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Les étrangers sont nos semblables
Jean-Michel Cadiot


Jean-Michel Cadiot, un jeune retraité, s'est mis au service de réfugiés syriens et irakiens. C'est l'occasion pour lui de méditer sur sa propre histoire : elle est tissée de rencontres avec un monde étranger. "Etranges étrangers": ceux qui sont lointains s'avèrent proches. Nous sommes les uns pour les autres des prochains.

Jean-Michel Cadiot est membre de l'équipe animatrice de "Dieu maintenant".

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Étrangers, semblables

« Étranges étrangers ». Dans ce beau poème politique datant de 1951, Jacques Prévert égrainait des noms de communautés, de pays, des villes, des quartiers de Paris, des métiers, comme ces «  jongleurs aux innocents couteaux/qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés/de jolis dragons d'or faits de papier plié ».
C'était une ode à la différence, à la gloire des « enfants du Sénégal » ou des « enfants indochinois, tous Français par la duperie de l'empire colonial et des rizières bombardées. Et tous aussi pourtant, ils sont « de la ville » - de Paris - et même « de sa vie ». Ces étrangers sont les plus proches. Ils ne sont pas vraiment étrangers.

Des étrangers ? Pourquoi ? Comment ? Parce que nous n'aurions pas la même nationalité, la même citoyenneté ? Pas la même histoire, pas les mêmes habitudes ? Le même métier, la même condition sociale ? Nous sommes tous, sur terre, des humains égaux en droit et en dignité au regard de Dieu bien sûr, mais aussi des différentes déclarations de droits de l'homme qui s'imposent normalement à l'ordre mondial. Ces idéaux ne sont hélas pas appliqués, et rien ne s'est arrangé depuis Prévert. La décolonisation a engendré un néocolonialisme tout aussi féroce, une domination des anciennes puissances colonisatrices quasiment inchangée même si plus sournoise ; et, depuis une dizaine d'années, un libéralisme économique mondial, sans règles, amplifié par des conflits politico-religieux, provoque des guerres, des famines, des exodes.

L'histoire de nos civilisations est faite de ces guerres, de ces migrations économiques, de ces conflits de conquêtes, de ces exodes. Tous les pays, sauf de rares îles ou des territoires montagneux durs à franchir, tous nos « états-nations », sont la résultante de mélanges de populations, de culture, de langues, de ces traditions religieuses aussi. Notre France ne déroge pas à la règle, même si son territoire, sa langue, sa culture sont millénaires. Et au centre de ces conflits, l'étranger est forcément la cible privilégiée, le bouc-émissaire tout désigné de tous les maux. Cela a toujours été ; cela l'est hélas, de plus en plus.

Et pourtant, jamais l'humain n'a pu s'affranchir de l'étranger. Il a eu besoin de commercer, de faire des échanges économiques même quand les relations politiques étaient détestables. Les liens établis avec les étrangers imprègnent chaque pays, chaque village. Les croisades contre les « infidèles » ont été le début d'échanges constants avec l'Orient.
Chaque personne, en fait, qu'elle en ait l'expérience directe ou non, qu'elle soit restée dans son cocon familial ou qu'elle ait fait le tour du monde, vit grâce aux étrangers.

Il est certes de bon ton de feindre de l'ignorer. Des présidents américains ont pratiqué l'isolationnisme ; des pays du bloc soviétique ont, pendant des décennies, voulu limiter leurs contacts avec certaines parties du monde. Peines perdues.

Aujourd'hui subrepticement, ressurgit une vieille doctrine qui fustige les étrangers, surtout ceux venus d'Afrique et du Moyen-Orient. Ils mettraient en péril la civilisation occidentale. Ils voudraient remplacer les Européens, affaiblis en termes de natalité, sur leurs terres. Et ce sont des pays qui se proclament chrétiens, comme la Pologne ou la Hongrie qui prennent la tête de cette nouvelle croisade.

Comme nous

J'ai eu la chance, par mon éducation et les rencontres et voyages que j'ai pu faire, personnels et professionnels, d'avoir toujours été en contact étroit avec des étrangers, sans jamais devoir les considérer comme étrangers. Étrangers ! Étranges ! Pas vraiment ? Comme vous tous, comme nous tous, ils rient, ils pleurent, ils sont tristes, ils sont joyeux, ils mangent, ils boivent, ils aiment. Ils font certaines choses, peut-être de manière différente. Ils pensent différemment, parfois. Leurs préoccupations quotidiennes sont à l'image des nôtres.

