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Ma paroisse en Algérie
Thierry Becker


Thierry Becker a été ordonné prêtre à Paris, pour le diocède d'Oran, en 1962, à l'heure où les Français d'Algérie quittaient l'Afrique du Nord. Avec le départ des chrétiens, il a vu disparaître une Eglise prospère. Il est maintenant au service d'une communauté pauvre et digne d'être connue.

(1) Commentaires et débats


De changement en changement

Depuis quelque temps la paroisse d'Oran, c'est-à-dire la paroisse cathédrale qui recouvre toute la wilaya d'Oran et même au-delà, est en pleine expansion ; c'est inattendu. Migrants et travailleurs expatriés viennent rejoindre les étudiants, les religieux et religieuses et les anciens restés dans le pays de leur naissance qui en constituent le noyau.

Pour les anciens et quelques religieuses, la paroisse a déjà changé plusieurs fois de visage depuis quarante cinq ans ! Le départ progressif des anciens, l'arrivée puis le départ des coopérants venus en famille de France, puis d'Europe centrale et des pays arabes, l'arrivée d'une première vague de techniciens étrangers venus d'Amérique et d'Asie et leur départ rapide après novembre 1993 avec les menaces terroristes et la fermeture du lycée français et des écoles étrangères.

Un noyau stable

La messe du dimanche soir rassemble maintenant religieux et religieuses de la ville, et même de Mostaganem pour les Frères maristes, des épouses européennes d'Algériens qui sont ici de puis très longtemps, des chrétiens du pays, quelques anciens et aussi quelques étudiants ou migrants subsahariens, entre trente et quarante participants qui sont heureux de se parler avant et après la célébration.

Les jours de fête, ceux et celles qui sont nés ici viennent plus nombreux, mais je les rencontre surtout le vendredi, à la fin du déjeuner, dans le « cabanon » d'une famille restée à Sig, au bord de la mer aux environs d'Arzew. Ils se retrouvent pour de joyeuses agapes, accueillant aussi de nouveaux arrivés, partageant leurs histoires de chasse ou de pêche ou les énormes difficultés, ou les bons moments, que rencontrent ceux qui ont encore l'âge ou le courage de garder une activité ou de diriger leur petite entreprise. Ces heures du vendredi après-midi sont un temps de bonheur.

Religieux et religieuses se sont aussi renouvelés : après le départ des jésuites puis des soeurs dominicaines sont arrivés les frères maristes puis les soeurs maliennes du Coeur Immaculé de Marie ; les Filles de notre Dame d'Afrique, congrégation oranaise, les soeurs de la Doctrine chrétienne et les Petites Soeurs de Jésus sont le noyau stable ; même chez les Petites Soeurs des Pauvres, venues de différents pays, les changements sont fréquents. Les prêtres assurent aussi la continuité : Jean-Louis Déclais, spécialiste des sciences bibliques et islamiques, Bernard Janicot , directeur du Centre de Documentation économique et sociale, Thierry Becker, le curé, vivent ici depuis quarante ans et plus, Claude Venne, lui, termine sa deuxième année avec nous avant de rejoindre Alger. De jeunes soeurs ont rejoint les soeurs de Notre Dame des Apôtres, les soeurs de la Doctrine ou les soeurs blanches, mais elles ne sont pas restées. Aujourd'hui religieuses et religieux de la paroisse ont majoritairement passé l'âge de la retraite mais conservent une activité précieuse jusqu'après 80 ans pour tenir jusqu'à la relève ou au bout de leurs forces. Les messes de semaine sont célébrées un soir à la paroisse, deux soirs à l'église du Saint- Esprit, en plein centre ville, dont la partie accessible par la façade sur la place du Maghreb (la place de la Bastille) et la rue Abbé Alfred Bérenguer demeure réservée au culte, et tous les jours chez les Petites Soeurs des Pauvres.

Les jeunes

La jeunesse de la paroisse, outre quelques soeurs blanches et soeurs maliennes, se trouve chez les étudiants subsahariens et les migrants : ils donnent à la messe dominicale du vendredi en fin de matinée un aspect multinational et familial - il y a de jeunes enfants - et une joyeuse ardeur. Ils remplissent l'église, peut-être cent cinquante participants. Les étudiants, en trois groupes francophones et un groupe anglophone, prennent en charge l'animation de la messe : chaque vendredi les lectures sont faites en français et en anglais et, le quatrième vendredi du mois, la messe est célébrée principalement en anglais. En effet, l'Etat algérien a élargi le domaine géographique des pays destinataires de bourses d'études à l'université et les jeunes arrivent maintenant de Zambie, du Zimbabwe et même de la lointaine Namibie. Les étudiants - qui peuvent rester avec nous cinq ou sept ans offrant une certaine stabilité - prennent aussi en charge chaque mois une soirée d'étude biblique qui regroupe trente à quarante participants. Ils ont organisé leur vie chrétienne et culturelle à l'aumônerie autour d'un bureau élu et du P. Claude Venne, leur aumônier, dernier Père blanc encore avec nous - il aide efficacement la paroisse - jusqu'en juillet.

