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Levinas et Mère Teresa
Luc Balbont

Luc Balbont, le journaliste agnostique, a rencontré Emmanuel Levinas, le philosophe juif, pour parler de Mère Thérésa, une belle figure du christianisme au 20ème siècle. Ces pages sont un beau témoignage de rencontre interreligieuse.

Luc Balbont est membre de l'équipe animatrice "Dieu maintenant".
Ce texte est extrait de "Mère Teresa, en notre âme et conscience" (Editions Nouvelle Cité).

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Emmanuel Levinas :
Mère Teresa est avant tout une personne humaine, qui va vers les autres, de la manière la plus directe. Elle va vers toute la tristesse de leur chair. C’est une femme qui peut réunir les hommes beaucoup plus que les dogmes et les versets. Voilà tout d’abord ce que je dirai d’elle… J’ajoute aussi que si les religions se manifestaient par là, jamais les guerres religieuses n’auraient eu lieu. Celles-ci persistent encore aujourd’hui, sous une forme enfouie, tiède,… et face à elles, Mère Teresa représente et fait l’humanité la plus pleine.

Luc Balbont :
Pouvez-vous lui trouver un équivalent dans les textes de l’ancien testament ?

- Je pense qu’elle représente l’idéal même de l’ancien testament. Tout ce que son contenu dit de l’étranger, de l’orphelin, de la veuve. C’est-à-dire de l’humanité, non seulement sous ses formes splendide, victorienne, et triomphante, mais de l’humanité persécutée, qui ne trouve pas de justice dans le monde. Dans cette humanité-là, elle représente la véritable direction de l’action humaine, inspirée par la parole de Dieu. Sans donc pouvoir vous citer d’équivalents, je pense que Mère Teresa est fidèle à tout l’ensemble de l’ancien testament réuni, surtout dans la manière dont les juifs l’ont lu. C’est-à-dire la manière dont les textes Talmudiques ont repris les enseignements légués par l’ancien testament… C’est absolument évident, tous ces textes écrits en langage sobre, opposés à toute rhétorique, qui se disent et se lisent d’une manière sévère, constituent les écritures saintes, ils ont été gravés à travers l’histoire concrète du judaïsme.

- Comme la pensée de Teresa est en partie faite de l’expérience concrète qu’elle vit auprès des plus pauvres… Vous est-il arrivé de la ressentir négativement ?

- Ce qu’on pourrait ressentir négativement, c’est la déclamation de ses actes.

- Vous avez peur du lyrisme poétique, de la légende romancée ?

- Voilà ! Les actions aussi belles soient-elles, ne doivent ni s’exhiber ni se montrer, car elles deviennent alors suspectes et irritantes, les faits tels que les vit Mère Teresa n’ont pas de communes mesures avec les paroles, avec tous les discours sur l’abnégation ; il ne faut pas confondre la charité avec tous les poèmes qui la chantent. Sans parler de tous ces crimes que l’on peut aussi commettre au nom de la charité et de l’amour.

- Teresa est populaire malgré elle, et ce ne sont pas les poèmes qui la chantent qui ont bâti sa renommée. Sa popularité, même si elle agace, n’est ni usurpée ni surfaite. Vous me dites votre méfiance envers le lyrisme littéraire, c’est le lot de bien des intellectuels français. Leurs œuvres reflètent souvent de très belles notions derrière lesquelles on trouve… le grand vide. Or Teresa est précisément un de ces rares êtres qui peuvent se substituer à ces belles notions.

- Oui, et c’est je crois le propos de notre dialogue depuis son début. C’est vrai, et vous avez raison d’ajouter au registre de la déclamation poétique, le chant de l’intellectuel soi-disant généreux. Ce chant n’est souvent que littérature et rhétorique, et nous place devant une mer de notions. Teresa parle-t-elle aussi ce langage ? Je ne connais que ses actes.

- Vous n’avez envers elle aucun soupçon poétique ?

- Aucun, et je l’admire profondément.

- Tous ces premiers propos cernent votre interprétation personnelle. D’une façon plus générale, cette interprétation est-elle analogue à celle du monde juif ?