De fait, comme alphabétiseur, comme journaliste longtemps expatrié, puis comme formateur, dans mes engagements sociaux, associatifs et amicaux aussi j'ai sans doute été dans ma vie quotidienne plus en contact d'étrangers que de Français. Ce qui ne m'empêche pas d'aimer profondément mon pays, en particulier pour ce qu'il apporte de droit universel.

A la maison, quand j'étais enfants, nous avions chaque semaine à déjeuner un jeune prêtre ivoirien, l'abbé Seca. Il faisait partie de la famille, et souvent il s'étonnait de nos habitudes alimentaires. Il découvrait les produits laitiers, le pot-au-feu, le hachis parmentier. Un jour, à 'église Notre-Dame des Champs, je le vois célébrer une messe dans une chapelle latérale. Au début des années 1960, c'était fréquent, ces messes basses, aujourd'hui presque disparues. Le lendemain je lui dis : « Tu as dit hier une petite messe, il n'y avait que trois personnes ! » « Il n'y a pas de petites messes », m'a-t-il simplement rétorqué. Cela m'est resté. Ce prêtre, si timide, m'a transmis quelque chose qui m'aide tous les jours à essayer de respecter tout le monde, à rejeter les fausses hiérarchies, les fausses évidences.
Je ne sais si un prêtre français aurait été si pédagogue.

À l'adolescence, des vacances dans une ville ouvrière du Pays de Galles, Port Talbot, puis un long trimestre dans une école d'avant-garde de Nouvelle-Angleterre- vivant dans une famille franco-américaine, où je rencontrais celui qui reste mon meilleur ami, Pierre aujourd'hui dignitaire anglican, me font découvrir le monde anglo-saxon, des britanniques et des Américains, si proches, si inscrits dans notre culture. Et pourtant étrangers.

A Paris, je m'engage dans l'alphabétisation des travailleurs migrants, essentiellement des Maliens, à Saint-Denis, avec ma paroisse, avec la Cimade, et avec des militants communistes. J'ai toujours relevé cette proximité avec les étrangers que partagent militants cathos, protestants et communistes... Cela demeure près d'un demi-siècle plus tard.

La petite Malika

Au début des années 1970, les étrangers travaillant en France étaient des hommes seuls, vivant en foyers, oubliés de la société, ne revendiquant rien, et caressant le secret espoir de gagner chez nous de quoi construire une maison et faire vivre leurs familles chez eux. Notre souhait était de leur permettre de se débrouiller avec leur employeur et l'administration. Le mot d'« intégration » n'était pas à la mode.

Quelques mois plus tard, Témoignage chrétien me confiait mon premier reportage. La mort d'une petite fille de 8 ans, Malika, algérienne, tuée dans la Cité des Groux à Fresnes, lors d'une descente policière. Je ressentais plus encore, en observant l'indifférence de la population française devant cette bavure, la solitude des étrangers, l'injustice. Mes liens avec les étrangers étaient de plus en plus forts.

Comme études, je choisis les langues orientales, et me spécialisais dans la culture chinoise. Mon professeur de religion chinoise était un protestant hollandais, un des plus grands spécialistes du taoïsme, Kristopher Schipper. Nous étudiions une religion dite étrangère. Les étudiants, peu nombreux, étaient pour moitié étrangers. Au fait, le taoïsme prône la vertu, la bienveillance, la sagesse, la non-violence, le culte des ancêtres, l'amour de la terre. En quoi cela nous est-il étranger ?

Ma vie professionnelle me conduit dans une revue, France-Pays arabes, qui n'évoquait que les relations entre Français et Européens d'une part, et les peuples arabes. Mes collègues étaient presque tous algériens, tunisiens, égyptiens, palestiniens. Je demeure lié d'amitié avec beaucoup d'entre eux- quand ils sont toujours de ce monde. À cette époque, toute une frange de l'opinion - disons globalement « la gauche » - défendait a priori les étrangers. Elle voyait comme un juste rééquilibrage la construction de mosquées dans les grandes villes de France. La « droite » était plutôt contre.

L'étranger, notamment maghrébin musulman, était protégé parce qu'exploité. Il n'était pas alors essentiellement perçu comme il l’est en 2017.