Les migrants

De plus en plus nombreux des migrants fréquentent la paroisse, ils viennent principalement du Cameroun et du Nigeria : leur espoir de traverser la mer s'est évanoui à Oran et ils vivent ici comme ils peuvent, souvent en couple, cherchant à amasser un pécule qui leur permettra de ne pas retourner au pays couverts de honte ou certains même sont installés durablement. Il y a parmi eux des « caïds ». Leur activité, ou l'animosité des voisins, peut les conduire en prison : l'un d'entre eux, récemment libéré, nous a raconté comment, le soir, dans les salles, les chrétiens se rassemblent pour prier en chantant devant leurs codétenus musulmans qui les respectent. Beaucoup n'ont aucun complexe pour manifester leur foi. En décembre, une jeune femme camerounaise est décédée de maladie à l'hôpital et, tous les soirs qui ont suivi sa mort jusqu'au rapatriement de son corps, la grande salle de l'hôtel où elle habitait avec ses concitoyens, au coeur de la Ville Nouvelle - un quartier commerçant ancien au centre de la ville - a résonné de chants religieux rythmés, d'invocations, de supplications pendant des heures sans la moindre intervention des voisins tous Algériens musulmans. J'ai participé à plusieurs de ces soirées, c'est impressionnant. La plupart appartiennent aux différentes églises et sectes qui se développent en Afrique, leurs chants le signalent, mais ils sont réunis et leurs leaders se succèdent pour animer la prière, chantant et dansant de tout leur coeur, ils m'ont demandé la prière finale. L'enterrement à l'église fut une belle célébration, il y avait plus de cent Camerounais.

Les Nigérians vivent dans un autre hôtel, dans le même quartier, ils gagnent généralement mieux leur vie et sont généreux pour la paroisse. Ils ont appris dans leurs églises le don de la dîme ! Dans cet hôtel il y a tous les soirs une heure de prière chantée. Certains demandent une catéchèse pour se préparer au baptême ou à la première communion. Ils font baptiser leurs enfants nés ici et la préparation est l'occasion de réfléchir ensemble à leur manière de gagner leur vie et d'être en couple.

Les travailleurs expatriés

Ils sont de plus en plus nombreux, plus de trois mille en ce moment - ou bien nous les découvrons à l'occasion des grandes fêtes - employés pour le temps de leur chantier par les grandes sociétés espagnoles, françaises, japonaises, coréennes, italiennes auxquelles la Sonatrach, la société algérienne des hydrocarbures, confie la réalisation d'énormes projets à Oran ou dans les villes côtières des environs. Il y a aussi la réalisation de lignes de tramway et le contrôle des travaux de l'autoroute est-ouest. C'est ainsi que de jeunes ingénieurs européens ont rejoint quelque temps la paroisse. Sur les chantiers, la plupart des techniciens et certains ingénieurs sont Philippins, Indiens, Bengladeshis, Malaisiens, Singapouriens, Népalais... Dans une petite ville côtière comme Mers el Hadjadj (prononcer Port aux Poules), sur la route de Mostaganem, le vendredi après midi deux piétons sur trois sont asiatiques ! Ces expatriés vivent à l'intérieur de bases-vie, à proximité du lieu de travail, dont le confort varie considérablement selon l'employeur, ils peuvent travailler 70 heures par semaine et disposent parfois de quelques heures le vendredi après-midi pour sortir en ville. Ceux dont la base-vie est loin de toute ville ne sortent que pour aller à l'aéroport en fin de contrat.

J'essaie de les rencontrer et c'est possible dans la plupart des cas après une demande officielle. Dans certains « camps » de la zone industrielle d'Arzew, le P. Chrislain Loubelo, curé de Sidi Bel Abbès et moi-même pouvons venir deux fois par mois et les jours de fête célébrer la messe pour les Philippins : c'est une célébration gratifiante si grande est leur joie et si intense leur participation. Dans la base-vie espagnole d'Oran je peux entrer et prendre un repas avec les expatriés, ils sont un millier, mais il n'est pas question d'y célébrer dans les circonstances actuelles, toutefois 120 d'entre eux, des Philippins et des Sud-américains, ont pu venir à la messe de Noël : cette messe solennelle, présidée par l'évêque, fut une célébration inattendue, plus de 300 personnes de 20 nationalités remplissaient la chapelle des Petites Soeurs des Pauvres et sa tribune et la chorale d'étudiants fit merveille.

Dans une autre base-vie, au lieu où le gazoduc plonge dans la mer, je peux venir et célébrer la messe, mais elle se trouve à 100 kilomètres à l'ouest d'Oran, j'y vais donc rarement, cependant plusieurs des expatriés sont venus à la messe de Noël. Pour Noël, j'ai été invité par une société italienne à célébrer la messe dans sa base-vie, à 60 kilomètres sur la route de Mostaganem : y ont participé des Italiens, des Français et des Philippins dont les chants ont donné un caractère festif à la célébration. Mais il ne m'a pas encore été possible d'entrer dans la base-vie de la société coréenne Daewoo où vivent plus d'un millier d'expatriés dont plusieurs centaines de Philippins, c'est interdit à toute personne étrangère à la compagnie, et les catholiques n'ont pas pu venir à la messe de Noël ; je les rencontre en dehors du camp, dans les rues de Port aux Poules, et j'ai ainsi appris qu'une célébration « undenominational », non liée à une Eglise, organisée par eux, les a rassemblés dans la prière et la fête la nuit de Noël.

Les Coptes

Ils ne sont pas paroissiens, ils ont leur prêtre qui vient de Damanhour en Egypte pour célébrer avec eux, mais ils se réunissent à l'église, ils me demandent - et c'est une grande ouverture - de faire une lecture à leur messe, notre évêque est souvent présent, des liens ténus commencent à se tisser. Ils sont très nombreux, ils sont venus plus de 300 à la célébration de septembre et l'église provisoire qui nous accueille ne pouvait les contenir.

Aïn el Turck

A 20 kilomètres sur la corniche ouest d'Oran le diocèse possède une maison remise en état, dotée d'un grand jardin, qui a été la résidence du curé et accueille des religieux et religieuses pour un temps de silence et de retraite, des étudiants pour un week-end de partage et de détente, des estivants pour un temps de vacances. Elle est un prolongement précieux de la paroisse à la disposition de tous.