux pour les assistants sociaux, les enseignants, des parloirs pour les avocats et trois bureaux pour l’aumônerie. Nous nous partageons les bureaux de l’aumônerie entre catholiques, protestants (il y a aussi, depuis quelques années, un aumônier orthodoxe). Ceci favorise un travail œcuménique, en équipe. Nous recevons les détenus - qui en ont fait la demande à leur chef d’unité ou en nous écrivant – en entretien individuel. Il y a également un aumônier musulman mais il ne reçoit pas en entretien individuel ; il vient seulement pour la prière du vendredi.

Pour la plupart des détenus « aumônerie » n’est-il pas équivalent à « rencontre d’un prêtre » ? Ne sont-ils pas déconcertés de rencontrer une femme ?

En fait ceux qui font la demande ne sont pas nécessairement catholiques et, qu’ils le soient ou non, la plupart n’a pas d’a priori. Beaucoup ont eu connaissance de l’aumônerie par leurs compagnons de cellule qui leur ont donné ce conseil. Dans les premières années où j’étais aumônière, le service social était submergé : il y avait une longue liste d’attente pour avoir un premier rendez-vous alors que c’était beaucoup plus rapide chez nous. Du coup, on recevait des personnes qui venaient avec des besoins multiples et nous étions une sorte de « centrale de tri » pour les orienter dans les démarches à faire et répondre à leurs demandes multiples. Ces personnes ne se soucient pas que la personne qui les reçoit soit ou non un prêtre. Elles sont profondément insécurisées de se trouver en prison et demandent de l’aide. Nous prenons les personnes comme elles sont et nous tentons de les rejoindre dans leurs angoisses, leurs questions, leurs histoires singulières. Lorsque le service social a réorganisé sa manière de procéder, et décidé de rencontrer les nouveaux arrivés durant les deux premières semaines de leur incarcération, ce rôle de « centrale de tri » s’est estompé.

La prison n’est pas un lieu de chrétienté mais de mixage avec des gens qui arrivent de tous les horizons et qui ont chacun leur propre histoire par rapport à l’Église (ou qui n’en ont pas…). Très rares sont les européens qui sont pratiquants mais des personnes venant d’Amérique latine peuvent l’être. Si elles veulent voir un prêtre, elles le spécifient en faisant leur demande. À l’opposé je me souviens d’un grand jeune homme qui entre dans le bureau et reste debout comme paralysé ; il finit par s’asseoir en poussant un énorme soupir. Comme je lui demande ce qui lui arrive, il me répond : « Vous ne pouvez pas savoir combien je suis soulagé, j’avais peur de trouver un prêtre qui me demanderait de me confesser ! »

Tu as dit que le nombre de détenus étaient passé en 15 ans, de 400 à 650 avec des pics à 900. D’où viennent ces différences ? La délinquance a-t-elle brutalement augmentée en Suisse ?

Non, plusieurs statistiques le disent et le montrent : la délinquance « classique » est en diminution dans les pays européens. À titre d’exemple, les Pays Bas sont en train de « recycler » des anciennes prisons. Il s’agit d’une question politique et sociale. En Suisse, il y a eu un durcissement des lois vis-à-vis des personnes séjournant illégalement dans le territoire helvétique : actuellement, une personne qui n’a pas de papiers pourrait être condamnée à une peine privative de liberté qui va de trois mois à une année. Il y aussi une loi, qui a été votée, interdisant la mendicité (actuellement, elle a dû être abrogée !), qui a aussi contribué à augmenter le nombre de personne incarcérée. Si quelqu’un mendie, on lui donne une amande que, bien évidemment, il ne pourra pas payer. Une amande non payée est compensée par des jours de détention.

Tu rencontrais des personnes dont le seul tort était d’être pauvres ? Outre le « service de tri » que vous rendiez au début, y avait-il des démarches d’ordre spirituel ?

