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L'extrême droite aujourd'hui
Jean-Luc Rivoire


"Donner du sens à la politique" : en réfléchissant sur ce thème, l'équipe animatrice de "Dieu maintenant" s'est référée à un numéro de la revue "Projets" (octobre 2016) consacré à l'extrême-droite. Il semble utile de communiquer l'exposé qui en a été fait par Jean-Luc Rivoire.

" Extrême droite : écouter, comprendre, agir " n°354 de la revue Projet (ce numéro a bénéficié d'une diffusion exceptionnelle).

(0) Commentaires et débats

1) Le vote Front National

A - Certaines opinions dominantes chez les électeurs du FN

- Le rétablissement la peine de mort : 60% des électeurs du FN pour 28% des électeurs de droite et 11% des électeurs de gauche.
- Le nombre excessif des immigrés : 91% des électeurs du FN pour 60% des électeurs de droite et 22% des électeurs de gauche.
- Le rejet de l’Europe par crainte de l’immigration : 87% des électeurs du FN.
- La perte de notre identité nationale et de notre culture : 90% des électeurs du FN.
Les questions concernant la famille et l’économie ne font pas ressortir d’opinions particulières chez les électeurs du FN.

B – Catégories sociaux-professionnelles

Les électeurs n’ayant qu’une formation courte (CAP, BP) votent à 45% pour le FN.
Ils sont trois fois plus nombreux que ceux qui ont suivi un second cycle.

C – Age

En 2012, le FN a réalisé son meilleur score chez les moins de 25 ans.
En 2002, son meilleur score (dominé par les questions sécuritaires) était chez les quinquas

Les intentions de vote FN chez les primo votant en 2017 sont de 30% :
- 35% des garçons
- 25% des filles
- 37% en milieu ouvrier
- 6O% des chômeurs (pour 36% chez l’ensemble des chômeurs)
- 27% chez les étudiants
(Les intentions de vote pour le FN sur l’ensemble des électeurs sont de 27%)

Six raisons sont invoquées par les primo votant pour expliquer leur vote FN :
- Une défiance à l’égard du politique.
- Un désir de reconnaissance.
- Les qualités de Marine Le Pen (femme, jeune, autorité, volonté).
- Une demande de repères.
- Des visées révolutionnaires. Une Position radicale.
- Un désir de changement.

D – Carte électorale

Il y a deux fois plus de vote FN dans les communes rurales qu’en région parisienne. Ce phénomène est clairement lié à la fermeture des services et commerces de proximité.
Dans les communes de moins de 500 habitants, le vote FN passe de 23,5% chez celles qui disposent d’au moins six services et commerces de base à 30,5% chez celles qui n’en ont pas. En fonction des mêmes critères, il passe de 25,6% à 31,8% dans les communes de 500 à 1000 habitants.


E – Les femmes

Traditionnellement l’électorat féminin était nettement plus réticent que l’électorat masculin à voter pour le FN.
Pourtant au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 les femmes ont autant voté pour Marine Le Pen que les hommes.
Il semble que le phénomène ne soit pas encore stabilisé et dépende du contexte électoral. En 2015 on trouve au premier tour des élections régionales un écart de 7 points entre le vote FN masculin et le vote FN féminin.


F –Les Fonctionnaires

- Chez les policiers et militaires en 2012 ils étaient 30% à voter FN. En 2015, ils ont été 51%.
- Dans la Fonction territoriale, ils étaient 17% à voter FN en 2012 ; ils sont 23,5% en 2015.


G – Les catholiques

Les catholiques, traditionnellement, résistaient mieux au vote FN que l’ensemble de l’électorat. Cela ne semble plus se confirmer.
- En 2012, 4% des catholiques pratiquants votent FN pour 16% de l’ensemble du corps électoral soit quatre fois moins (17% des pratiquants occasionnel et 20% des catholiques non pratiquants).
- En 2015 aux régionales 24% des catholiques pratiquants votent FN.

Il s’agit d’un changement considérable. Les catholiques français ne sont pas les seuls à être attiré par le vote populiste. Aux USA 52% des catholiques ont voté TRUMP et 43% pour CLINTON.
Certaines initiatives de la hiérarchie catholique semblent prendre acte de ces changements ou les accompagner. On se rappelle Monseigneur ROUET archevêque de Poitiers qui avait refusé le baptême à un catéchumène militant du FN et par contraste l’évêque de Fréjus qui invite en 2015 Marion MARECHAL-LE PEN à la Sainte Baume pour réfléchir sur la politique.
Il faut sûrement prendre la mesure du succès de la manif pour tous qui a eu une grande influence sur une part importante des catholiques.
Le discours du Pape et des évêques sur l’immigration est perçu par ces catholiques attirés par l’extrême droite comme un « cléricalisme » révélant un « humanisme irresponsable ».
Pour bien comprendre le phénomène frontiste dans l’église il faut considérer que les catholiques sont un « monde divisé ». Selon les travaux du sociologue Y. Raison du Cleuziou les électeurs frontistes se recrutent dans la sensibilité « observante » qui attachent une importance particulière au culte et à la dévotion. Ces « observants » se distinguent selon la typologie de l’auteur des catholiques « inspirés », des « émancipés », et des « conciliaires revendiqués ».
Les catholiques ont l’habitude de se considérer comme les meilleurs défenseurs de la famille. Ils invoquent leur position sur l’IVG, la GPA, la PMA, le mariage homo, leur opposition à la réforme des allocations familiales et leur défense du quotient familiale. Cette prétention apparaît difficilement compatible avec un vote pour le FN qui prône, de réserver les allocations familiales aux familles dont un parents au moins est français et surtout d’en finir avec le regroupement familial.
La revue Projet donne les éléments réels et chiffrés établissant que l’immigration est maîtrisée.
L’identité chrétienne de la France est une raison impérieuse d’ouverture mais surement pas de s’installer dans un désir de mur et d’isolement. L’espérance qui est au cœur du christianisme est incompatible avec une instrumentalisation des peurs.

