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Les pieds dans le bénitier (1)
Une lecture critique
Michel Jondot et Christine Fontaine


On entend dire que le livre d'Anne Soupa et Christine Pedotti, "Les Pieds dans le bénitier", repose sur des intuitions semblables à celles de "Dieu Maintenant". Michel Jondot et Christine Fontaine, co-fondateurs de notre site, montrent qu'il s'agit là d'un malentendu dont leur article devrait aider à sortir.

"Les Pieds dans le bénitier", Anne Soupa et Christine Pedotti, Presses de la Renaissance Paris 2010

(15) Commentaires et débats


4ème de couverture (pour ceux qui n'ont pas lu le livre)
Un certain malaise
Théologie ou mythologie ?
Le langage de la croix
Pour conclure

4ème de couverture


Un certain malaise

Le livre d'Anne SOUPA et Christine PEDOTTI met le doigt sur une plaie véritable. A première vue on ne peut que souscrire à ce qu'elles appellent un «constat de faillite». Les chiffres font peine à voir : les vocations disparaissent. Les jeunes prêtres se crispent sur une identité chrétienne qui fait penser à un repli désuet. Oui, les évêques mis en place depuis Jean-Paul II sont des fils soumis qui écoutent davantage les consignes romaines que les besoins d'un diocèse. C'est vrai, le principe de subsidiarité (le livre, d'ailleurs, ne le dit pas assez explicitement) ne fonctionne plus. A quelque échelon que ce soit, fût-ce pour le gardiennage d'un presbytère, il faut un « ordre de mission » de l'évêque.

Pourtant ce livre nous met mal à l'aise. Le regard porté sur l'Eglise nous semble court.

C'est une vision, à notre avis, cléricale. L'Église décrite est l'Église où fonctionnent les institutions. « Dans quel monde vivent-ils ? » Les deux auteures se posent cette question à propos des clercs qui sont loin de la réalité. Ne peut-on leur renvoyer la question : « Dans quel monde vivez-vous ? ». Rendons-leur justice : elles répondent. On les trouve dans les diverses aumôneries, les paroisses, les lieux d'accueil pour la préparation au mariage, au baptême, aux obsèques. Elles sont là où étaient les clercs hier. Mais elles ne parlent pas, dans ce livre, de l'Église à l'oeuvre en bien des coins perdus de nos banlieues ; elles ignorent les petites communautés de religieux ou de religieuses au milieu des populations défavorisées dans les cités. Il est question, une fois ou l'autre, du CCFD. Mais jamais on n'entend parler des lieux où le travail de cette ONG se déploie. Pas un mot, pas une question concernant la situation des chrétiens dans le monde arabe, là où se joue l'histoire. Pas un mot sur le travail ni les questions de l'Église qui est en Afrique ou en Asie. L'Église décrite dans ce livre s'étend à la rigueur à l'Hexagone mais elle nous semble se réduire le plus souvent au 6ème arrondissement et plus précisément rue Cassette. A partir de là, on nous conduit à regarder du côté de Rome pour apercevoir « ces vieux messieurs en robe longue... sous les lambris, les coupoles et les ors ». Malgré le tapage médiatique, c'est à peine si les événements de Tibhirine sont abordés. Que devient une Église lorsqu'elle oublie sa dimension de solidarité ?

Le livre décrit de façon assez lucide la crise que traverse l'Église de France. On nous fournit des chiffres précis sur la pratique religieuse, sur la baisse des vocations et la disparition des jeunes. On ne nous aide pas à regarder hors des limites de nos institutions. La disparition des effectifs dans le monde chrétien a son parallèle dans le parti communiste. Anne Soupa et Christine Pedotti ne remarquent pas que les effectifs du P.C. ont suivi les mêmes courbes que celles des chrétiens. Plutôt que de rester seulement dans le sérail pour chercher les causes de la maladie, peut-être faudrait-il prendre un peu de recul. Le mal dont nous souffrons n'est pas seulement dans l'Église mais dans le monde où l'on vit. Leur question est bien posée : « Dans quel monde vivez-vous ? ». Mais la réponse, à notre avis, laisse à désirer.