- Je ne pense pas qu’il y ait la moindre réserve possible chez un juif à l’égard de Mère Teresa. Il y a peut-être la crainte que son exemple soit mal utilisé, que l’on en fasse un argument, c’est terrible quand on commence à faire des arguments des choses de la charité. Mais cette suspicion n’est pas seulement juive, elle est humaine, et caractérise tous les êtres civilisés capables de réfléchir. Le décor religieux n’est pas nécessaire pour admirer Mère Teresa ; il est évident pourtant que certains symboles qui l’entourent ne sont pas compréhensibles pour tous, mais je n’ai aucune méfiance envers une femme dont les actions sont remarquables.

- En résumé, vous me dites que Teresa est au-delà de l’Eglise catholique à laquelle elle appartient ?

- Elle est universelle.

- Emmanuel Levinas, en quoi Mère Teresa vous interpelle-t-elle ?

- Elle m’interpelle, certes. Mais ce n’est pas le cas unique qui agit ainsi sur moi… De plus, en répondant à votre question, j’ai très peur de faire de la poésie.

- Sans faire de la poésie, vous pouvez y répondre quand même.

- Elle m’apporte la confiance… Je peux aussi me sentir indigne quand je compare ses actes avec ma vie si différente.

- Peut-elle, par la seule force de son action, convaincre les hommes que l’amour du prochain est une solution possible de paix ? Que l’on croie ou que l’on ne croie pas en Dieu ?

- La voie de Dieu vous interpelle par le visage de tous les hommes. A partir de là, il est certain que Mère Teresa à travers ses actes, sa conduite, son apostolat appelle notre attention au visage de l’homme. Le visage de l’homme est la plupart du temps masqué, banalisé. Vous « dé-visagez » un homme, mais vous ne voyez déjà pas son visage. Et c’est l’apparition de personnages comme Teresa, pour qui le corps du pauvre n’est pas répugnance, qui retiennent notre attention, et qui touchent universellement les hommes. Teresa est donc l’un de ces êtres qui permettent de découvrir de nouveau le visage humain dépouillé de tout masque. Dans ce sens-là, il y a interpellation véritable. Une interpellation débarrassée de tout coup de foudre.

- Parce qu’ils nous font précisément redécouvrir le sens du visage humain, de tels personnages peuvent-ils convaincre les hommes de la futilité de la guerre qu’ils se font ?

- L’acte charitable n’est pas vain, même s’il est gratuit. Cela ne peut faire de doute. Et si l’humanité s’y adonnait, tous les conflits seraient apaisés. C’est une banalité. Mais l’acte charitable d’un particulier, si parfait que soit cet acte, a-t-il un retentissement et un effet universel immédiat ? Ne le confondons pas avec l’acte magique, ne le pratiquons pas comme une technique ni comme un miracle. Pour l’aboutissement des desseins moraux dont la portée est vaste, il faut une activité rationnelle et méthodique, avertie et patiente. Je ne la confonds pas avec la politique obéissant à son déterminisme propre où l’homme ne se reconnaît plus et où l’intention éthique s’enraye et s’estompe. Je la vois éveillée dans la réflexion par la présence des personnes – des justes et des saints. Et c’est ainsi à mon sens que de ces êtres exceptionnels dépend aussi la paix du monde…

- La paix politique ne peut suffire dites-vous… Je crois que l’amour à l’état pur, peut faire avancer les choses vers la fraternité et la paix…

- Je n’emploie pas beaucoup le terme d’amour. Il exprime aussi la concupiscence, au sens que Pascal prête à ce terme.

- L’amour véritable est toujours sans concupiscence, même lorsqu’il s’exprime aussi par le corps.

- L’amour sans concupiscence, c’est avant tout une responsabilité pour autrui ; ce n’est pas toujours plaisant, ni plaisir. Je me méfie du mot amour, devenu frelaté. J’essaye de recourir à d’autres termes, comme répondre d’autrui, prendre sur soi, se substituer à autrui…

- L’amour est aussi joie et plaisir, c’est pourquoi je ne partage pas votre concept sur ce thème. Mais j’aime bien votre terme : Répondre d’autrui… L’idée de l’autre qui à travers son visage, m’appelle à Dieu, c’est le thème central de votre livre : « De Dieu qui vient à l’idée ».