2) Évolution républicaine du Front National

Le FN est créé en 1972 par le groupe d’extrême droite Ordre Nouveau. Il s’affiche comme anticommuniste et fonde ses positions dans l’histoire vichyste et coloniale Il n’est pas un avatar du nazisme ou du fascisme. Jean Marie Le Pen se rallie à Thatcher et Reagan.

L’anticommunisme s’efface à partir de l’effondrement du mur de Berlin. Les USA représentent désormais le principal ennemi.

Il faut prendre la mesure de la révolution intellectuelle qui se met en place avec le concours du Club de l’horloge, du Grece et de gens comme Alain de Benoist. On ne parle plus de race mais de culture, plus de supériorité mais de préserver les différences. Les thèses de « l’ethno-différentialisme » les amèneraient à la défense de toutes les identités. Il faudrait renvoyer les immigrés car ils sont les premières victimes de l’immigration.

Marine Le Pen n’a plus aucune difficulté, contrairement à son père, pour dénoncer la shoah et protester, au nom de la République, contre le communautarisme musulman. Le discours sur l’islam est central, il dénonce l’Islam comme incompatible avec la République, à l’instar d’une partie de la classe intellectuelle et médiatique.

3) Évolution sociale du FN

Depuis les prises de positions néo-libérales de Jean Marie Le Pen les choses ont beaucoup changé. Dès 1992 Mégret dénonce le mondialisme et le libre échangisme.

Marine Le Pen a regroupé autour d’elle des antilibéraux, souverainistes, républicains et laïcs qui prônent la priorité nationale tant au plan économique que démographique, manifeste une islamophobie récurrente et dénonce l’étranger profiteur du système comme bouc-émissaire de tous les maux (perte d’identité, chômage, logement, insécurité).

Commentaire

Olivier Abel écrit dans la revue « Projet » un article sur l’humiliation dans lequel il constate que trop de femmes, d’hommes, d’enfants, se sentent régulièrement humiliés. Il dénonce le mépris de classe, de race, de religion, de sexe, un mépris des gagnants et des laissés pour compte, un mépris généralisé. Mais la forme la plus massive de l’humiliation actuelle est l’humiliation économique qui n’est pas celle d’être exploité et asservi, mais d’être inemployable, insolvable, inutile, une catégorie d’hommes superflus. L’humilié peut à son tour devenir humiliant.

Les éléments sur lesquels s’appuyer pour contenir cette pression populiste sont à trouver dans le dynamisme de la société civile et du monde associatif. Au cœur des ténèbres actuelles, l’encyclique « Laudato Si’ » est porteuse d’une espérance politique : celle d’un monde nouveau à faire naître ensemble.

On peut regretter que ce numéro de la revue « Projet » fasse l’impasse sur la question sécuritaire qui est pourtant largement utilisée par le FN. Il est vrai que les médias, la droite de gouvernement mais aussi la gauche de gouvernement (Vals par exemple) ont fini par adopter le discours du FN sur ces sujets.

« Tout se passe comme si, n’ayant plus grand-chose à offrir en termes de protections économiques, les gouvernants avaient investi le champ de la peur, à coups de législations pénales, de discours martiaux sur la délinquance et de murs qui cachent la faiblesse des nations plus qu’ils ne protègent les citoyens. » M. Foessel in « état de vigilance »
Jouer sur les angoisses et les peurs esseule les individus, il s’agit d’un registre dangereux pour la démocratie parce qu’il est radicalement antipolitique.

Le recours à des arguments irrationnels fait obstacle à l’organisation du débat démocratique. Mais de la même façon, utiliser des arguments sur-rationnels cherche à sortir de la politique. C’est ainsi que le glissement de l’économie-politique vers la science-politique marque la volonté d’imposer une mécanique qui ne se discute pas mais qui est, comme la nature ou la vérité.

Nous n’avons pas d’autre solution que de tenter de refaire de la politique. Il nous faut pour cela retrouver le gout pour la « dispute ». Patrick Boucheron reprenant l’histoire de Milan et de saint Ambroise constate que le saint patron de la cité unifie et à la fois divise. Toute fondation politique vise une dispute originelle qu’elle tente de se remémorer et en même temps de conjurer, ce que d’aucun appelle « le lien de division » c’est à la recherche de ce lien là qu’il nous appartient de nous mettre.

L’action publique ne peut se consacrer à satisfaire la multitude des intérêts privés ou à se contenter d’arbitrer entre eux. Notre démocratie doit retrouver l’ambition de chercher le bien commun et ce pour la raison impérieuse qu’écrit Simone Weil dans « L’Enracinement » : « La force n’est pas une machine à créer automatiquement de la justice. C’est un mécanisme aveugle dont sortent au hasard, indifféremment, les effets justes ou injustes, mais, par le jeu des probabilités, presque toujours injustes. Si la force est absolument souveraine, la justice est absolument irréelle. Mais elle ne l’est pas. Nous le savons expérimentalement. Elle est réelle au fond du cœur des hommes. La structure d’un cœur humain est une réalité parmi les réalités de cet univers, au même titre que la trajectoire d’un astre. Il n’est pas au pouvoir d’un homme d’exclure absolument toute espèce de justice des fins qu’il assigne à ses actions. »

Jean-Luc Rivoire
Peintures de Chaim Soutine