Le livre porte un certain regard sur le passé de l'Église. Il s'agit d'expliquer comment elle en serait venue à se méfier du monde et comment la foi se serait distinguée de la raison. «L'erreur originelle» se situerait aux IIIème et IVème siècles et le conflit aurait atteint son point culminant avec la modernité : Pie IX, Pie X sont stigmatisés. Il n'est pas faux d'affirmer qu'avec eux c'est la « méfiance à l'égard du monde et de la science qui prévaut » mais on est étonné que, dans cette distance prise par l'Église à l'égard du monde moderne, on oublie de noter l'interdiction pour les prêtres de s'ouvrir au monde du travail. Cet oubli en recoupe un autre. Les projecteurs sont braqués sur Rome et sur la personne de Benoît XVI. On énumère les gestes malheureux : la réhabilitation des évêques intégristes, l'excommunication de la maman d'une petite fille brésilienne violée par son beau-père, un mot malheureux sur le préservatif et le sida. Tout un chapitre développe l'étendue de ce qui, aux yeux des auteures, est un désastre. Nous sommes d'accord pour déplorer ces maladresses de Benoît XVI et surtout leur impact sur les médias mais nous sommes étonnés. La conférence de Ratisbonne a eu des effets douloureux dans le monde musulman et beaucoup de Français y ont trouvé de quoi alimenter une islamophobie naissante. Mais cela est passé inaperçu dans cet ouvrage. Il est troublant de constater cette occultation du monde ouvrier d'hier et du monde musulman aujourd'hui. Pour nous ces enjeux sont cruciaux pour construire une Eglise, aujourd'hui comme hier, à l'écoute des autres.

On dira que cet ouvrage manifeste une liberté de parole et un indéniable courage. Nous trouvons cependant que ce langage est contestable.

Anne Soupa et Christine Pedotti affirment que, jusqu'à ce jour, la parole a été monopolisée par les clercs. Dans l'analyse qu'elles font de l'Église d'aujourd'hui on est étonné qu'elles ne déplorent pas aussi le mutisme des laïcs en notre temps. Pendant la guerre d'Espagne, Bernanos condamnait, avec la flamme des prophètes, la complicité de l'évêque de Pampelune. Pendant la guerre d'Algérie, les évêques se taisaient mais des laïcs parlaient au nom de l'Évangile. Où sont les Mauriac et les Mandouze ? Qui prendra le relais d'Emmanuel Mounier ? Pourquoi, parlant de l'Église d'antan, se réfèrent-elles à Pie IX ou à Pie X mais oublient-elles de citer Péguy ? Cette vision n'est-elle pas, là encore, trop hiérarchique?

L'ouvrage est écrit dans un genre littéraire qui peut avoir son charme. L'histoire de la jupette, l'opposition de la soutane rouge et du jupon blanc relèvent de la caricature. Le titre lui-même est bouffon (« Les pieds dans le bénitier »). Mais ce style étonne lorsqu'il est truffé d'expressions latines qui font sourire dans un manifeste prétendant critiquer le cléricalisme (noli me tangere, viri probati, mulieres probatae, motu proprio, latae sententiae, felix culpa, in persona Christi capitis et tous les titres des Encycliques...). Que signifie ce mélange des genres?

Plus fondamentalement, la souffrance et le mal sont à peine effleurés dans ce livre. Christine Pedotti le note d'ailleurs elle-même aux toutes dernières pages : " Je souhaite ajouter une chose qui au bout de ce petit livre me paraît très importante et dont nous n'avons pas dit grand chose, sinon de façon incidente. Je veux parler de la question du mal..." Certes, quelques chapitres plus haut on a souligné fortement que "le baptême est une plongée dans la mort et la Résurrection de Jésus". Or, nous le croyons, on ne peut désirer ressusciter sans se laisser plonger dans la mort à soi-même et cela fait toujours... mal. Cette tendance à occulter la souffrance nous semble regrettable. En revanche nombre d'expressions relèvent d'une certaine langue de bois que l'on entend souvent dans les homélies de dimanche ordinaire dans une paroisse ordinaire: "des hommes debout", "un peuple debout", "Oser le prophétisme...", "le Christ est toujours celui qui marche devant".

Théologie ou mythologie?

Quelque part dans le livre, Anne Soupa et Christine Pedotti font allusion aux sciences humaines avec lesquelles il faut savoir composer ; entre autres disciplines, elles nous parlent de « sémiologie ». Relevons le défi : lisons ou relisons Roland Barthes : « Mythologies » (Le Seuil). Ce livre, écrit en 1957, nous semble éclairer certaines pages « des pieds dans le bénitier ».

