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Le Pape François et l'immigration :
une menace pour la foi chrétienne ?
Nicodème


Certaines paroles du Pape François sont, à première écoute, assez inacceptables. En réalité, pour comprendre les conseils qu’il donne à propos de l’immigration, il faut sans doute se situer à l’intérieur d’une cohérence philosophique et théologique qu’on s’efforce ici de dégager.

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Un texte irrecevable ?

Rarement un Pontife aura été critiqué aussi violemment que le Pape François à propos du message qu’il a envoyé le 27 août dernier, lors de la journée mondiale du migrant et du réfugié.

« Le Pape François poursuit jour après jour son travail de destruction de la civilisation européenne. » - « La déclaration du Pape François sur les migrants est un vrai suicide de l’Occident. » Ses positions, dit-on encore, « constituent un crime contre l’Europe ».

Ouvrons les portes à tous les étrangers qui se présentent aux frontières de nos pays européens, sans limiter leur nombre ; ainsi parle le Chef de l’Eglise. Ne les laissons pas loin de leurs familles, dit-il encore : encourageons-les à faire venir près d’eux non seulement épouses et enfants mais aussi parents, frères et sœurs. Ne faisons pas de différences entre le migrant économique et le réfugié politique, entre celui qui est en situation légale et le clandestin sans papiers ; que la générosité des pays européens soit sans borne : permettons-leur d’accéder sans la moindre réserve à l’assistance sanitaire. Prenons garde de les assimiler : il convient de les intégrer en respectant leurs originalités culturelles. Quelle niaiserie dans ces préceptes, aux dires de beaucoup !

Ces mesures peuvent être qualifiées de naïves, d’irréalistes et de gauchistes. D’autres paraissent plus contestables encore : le Pape méprise les chômeurs de nos pays en demandant que tous les étrangers puissent exercer un métier. Certaines sont absolument irrecevables : elles mettent les populations européennes en grand danger, prétendant qu’il faut préférer la sécurité personnelle du migrant à celle des états. Le conseil qui déclenche le plus de colère touche à l’accueil des musulmans : en les laissant venir en grand nombre, en favorisant leur culte et en respectant leurs interdits on porte le coup de grâce à une Eglise déjà affaiblie. L’islam deviendra vite majoritaire et les derniers des baptisés connaîtront la dhimmitude, c’est-à-dire la soumission à une religion dont la vocation est de dominer.

« Tout immigré qui frappe à notre porte est une rencontre avec Jésus qui s’identifie à l’étranger de toute époque, accueilli ou rejeté. » Pareille référence à l’Evangile a parfois des allures de sacrilège. Le baiser à l’étranger que l’on devrait accueillir s’avère, aux yeux de certains, « le baiser de Judas ».

Que penser de ces critiques ?

En réalité, ces critiques procèdent d’une ignorance de la pensée contemporaine. On a eu l’occasion de parler du pardon chez le philosophe Jacques Derrida ("A l'épreuve de l'impossible", Nibras Chehayed). Certains pardons sont impossibles ; quelle indulgence peut-on avoir à l’égard des criminels nazis ? Mais aucun pardon n’est possible s’il ne tend pas vers l’impossible. Tout pardon s’ajuste à des situations concrètes qui le conditionnent. On peut, par exemple, pardonner à un délinquant mais à condition que cela n’accroisse pas sa malice. Cependant on ne pardonnera jamais rien à personne si on en vient à lâcher l’exigence d’un pardon sans condition.

Ce philosophe, agnostique bien que d’origine juive, a des développements assez analogues en ce qui concerne l’hospitalité, c’est-à-dire l’accueil de l’étranger. Derrida distingue deux types de rencontre : l’invitation et la visitation. Dans le premier cas, celui que j’accueille est soumis aux lois qui sont les miennes. Lorsque le Président de la République invite un chef d’Etat étranger, celui-ci se soumet aux lois et coutumes françaises. Et lorsqu’on invite quelqu’un dans sa maison on ne change pas l’ordonnance ni l’habitude des lieux ; celui qui est invité se soumet aux lois de son hôte. En revanche, la visitation est la venue de celui que je n’attends pas : « Il y a visitation quand l’autre n’est ni invité, ni attendu et que je dois me transformer pour lui. » En effet, quand il s’agit d’une visitation, ce n’est plus moi qui fais la loi mais celui que j’ai à accueillir. A l’ami qui frappe à l’improviste je dis « tu es chez toi ». Il fait loi et je me dois d’écouter ses demandes, d’« épuiser le champ du possible » pour y répondre. La visitation de l’ami est relativement facile à vivre. Mais le visiteur peut être un intrus ; le principe demeure ; il ne s’agit pas d’un impératif juridique, politique ou moral. Il s’agit d’un principe transcendantal.