Il y a toute une partie de grande misère due à l’application de lois restrictives à l’égard des personnes qui séjournent en Suisse de manière illégale, mais elles n’existaient pas quand j’ai commencé. Il y a aussi des situations très lourdes : des personnes ayant commis un meurtre par exemple. En fait, quelle que soit la personne, on commence par faire connaissance. Après, tout de suite c’est le malheur d’être là qui s’exprime et l’histoire qui l’a conduite à son incarcération. De fil en aiguille, une relation se tisse mais nous prenons la personne là où elle est. Avec certaines on peut en venir à prier, avec d’autres on ne va jamais nommer Dieu. Certains arrivent avec leur Bible en grec alors que d’autres ne savent ni lire ni écrire. En fait, les gens en prison ont beaucoup de temps. Alors qu’à l’hôpital ce qui est demandé à l’aumônerie c’est l’eucharistie, en prison ce sont des Bibles. Je n’ai jamais autant donné de Bibles de ma vie et j’étais également toujours en train de chercher des livres à donner à l’un ou à l’autre. Pour ceux qui ne savent pas lire, c’est évidemment la relation qui prime. Des questions surgissent qui ont une fraîcheur extraordinaire, sans ce carcan de choses déjà apprises.

Les lieux dans lesquels l’être humain expérimente sa fragilité sont des lieux où les vraies questions existentielles se posent, celles de l’au-delà de ma petite vie bien à moi. Ce sont des lieux privilégiés où l’Église, si elle n’est pas présente, loupe le coche. Mais là, tout est question de vie ou de mort et on ne peut pas se permettre de répondre par des paroles toutes faites sans être tout de suite discrédité. C’est frappant par exemple dans les célébrations. Je n’ai pas encore parlé de cet aspect. En fait l’aumônerie a deux piliers : celui des entretiens qui occupe 90% de notre temps et celui des célébrations dominicales. Il m’est arrivé de devoir chercher un prêtre à l’extérieur pour présider l’eucharistie mais je faisais très attention à la personne que je sollicitais : je savais que si dans les deux premières minutes il ne prononçait pas quelque chose de sensé – c’est-à-dire quelque chose qui rejoigne la vie – il ne serait plus du tout écouté.

Y a-t-il des relations ou des situations qui t’ont particulièrement marquée ?

Beaucoup de visages me reviennent à l’esprit. Plus qu’une situation, ce qui me reste ce sont des moments ici ou là, très forts. Des moments qui m’ont fait comprendre un peu plus le sens d’être là et qui sont de véritables perles. J’ai souvent comparé ce travail à deux métiers différents : celui d’orpailleur et celui d’accoucheuse. Je me suis souvent vue comme les deux accoucheuses du livre de l’Exode, Shiphra et Pua (1) : dans un climat meurtrier, elles continuent d’œuvrer pour la vie. J’ai tout de suite senti qu’il y avait dans cet accompagnement un travail analogue à celui d’une accoucheuse. Le vrai accoucheur est évidemment l’Esprit Saint mais nous sommes des assistants pour qu’une vie qui ne nous appartient pas puisse naître. Les personnes testent. Elles sentent si elles peuvent se livrer ou pas. Elles sentent si elles sont dans un lieu d’accueil ou si elles sont devant quelqu’un qui est en train de les juger. Le Pape a parlé d’oasis de miséricorde. Pour moi ce bureau devait en être une.

Le second métier auquel je compare le travail en aumônerie de prison est celui d’orpailleur. Un de mes amis s’amusait, pendant les week-ends, à aller au bord d’un ruisseau et à passer au tamis les cailloux et le sable à la recherche d’or. De temps en temps, il revenait avec les yeux brillants pour nous montrer une minuscule parcelle d’or qu’il avait trouvée. En aumônerie, les gens arrivent avec toutes les bizarreries de leur vie et tu es là, en train de passer au tamis pour trouver la pépite où à aider la personne à la découvrir elle-même. Certains jours, c’est très lourd tant les personnes sont en souffrance. Mais quel bonheur lorsque quelqu’un arrive à mettre des « mots sur ses maux » ou à mettre les « mots de la foi sur ses maux ».

Pourrais-tu nous offrir l’une ou l’autre de ces pépites ?

Une personne m’a beaucoup marquée. Elle vivait dans une emprise qui s’est révélée destructrice au point qu’elle en est venue, dans un coup de folie, à tuer son amant. Elle était totalement défaite et elle est passée par toutes les phases de l’horreur. Elle a voulu se suicider, est passée à l’acte et s’est ratée. Il était vraiment très difficile de l’accompagner. Un jour, elle m’a dit : « J’ai l’impression de faire un cancer à l’envers. » Comme je ne comprenais pas, elle m’a expliqué : « Dans un cancer, il y a une cellule négative qui progressivement se répand partout. Moi, c’est le contraire. Tout est noir mais il y a une cellule bonne qui commence à s’élargir et cette cellule bonne c’est l’amour de Dieu. » Nous, nous faisons des cours sur l’être humain créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Elle, elle l’a dit avec des mots nés de l’existence. Il arrive que des gens disent des choses extraordinaires et je suis là simplement pour leur faire remarquer « la pépite ».