Un mythe, dans la logique de Roland Barthes, est une manière de parler qu'on peut entendre à deux niveaux. L'affirmation contenue dans une phrase s'accompagne d'une signification que le sémiologue décèle et qu'on peut appeler "idéologie"; il s'agit, en réalité, d'une vision du monde commune à une catégorie sociale précise. Dire "il fait beau", dans un milieu paysan, ne consiste pas seulement à décrire le temps qu'il fait. Il signifie: "C'est le moment de faucher".

Barthes démonte les manières de parler qui manifestent les différentes idéologies en particulier l'idéologie bourgeoise. Celle-ci se reconnaît au fait, par exemple, que le discours tenu "justifie", à tous les sens du mot, celui qui le prononce ou l'écrit.

Parmi les mythes décrits, il en est un qui est assez flagrant, puisqu'il se trouve dans le titre même de la Charte: "Ni partir ni nous taire". On le retrouve sous d'autres formes aux détours du livre ("ni clerc ni laïc", "ni une relève ni une riposte"). Cette formule, nous dit-on, fait merveille: "C'est à cause de ces mots que beaucoup nous ont rejointes et nous rejoignent encore". Cette remarque est déconcertante si l'on y songe bien. A s'en tenir au sens premier, les mots ne disent pas grand-chose et n'introduisent à rien de précis. Ils pourraient entraîner un discours inverse de celui qui nous est offert: "Nous restons dans l'Église pour exiger la messe en latin", par exemple. Ces mots ne disent rien et pourtant ils entraînent l'adhésion: ils sont magiques.

En réalité, Barthes démonte le mécanisme de ce type de formule (ni...ni : le « ninisme ») particulièrement fréquent dans le monde bourgeois: il démythologise. A l'intérieur d'une certaine vision du monde, bien et mal se partagent l'univers et on sait où est le bien. La formule magique consiste à mettre le mal sur les deux plateaux d'une balance. Ne reste plus alors, une fois l'équilibre obtenu, que le bien qui va être énoncé par celui qui parle. En prenant cette image de la balance, Roland Barthes songe au symbole de la justice dans les tribunaux. En ces lieux sort la parole qui dit, par la bouche du magistrat, ce qui est juste. A un certain niveau, ces mots n'ont pas grand sens. A un autre niveau ils annoncent une parole qui ne peut être que juste et bonne.

Le livre dont nous parlons fourmille d'illustrations des mythes qu'analyse R. Barthes. Essayons d'en repérer l'une ou l'autre. La vaccine par exemple. Prenons la page 101 ; le titre est assez frappant : « Opter pour les pauvres ». Ces mots semblent nous donner tort lorsque nous prétendons que l'horizon de ce livre est étroit. L'expression insinue une solidarité avec les églises d'Amérique latine qui ont décrété « une option préférentielle en faveur des pauvres », à Medellin et à Puebla. La formule a fait fortune dans les milieux chrétiens. Cette initiative a déclenché des mouvements dits de libération animés par un désir de changement politique. Il se trouve que la bourgeoisie défend l'ordre établi, même si les plus pauvres font les frais d'un régime opprimant. Ces quelques mots (« Opter pour les pauvres ») agissent comme un vaccin. On infiltre dans le corps une dose infinitésimale d'une maladie pour mieux s'en protéger. En l'occurrence, on se donne un air de famille avec ceux qui militent pour un véritable changement économique mais en réalité c'est pour mieux prendre la défense d'un système où l'argent est roi sans hésiter à énoncer des principes qui justifient la concurrence libérale : « Supprimer le désir de richesse... c'est stopper en soi l'appétit, l'élan, la vie même ». La minuscule référence à ceux qui luttent pour le changement s'avère un alibi pour ne rien changer dans la société française. Une phrase, dans ce contexte, paraît étrange : « Ce sont les pauvres et non la pauvreté en elle-même que Jésus invite d'abord à aimer ». A l'époque où naissait la bourgeoisie, François d'Assise rejetait la richesse de son père et épousait «Dame pauvreté». Un grand bourgeois, au début du siècle dernier, Charles de Foucauld, une fois converti à l'Évangile n'hésitait pas à écrire : « J'aime la pauvreté parce qu'Il l'a aimée ». Mais aujourd'hui la richesse elle-même est le bien qu'il faudrait viser, à en croire la lecture d'évangile qui est faite dans ce livre. Nous distinguons deux niveaux de signification : «Opter pour les pauvres » semble énoncer une vérité évangélique ; en réalité la formule signifie et cache une défense du système libéral qui fait des pauvres et des riches.