Il faut ajouter que Derrida envisage deux types d’hospitalité distincts mais inséparables : à l’hospitalité inconditionnelle qui suppose un effacement total devant autrui est jointe l’hospitalité conditionnelle. L’hospitalité inconditionnelle est impossible à réaliser et le comportement à tenir est limité par les conditions concrètes qui se présentent. Certes, nos possibilités d’accueil sont limitées par les conditions que l’existence nous impose mais en répondant d’une manière conditionnelle, il nous faut nous arrimer à ce principe inconditionnel qu’on est incapable d’atteindre : il ne cesse, en fait, de nous pousser de l’avant. En réalisant le possible il faut constamment viser l’impossible. Derrida parle de « messianisme » pour désigner la dimension transcendante de cette arrivée de l’autre qu’il nous faut accueillir et qui nous conduit vers la dépossession de soi.

Une vision « messianique »

Parmi les reproches qu’on adresse au Pape François, il en est un qui manifeste un manque de compréhension grave de sa démarche. Le successeur de Pierre serait infidèle à sa mission : il confondrait sa fonction spirituelle et la plongée dans le temporel en prenant parti dans la conduite des états. En réalité, le Pontife romain se situe au niveau messianique, c’est-à-dire au niveau du principe inconditionnel auquel un philosophe nous conduit. Ceci n’empêche pas le Pape de reconnaître que les responsables politiques sont contraints à agir avec prudence, si l’on en croit les paroles qu’il a adressées aux journalistes, lors du retour de son voyage en Colombie. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais nous devons prendre notre part de responsabilité » disait naguère un homme politique. Le Pape laisse aux gouvernants le soin de discerner ce qui est possible. Ne se doit-il pas, en même temps, de leur faire remarquer qu’il ne suffit pas de décider du possible mais qu’ils doivent sans cesse continuer à viser l’impossible ?

Il semble bien que cette articulation entre l’inconditionnel et le conditionnel soit une constante dans la vision éthique du Pape actuel. Dans son Encyclique Amoris laetitia il ne manque pas de rappeler les exigences de la morale catholique mais, en même temps, il précise que nul ne peut prétendre être en règle avec la loi et que chacun est acculé à décider de sa vie sexuelle en fonction des conditions qui sont les siennes. En même temps le disciple de Jésus doit s’efforcer de ne pas être prisonnier de ces conditions et doit tendre à vivre de cet amour inconditionnel qui s’est manifesté en Jésus.

L’Evangile lui-même semble pris dans une cohérence analogue. Se fâcher, prononcer une parole désagréable à l’égard de quelqu’un conduit tout droit, semble-t-il au feu de l’enfer ; le moindre regard concupiscent mérite semblable condamnation. Jésus présente, en effet, une Loi à respecter inconditionnellement (Mat. 5,17-20). Pourtant lui-même n’hésite pas, lorsque les conditions l’exigent, à s’adapter à la situation : il n’a pas peur d’insulter scribes et Pharisiens ; il se met en colère contre les vendeurs du Temple et lorsqu’on lui amène une femme prise en flagrant délit d’adultère, il se refuse à la condamner. Mais, en se soumettant aux conditions qui s’imposent, il « marche résolument vers Jérusalem » où il réussira, comme dit Jean, à « aimer les siens jusqu’au bout », c’est-à-dire sans limite. Il est venu dans ce monde qui était son domaine et il s’est livré sans condition à la foule de ceux que l’Epitre aux Hébreux désigne comme « des étrangers sur la terre ». En fixant les yeux sur celui qui s’est dépossédé de tout, y compris de sa condition de Fils de Dieu, nous accédons mystérieusement à ce point impossible qui s’est manifesté un jour sur la croix. C’est lui encore qui, mieux qu’un principe transcendantal, se manifeste quand l’étranger vient à nous. Le Pape François est fidèle à l’Evangile lorsqu’il nous rappelle que « Tout immigré qui frappe à notre porte est une rencontre avec Jésus qui s’identifie à l’étranger de toute époque, accueilli ou rejeté. ».

Nicodème
Peintures de Dominique Doulain