- C’est juste. Je pense que c’est dans le visage de l’autre que je suis appelé vers l’autre par Dieu. Rencontrer autrui, c’est entendre la parole de Dieu.

- Emmanuel Levinas, votre formule « Répondre d’autrui » peut-elle s’appliquer à un être comme Teresa ?

- Oui, certainement. Mais la charité spontanée ne peut suffire. Et hélas ! nous vivons à une époque où, dans les systèmes, les solutions ont échoué, elles ont même souvent conduit au pire… Mais cela ne peut – ne doit – surtout pas faire perdre tout sens à le recherche d’une solution universelle.

- Les solutions politiques ont aussi échoué.

- Il faut, en dépit de tout, recourir à la raison : la subsistance possible ou l’impossibilité de l’amour interpersonnel, est le critère de la réussite ou de l’échec de la solution universelle.

- Teresa représente une des formes possibles de l’amour interpersonnel.

- Il faut tout de même trouver des moyens pour que tout le monde l’imite. Il y a dans sa charité, dans son élan immédiat une grande force d’exemple, d’interpellation qui est certes essentielle pour nous préserver de la pure politique. Dans la mesure où l’acte de Teresa est la véritable charité, c’est-à-dire la véritable prise sur soi du sort d’autrui, malgré toutes les différences entre les hommes, il est évident que nous sommes dans le sens des versets de la Sainte Ecriture. Mais on est en droit quand même de se demander si la charité, sous sa forme immédiate et spontanée, n’a pas besoin de réflexion. J’hésite à employer l’adjectif « politique », car il introduit aussitôt une finalité aliénante. Disons une réflexion universelle, soucieuse du concret, une noble casuistique… Mais nous nous écartons de Mère Teresa qui est notre sujet.

- Et c’est bien ainsi. Car voilà que par elle, notre dialogue nous conduit hors de l’hagiographie et de l’éloge. A partir de Teresa, nous pourrions tout aussi bien évoquer le pacifisme, les rapports entre le Nord et le Sud, ou bien d’autres problèmes humains que nous vivons chaque jour à l’échelon collectif ou individuel, sans que notre entretien vire à l’incohérence.

- Bien !... Encore une fois, ce concept de la politisation est très difficile à soutenir, surtout après les grandes déceptions sociales que nous avons jusqu’à maintenant vécues.

- Je crois pour ma part que, si la politique n’est pas étayée par ce que vous appelez « Répondre d’autrui » (ce que je nomme l’amour), elle est impropre à nous faire connaître l’universalisation.

- Oui ! Mais il faut s’occuper de traduire, dans la pensée concrète, les idées généreuses. Les idées généreuses nous transportent souvent hors la réflexion sur leur application. Elles nous mènent parfois au pire. Il y a souvent dans l’idée généreuse, et même dans l’action généreuse, la possibilité d’une idéologie.

- D’une idéologie ?

- Oui ! Une idéologie n’est-elle pas cette action généreuse contredite par sa réalisation ? J’ai toujours admiré, et c’est la aussi mon judaïsme, les docteurs rabbiniques du Talmud qui rationnalisaient la prophétie dans ses significations les plus concrètes. Dans cette casuistique, il y a comme une précaution contre l’idéologie. Au début de notre entretien, je vous parlais du langage sobre, plus pudique que la charité qui se découvre ; je pensais précisément à cette « sonorité » spéciale que la charité reçoit de la pensée juive.

- Je ne sais pas si Teresa se pose toutes ces questions-là, mais en tous les cas, les idées généreuses qu’elle applique concrètement avec ses sœurs dans le Tiers-Monde, soulagent les autres de leurs misères matérielles et morales. Ce qui ne retire rien à la cohérence de vos propos. L’application dans le concret des idées généreuses restant une des questions importantes de notre temps.

- Certainement.

Entretien entre Emmanuel Levinas et Luc Balbont

Sculptures de Pierre Meneval