Ne quittons pas cette page ; on y trouve d'autres mythes. Il en est un que Barthes désigne par le mot constat. Le discours bourgeois donne volontiers à ses affirmations l'allure d'une maxime. Le proverbe, en effet, semble énoncer une vérité éternelle unanimement admise, tellement évidente qu'elle n'a pas besoin d'explication. Prendre la défense de la richesse, apporter des arguments économiques pour justifier ses bienfaits est une manière de s'exprimer qu'on peut développer ; mais, ce faisant, on prend le risque de rencontrer les arguments de l'adversaire et d'entrer dans un exercice long et difficile. Dire : « Mieux vaut richesse que pauvreté » est à la fois plus facile, plus efficace et moins risqué. Énoncer une maxime fait entendre - c'est le deuxième niveau de la signification - qu'on croit à une vérité éternelle, valable pour tous, évidente, incontestable. Cela n'appelle aucune réplique. C'est une façon d'insinuer qu'on ne peut pas changer l'ordre des choses.

Outre le constat on trouve encore ce que « Mythologies » appelle la privation de l'histoire. Parlant « des pauvres », on nous dit «Certains sont des personnes immigrées, sans religion ou d'une autre religion, d'autres sont des femmes et des personnes divorcées ou homosexuelles». Nous avons remarqué que la présence de l'islam en France était occultée. On la voit réintroduite ici mais sous une forme masquée (« personnes immigrées », « autres religions »). Dire « islam » ou « musulman » serait une façon de dire que le paysage change et qu'il faut prendre des initiatives, modifier peut-être le fonctionnement de la laïcité. Le livre aurait pu rappeler les croisades ou la colonisation. En vérité, cela contredirait la conviction selon laquelle l'ordre social est immuable. On fait entrer immigrés et musulmans au nombre des pauvres et l'ordre est rétabli. Il y a toujours eu des riches et des pauvres et le devoir des riches est de veiller sur eux. Rien de nouveau sous le ciel: telle pourrait être la devise d'un certain "milieu".

On ne peut qu'approuver le désir de travailler à la promotion de la femme dans l'Église. Nous sommes sortis d'une civilisation patriarcale ; il convient de rejoindre la culture de notre temps. Il va de soi également que tout ce qui ressemble à de la ségrégation est à refuser. De même on ne peut qu'approuver la critique d'un système qui ferait du laïc un subordonné du clerc. Est-ce à dire qu'il faut abolir toute différence dans l'Église? Il semble bien que ce soit une des thèses défendues par le livre. Le mot « différence » y est présenté comme affecté d'une connotation fortement négative. Quant à l'opposition «clercs / laïcs», elle serait à négliger puisque le Concile Vatican II a fait apparaître, si l'on en croit le livre, que le baptême nous englobe tous dans un même ensemble d'où l'altérité est abolie : «Dans le baptême nous pouvions célébrer... notre commune vocation». Cette prise de conscience entraîne « une sorte d'illumination, une joie profonde et intense ». Ceci manifeste, si l'on en croit R.Barthes, une impossibilité à concevoir l'altérité. Il s'agit là d'un autre mythe, celui de l'identification. Quand l'Autre se présente, il faut le nier tant il est vrai que l'altérité est étrangère à un certain univers. Cette volonté de réduire l'autre au même, d'identifier le clerc ou le laïc au baptisé, ne signifie-t-elle pas une façon de voir et de penser qui permet d'ignorer, voire d'expulser l'étranger pour maintenir l'ordre établi? On a du mal à accepter l'affirmation que « rien n'est plus étranger au christianisme que la logique de séparation ». Pourtant le monachisme naissait d'une séparation par rapport au monde. Les premiers moines affirmaient ainsi leur différence à l'intérieur d'une Église qui risquait de se compromettre avec le pouvoir impérial.

