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Lectures de confinement :
Nouveaux cahiers de doléance. Bruno Latour
Jean-Luc Rivoire


« Tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y avait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants… » Après l’arrêt causé par la crise du coronavirus, il devient essentiel de répondre à la question Où atterrir ? comment s’orienter en politique ? que Bruno Latour posait déjà en 2017 (Éditions La Découverte).

Bruno Latour, né en 1947 à Beaune, est un sociologue, anthropologue et philosophe des sciences.

(1) Commentaires et débats

Vers quel redémarrage ?

La crise du coronavirus est d’une gravité tragique. La souffrance des malades, la mort qui menace et qui frappe, la fragilité renforcée des plus vulnérables, l’incertitude de l’avenir proche nous ont plongé dans une situation inimaginable encore mi-février. Mais l’épidémie prendra fin, c’est une certitude.

Les crises climatiques et environnementales sont d’une ampleur beaucoup plus considérable. Les conséquences de l’activité des hommes sont déjà, pour une part, inéluctable.

Ces temps de confinement sont biens étranges. Notre société, dont on nous disait que rien ne pouvait modifier sa course folle vers l’abîme, s’est mondialement mise à l’arrêt en quelques semaines.

On doit craindre que la période de redémarrage soit l’occasion d’une nouvelle remise en cause des contraintes climatiques et environnementales au nom d’un illusoire rattrapage.

Les classes dirigeantes ont compris avant les autres que nous étions entré dans un nouveau régime climatique. C’est ainsi qu’au début des années 90 la compagnie Exxon Mobil, après avoir publié de très bons articles scientifiques sur les dangers du changement climatique, a décidé d’investir massivement à la fois dans l’extraction du pétrole ainsi que dans la campagne pour soutenir l’inexistence de la menace climatique.

En l'absence d'un monde commun à partager

Bruno Latour considère que « la dérégulation », l’explosion vertigineuse des inégalités ainsi que l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique sont les symptômes d’une même situation historique commençant dans les années 90.

Selon lui : « Tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y avait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes »pourraient également prospérer.

Depuis les années 80, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autre, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

La pause extraordinaire que connaît en ce moment le système de production globalisée, ne va pas nécessairement être une occasion d’accélérer le programme d’atterrissage. « Les globalisateurs, ceux qui depuis le mitan du XXème siècle, ont inventé l’idée de s’échapper des contraintes planétaires, y voient une chance formidable de rompre encore plus radicalement avec ce qui reste d’obstacle à leur fuite hors du monde. L’occasion est trop belle pour eux, de se défaire du reste de l’Etat providence, du filet de sécurité des plus pauvres, de ce qui demeure encore des réglementations contre la pollution et plus cyniquement, de se débarrasser de tous ces gens surnuméraires qui encombrent la planète. »

« N’oublions pas en effet, que l’on doit faire l’hypothèse que ces globalisateurs sont conscients de la mutation écologique et que tous leurs efforts, depuis cinquante ans, consistent en même temps à nier l’importance du changement climatique, mais aussi à échapper à ses conséquences en constituant des bastions fortifiés de privilèges qui doivent rester inaccessibles à tous ceux qu’il va bien falloir laisser en plan. Le grand rêve moderniste du partage universel des « fruits du progrès », ils ne sont pas assez naïfs pour y croire, mais ce qui est nouveau, ils sont assez francs pour ne même pas en donner l’illusion. Ce sont eux qui s’expriment chaque jour sur Fox News et qui gouvernent tous les états climato-sceptiques de la planète de Moscou à Brasilia et de New Delhi à Washington en passant par Londres. »

Des gestes barrière, interrupteurs de globalisation

Le temps du redémarrage sera essentiel, car si des occasions s’ouvrent à eux elles s’ouvrent aussi à nous.

L’action responsable doit tenir compte d’un fait nouveau qui frappait à notre porte depuis un certain temps mais que l’épidémie du coronavirus nous a fait vivre très concrètement : les dommages que nous avons à déplorer sont généralement causés par des comportements diffus et non-coupables. C’est le cumul de nos actions et l’enchevêtrement de leur conséquences qui nous rend co-responsable (François Ost).

« Ce que le virus obtient par d’humbles crachotis de bouches à bouches – La suspension de l’économie mondiale -, nous commençons à l’imaginer par nos petits gestes insignifiants mis, eux aussi, bout à bout : à savoir la suspension du système de production. En nous posant ce genre de question, chacun d’entre nous se met à imaginer des gestes barrières mais pas seulement contre le virus : contre chaque élément d’un mode de production dont nous ne souhaitons pas la reprise. »

Bruno Latour propose une politisation par le bas en devenant d’efficaces interrupteurs de globalisation. Que désirons nous donner et que pensons nous du monde ? Si l’on essayait de réfléchir à leur traduction concrète dans le monde d’ici et de maintenant ?

Un outil de discernement

Les questions publiées le 30 mars 2020 dans la revue en ligne AOC se veut un outil pour aider au discernement. Il ne s’agit pas d’un sondage. C’est une aide à l’auto-description au sens de la procédure des nouveaux cahiers de doléances suggérés dans «Où atterrir ? Comment s’orienter en politique.

« Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privées par la crise actuelle et qui vous donne la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes :

Question 1 : Quelle sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez, plus facile/ plus cohérente ?

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs, qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez, se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ?

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/la création de cette activité ?

(Trouvez ensuite un moyen pour comparer votre description avec celle d’autres participants. La compilation puis la superposition des réponses devraient dessiner peu à peu un paysage composé de ligne de conflits, d’alliances, de controverses et d’oppositions.)

Ces quelques notes de lectures que je vous propose n’ont finalement qu’une modeste ambition. Et si on essayait d’en parler vraiment, sérieusement, intensément ?

Jean Luc RIVOIRE, le 20/5/2020
Peinture de Michel Robin