Je me souviens aussi d’un homme, très dépressif. Il avait déjà fait plusieurs tentatives de suicide avant d’être incarcéré. Il m’avait confié qu’il ne prenait pas les médicaments que le médecin de la prison lui donnait. Tenue au secret professionnel, je ne pouvais alerter personne et j’étais très inquiète. J’en parlais avec lui : « Vous vous rendez compte que ces cachets que vous accumulez dans votre cellule sont une bombe ? À un moment où vous vous sentez mal, vous allez tout avaler… » Un jour, il est arrivé dans mon bureau et il m’a tendu la main : elle contenait une enveloppe. Je l’ai prise en comprenant tout de suite que les cachets étaient à l’intérieur. Il l’a reprise et en a vidé le contenu dans la poubelle en me disant : « J’ai décidé de vivre. » Nous avons vécu ce jour-là quelque chose qui est de l’ordre du rituel : un geste, une parole et la vie que lui-même a choisie. Il fallait que je dépasse ma propre angoisse pour qu’il en vienne à choisir lui-même la vie !

Le poids sur tes épaules doit être très lourd lorsque tu quittes la prison. Partages-tu tout cela avec une petite communauté ?

J’ai habité, pendant un temps, avec deux autres personnes avant de vivre seule. Mais en même temps, cela fait partie du lot de l’aumônière de prison d’être capable de vivre une certaine solitude. Je ne peux pas arriver à la maison et déballer sur les autres tout ce que j’ai vécu. Ce qui m’était difficile est que, dans des lieux comme la prison (ou l’hôpital), nous sommes toujours à la frontière entre la vie et la mort. J’ai souvent comparé l’expérience vécue à la prison au samedi saint. Le jour après le désastre, ce jour où dans un silence pétri d’espérance on se demande s’il y a une vie qui peut surgir de tout ce qui a pu arriver. Ce sont des lieux de haute exposition émotionnelle, existentielle. Quand j’arrivais à la maison, j’avais besoin de solitude, de « revenir chez moi ». Parfois certaines choses de la vie sociales m’apparaissaient d’une grande banalité devant l’énormité de ce que j’avais entendu dans la journée. Ce décalage était souvent difficile à vivre.

Je suis profondément heureuse de ces années passées en prison. Elles m’ont profondément marquée. J’y ai appris le métier d’orpailleuse et je ne veux surtout pas en changer. Mais il peut se vivre en toute situation et pas seulement en prison. L’an dernier, au bout de 15 ans, j’ai décidé de tourner cette page – non parce que le poids était trop lourd – mais pour laisser la place à d’autres et pour continuer à exercer ma profession dans d’autres missions, d’autres lieux…

Federica Cogo, le 25/03/2021

Mosaïque de la chapelle de la prison de Champ-Dollon.
Première étape du « Chemin de joie », un parcours composé de 13 mosaïques, parsémées dans des églises et un lieu d'accueil à Genève
qui relatent – à l’exception de deux d’entre elles – les rencontres avec le Christ ressuscité.
Pour découvrir les 13 mosaïques, cliquer ici : https://chemindejoie.ch/

Méditation écrite par Federica
pour accompagner la mosaïque de la chapelle de la prison

Le Chemin de Joie commence dans le jour du « grand silence », ce jour suspendu entre la douleur d’avoir perdu le Maître et l’Ami et la surprise de le découvrir toujours vivant au matin de Pâques.
Le Chemin de Joie commence dans la profondeur des « enfers », là où le Vivant est allé chercher l’humanité perdue, représentée par Adam et Eve.
C’est en silence que, avec le Christ, nous descendons dans le mystère du mal et de la souffrance, la nôtre ou celle d’autrui.
De même, la joie de la Vie nouvelle naît souvent dans le silence du cœur ; elle ne s’offre pas en spectacle à la curiosité de ceux qui cherchent des signes extraordinaires ou aux sceptiques avides de preuves tangibles.
C’est une main offerte à ceux et celles qui ne peuvent plus compter sur leurs propres forces et qui osent aller au bout des questions qui brûlent : le mal aurait-il le dernier mot ? La mort, chantera-t-elle encore sa victoire ?
C’est une voix qui dit encore et encore : « Lève-toi, œuvre de mes mains, sortons d’ici » !

1- Exode 1, 15-22 et ss / Retour au texte