Ne peut-on craindre, quoi qu'on nous dise, que ce refus de l'altérité soit une manière de revendiquer le pouvoir? Plutôt que de se réjouir que l'Église soit différente du monde, on « imagine » un fonctionnement où on peut accéder à «la réalité du pouvoir, c'est-à-dire le pouvoir de nommer, le pouvoir de faire des choix pastoraux, le pouvoir de dire une parole qui engage l'Eglise». Dans l'Église, qu'il soit exercé par des femmes ou des hommes célibataires, le pouvoir peut-être cruel. L'Évangile, plutôt que d'ouvrir à tous l'accès à l'exercice du pouvoir, ne nous conduit-il pas à humaniser les relations entre les uns et les autres, à permettre que la parole où Dieu s'infiltre, circule autrement entre clercs et laïcs par exemple ? Plutôt que de désirer soumettre l'Église à une idéologie mondaine, ne vaudrait-il pas mieux convertir nos esprits pour nous distinguer du monde ? Parler au monde ou l'écouter ne revient pas à se confondre avec lui mais à se situer par rapport à lui pour mieux l'entendre et pour mieux s'en faire entendre.

Jésus un jour demande à ses apôtres : "Pour vous qui suis-je ?" (Mt 16, 13-20). Voici la réponse du « citoyen Declerc » le 9 juin 1848 : 'Pour vous qui suis-je?' Pour répondre à cette question, il faut se souvenir que c'est le Christ qui le premier nous enseigne la fraternité. D'où il faut conclure, à moins d'être de la plus insigne mauvaise foi, que le Sauveur du monde est un Républicain, un démocrate par excellence, et que son règne doit être une sainte république. » Pour Anne Soupa et Christine Pedotti, Jésus-Christ est probablement un libéral... démocrate... (grand ?) bourgeois... Nous avons tous tendance à faire Dieu à notre image... mais c'est une tentation à laquelle l'Évangile nous invite à ne pas céder !

Le langage de la Croix

Nous nous souvenons avoir entendu une conférence de Monique Hebrard sur la place de la femme dans l'Église. Elle faisait apparaître que l'opposition entre l'homme et la femme dans l'Église s'était imposée en même temps que l'opposition entre le clergé et le peuple, au deuxième siècle. Dans les deux cas il s'agissait, disait-elle, d'une même relation entre dominants et dominés. Elle terminait sa conférence en disant que les temps avaient changé. De nos jours, on voit des femmes à qui on confie la fonction de Vicaire Générale. Elle ne se rendait pas compte qu'un vicaire général, qu'il soit homme ou femme, peut aimer se situer en position de dominant... bien que l'Évangile dise : « Parmi vous il ne doit pas en être ainsi » et « que celui qui veut être le premier se fasse le dernier de tous...».

Nous avons peur que les fondatrices de la « Conférence Catholique des Baptisés de France » ne sombrent dans le même aveuglement. Elles semblent désirer que les femmes soient, elles aussi, du côté qui a le pouvoir. Leur revendication ne nous paraît pas assez radicale. Certes, St Paul peut être qualifié de «misogyne» ; il n'empêche que chez lui, la diversité entre les membres du corps n'est pas prise dans un système impliquant quelque subordination que ce soit. (1 Cor. 12, 22-30). A une fausse égalité St Paul substitue la diversité. La fameuse différence dont le livre parle n'entraîne pas de soi supériorité ou infériorité des uns par rapport aux autres, mais désir de faire corps avec tous.

Ne conviendrait-il pas de parler de diversité en dépassant tout système de valeur ? Si le mot n'était pas aussi galvaudé, on aimerait pouvoir parler de « vocation » : à quoi chacun se reconnaît-il appelé ? Comment lui permettre de répondre ? Dans quelle mesure la fonction qui en découle peut-elle s'articuler sur celle des autres pour l'édification de l'ensemble ? Comment le handicapé peut-il contribuer au bien de l'ensemble ? Comment le pécheur lui-même peut-il trouver sa place sans courir le risque d'être exclu ?

Avec ce mot « articuler » nous avons peut-être une clé pour entrer dans le débat d'une façon moins polémique. Prenons, par exemple, l'opposition entre clercs et laïcs. Qu'il y ait des distinctions dans le corps ecclésial ne nous paraît pas nécessairement malheureux. Mais la question à se poser n'est pas celle du pouvoir des uns par rapport à la subordination des autres. Le véritable problème est celui de la communication entre les uns et les autres. S'il est vrai que la parole a pris chair et qu'elle vient jusqu'à nous, s'il est vrai que la parole vient de Dieu et retourne à Dieu, il convient de s'insérer dans son sillage et d'écarter tout ce qui fait obstacle à la liberté et à la charité. Lorsque Boutros Hallaq fournit, pendant la guerre du Liban, un travail finement composé et remarquablement documenté pour éclairer le regard des évêques sur une situation qui appelle à la vigilance et lorsque les évêques ne prennent la peine ni d'écouter ni de répondre, il convient de réagir. En l'occurrence le dommage n'est pas dans l'opposition entre l'évêque et le laïc mais dans l'impossibilité d'émettre un message dont l'Évangile est la source. Mépriser une parole humaine est une offense à Dieu.