A 26 ans, ce fut l'expatriation en Irak. Je vivais et travaillais au milieu de journalistes et d'employés irakiens, ou venus de tout pays arabe - l'Irak alors était baasiste. Hormis une collègue française, quelques amis expatriés et parfois des diplomates, j'étais totalement immergé en terre « étrangère ». Je bénéficiais des magnifiques qualités d'accueil des Irakiens, de leur chaleur. La porte est toujours ouverte, surtout envers l'étranger que j'étais......

Quelques années plus tard ce fut l'Iran. Iraniens et Irakiens sont sensés se détester. Mais, j'éprouve, moi, qu'ils peuvent être les meilleurs amis du monde, n'était-ce la politique. Marié à une femme iranienne, j'ai ainsi une famille dite « étrangère » qui m'est infiniment proche, comme ma famille française. Il n'y a pas d'étrangers dans l'amour et l'affection.

Fragilisation

Pourquoi ces liens si privilégiés, en France, avec des étrangers ? Pourquoi ces liens peuvent-ils être parfois plus faciles et aussi plus solides qu'avec nos compatriotes ? Peut-être parce que nous ressentons une même quête d'amitié, une même sensibilisation et une même fragilisation dans une société de plus en plus portée vers le profit personnel, et rongée par l'indifférence, Nous pouvons être indifférents au sort des étrangers. Les étrangers ne peuvent se payer ce luxe de nous ignorer. L'étranger est parfois un ami plus fidèle.

Depuis deux ans, une nouvelle vie professionnelle me met au contact chaque jour d'une trentaine d'étrangers à qui je donne une formation dans l'attente de leur carte de séjour. Des étrangers de toutes nationalités, de tous milieux. Nous les formons à l'adaptation de la vie en France, à l'intégration. Ce sont aussi bien des femmes philippines gardant les enfants des beaux quartiers, - à qui elles apprennent l'anglais, sans salaire correspondant ! - que des informaticiens tunisiens, des architectes américains, des maçons égyptiens, des cuisiniers srilankais ou des réfugiés afghans ou soudanais.

Ces journées si denses nous sont tout autant enrichissantes qu'à eux-mêmes. Je mesure combien sont cruels les mensonges sur les étrangers. Loin de vouloir jouir d'avantages exorbitants décrits à longueur d'articles et de savants sondages, la plupart ignorent tout simplement leurs droits élémentaires ! Ouvrir un compte en banque, obtenir des papiers qui leur reviennent, des rendez-vous purement administratifs sont souvent des chemins de croix. Et pourtant, ils aiment la France, ces étrangers !

Une statistique officielle jamais diffusée dans les media démolit toute la propagande d'extrême-droite et d'autres -qui du reste semble inspirée de celle des années 30 contre les Italiens, les Polonais et les Espagnols. Selon l'Agence pour la Création d'Entreprises, les étrangers, qui représentent 5,4% de la population active en France, y créent 7,3% des entreprises. Cela signifie que les étrangers, ou les migrants selon le terme revenu à la mode, sont tout particulièrement créateurs d'entreprises, donc d'emplois ! Il n'est que de regarder qui travaille sur les chantiers, qui vide les poubelles, qui travaille dans les supermarchés, et qui les surveille !!

Pendant les années 1980, au siècle dernier, il fallait reconnaître le droit à la différence. Peu à peu, ce droit est combattu, au profit d'un modèle républicain laïque, dans lequel il faut peu ou prou se moudre. Toute la politique électorale de ces dernières décennies désigne l'immigré, l'étranger, comme la source des principales difficultés. L'extrême-droite et une grande partie de la droite s’unissent pour dire qu'il faut moins d'étrangers, et que ces étrangers, surtout musulmans, doivent se fondre dans la « République », « aimer la France ou la quitter », comme s'ils ne l'aimaient pas ! Le reste de l'échiquier refuse certes de désigner l'étranger bouc-émissaire ; mais insiste sur le fait qu'il y a un « vrai problème », un problème identitaire et en particulier une question avec l'islam, qu'il ne faut pas fermer les yeux, et qu'il faut le traiter, pour « ne pas laisser la République et la laïcité à l'extrême-droite ».

Heureusement, les liens entre Français et étrangers peuvent se renforcer malgré ce climat détestable.
Les étrangers sont nos semblables.

Jean-Michel Cadiot
Batiks du Burkina Faso