Lorsqu'on prend conscience de situations telles que celles-ci (et Dieu sait qu'elles sont légion) la tentation est de s'opposer : « ni se taire...ni partir » et prendre le pouvoir, convoquer un Concile (comme il est proposé à la fin du livre) et créer les conditions pour se faire entendre « haut et fort ». « Prendre » n'est pas dans la cohérence chrétienne; à la suite de Jésus on donne ou l'on reçoit. L'Église, pour être fidèle à sa vocation doit trouver le chemin où - par-delà pouvoir et contre pouvoir - on sauve la parole.

Bien évidemment la parole risque d'être mensonge ; elle risque de faire illusion à celui qui la prend. Elle suppose pour être vraie d'être précédée par l'écoute. Ce mot, en latin, conduit étymologiquement à l'obéissance. Écouter la parole qui a pris chair, se laisser conduire par elle conduit en ce point où l'on rencontre l'obéissance du Christ qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort et la mort sur une croix. Une des raisons les plus profondes de notre malaise, lorsqu'on lit « Les pieds dans le bénitier » est que la croix y tient vraiment une place trop réduite. Il faudrait relire les pages que Bernanos consacre à Luther. Ce dernier avait raison de « protester » contre l'Église de son temps. Mais l'auteur du « Journal d'un curé de campagne » compare Luther à François et souligne le contraste. François, lui aussi, a souffert par la hiérarchie ; il a refusé de se taire et refusé de partir. En réalité,le fait de rester le conduisait non à exercer le moindre pouvoir mais à rencontrer la croix au point d'en porter les stigmates dans sa chair. Parler dans l'Église suppose l'obéissance (l'écoute) d'où procède la foi (« J'ai cru c'est pourquoi j'ai parlé » St Paul). Le livre «L'Imitation de Jésus-Christ» a cette belle réflexion : « Celui qui veut rencontrer Jésus en ignorant sa Croix s'expose à trouver la croix sans rencontrer Jésus ».

Pour conclure

Nous nous permettons de conclure par une note d'humour!

Les auteures du livre nous affirment que notre Église est malade et qu'elles s'efforcent de «veiller sur elle». Si vous n'avez pas fait de grec, sachez que le verbe pour désigner ce genre d'activité (épiscopeïn) est à la racine du mot «évêque».

L'initiative, au point de départ du projet exposé dans le livre, est une rencontre de 23 femmes dans un café de la rue Cassette, toutes bardées de diplômes: « On aurait pu, au pied levé, nous dit-on, trouver là une succession indiscutable à vingt évêques parmi les plus éminents.» (Ne nous demandons pas ce qu'il faut penser des trois laissées pour compte !).

Parmi les idées qui germent et verront peut-être le jour, signalons le projet de trouver la ville où, comme on nous le donne à espérer, on pourra «convoquer» les participants et participantes à un prochain concile: «Laïcs, fidèles du Christ, prêtres, diacres, religieux, évêques et cardinaux y sont conviés, je dirais même plus, ils y sont convoqués!» (Sic).

Enfin, fermons le livre et regardons la couverture (reproduite à gauche ci-dessous). Pourquoi ces deux femmes ont-elles la même écharpe et pourquoi cette couleur?

Nous refusons de considérer les propos que nous tenons ici comme une manière d'avoir raison contre qui que ce soit. Nous avons voulu dire notre malaise et prendre nos distances par rapport à ceux ou celles qui croient reconnaître une parenté entre les thèses du livre et nos propres intuitions.

A chacun de conclure !

Michel Jondot et Christine Fontaine

1- Le titre initial de cet article était "Nous n'y mettrons pas les pieds". Il y est fait allusion dans pusieurs commentaires. Pour accéder à ceux-ci, cliquer sur "commentaires et débats" sous le texte de présentation de l'article (à droite). / Retour à l'article